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Full text of "Le Vicaire de Wakefield"

I 



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LE VICAIRE 

DE WAKEFIELD 



OLIVER GOLDSMITH 



LE VICAIRE 

DE WAKEFIELD 



TRADUCTION NOUVELLE ET COMPLÈTE 
PAR 

B.-H. GAUSSERON 




PARIS 

A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR 



7, RUE SAINT-BENOIT 




PEÉFACE 



LiVER Goldsmith naquit au village de 
Pallas, ou Pallasmore, dans le comté de 
Longford, en Irlande, le 10 novembre 
1728. Son père, qui y était pasteur, avec 
un revenu de mille francs par an, se 
transporta peu après avec sa famille à 
Lissoy, dans le comté de Westmeath, 
où on offrait de rétribuer son ministère 
un peu plus de quarante livres sterling. 
Le jeune Goldsmith était petit, grêlé 
et gauche. A l'école, ses camarades se moquaient de lui et le bat- 
taient. Faible de corp? et dépourvu d'argent de poche, il ne pou- 

] . Le mot vicaire, consacré par l'usage, a été conservé dans le titre ; mais 
on sait que le vicar anglais correspond, dans la hiérarchie de l'Eglise anglicane 
au curé de l'Eglise catholique, en ce qu'il est, comme ce dernier, à la tête d'une 
paroisse. Il en diffère en ce qu'il est nommé par un laïque ayant sur la paroisse 
droit de patronage. 

a 




II 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



vait ni se faire craiiulre ni se concilier des amitiés intéressées. Le 
maître (-railleurs le trouvait lourd et stupide. 

A dix-huit ans, on l'envoya à l'Université de Dublin, comme 
sizar, c'est-à-dire comme étudiant pauvre, payant par des services 
domestiijues l'instruction (p;'il recevait. Quand le besoin d'argent 
le talonnait et qu'il avait épuisé les ressources qu'une mince garde- 
robe lui procurait chez le prêteur sur gages, il composait des chan- 
sons qu'il allait vendre, à cinq shillings pièce, et qu'il avait ensuite 
le chatouillant plaisir d'entendre lamental)lement crier par les men- 
diants dans les rues de Dublin. 

Au sortir de l'Université, où il ne manqua pas de mésaventures, 
il vécut quelque temps à la maison paternelle, ou plutôt mater- 
nelle, car son père, le révérend Charles Goldsmith, était mort. Mais 
il fallait se créer une position, et le problème de gagner sa vie ne 
fut pas aisément résolu par Goldsmith. Précepteur, étudiant en 
droit à Dublin, étudiant en médecine à Edimbourg, puis à Leyde 
où il profite des leçons des deux illustres professeurs Albinus et 
Gaubius, que lui seul, je suppose, a connus, il tire le plus d'argent 
qu'il peut — ce qui ne veut pas dire beaucoup — de son excellent 
oncle Contarine, et il fait, dans des conditions dont un chapitre du 
Vicaire de WahefieJd nous donne la description idéalisée, de longs 
voyages à travers la France, la Suisse et l'Italie. Toute cette pé- 
riode de la vie de Goldsmith est racontée par la plupart de ses bio- 
graphes avec force détails et anecdotes où la légende et l'imagina- 
tion suppléent les documents précis, qui souvent font défaut. Quelque 
f part en Italie, on ne sait où ni comment, il se fit recevoir docteur 

en médecine. Il est vrai que, plus tard, le docteur Goldsmith ayant 
voulu passer, à Londres, un examen d'infirmier des hôpitaux, fut 
refusé sans hésitation. 

C'est probablement au prestige de sou titre que Goldsmith, re- 
venu misérable à Londres, dut de trouver une place chez un phar- 
macien. Encouragé, il essaya de se faire une clientèle, sans grand 
succès sans doute, car il entra bientôt comme correcteur dans l'im- 
primerie de Samuel Richardson, l'auteur de Clarisse Harloice. Il y 
fit une tragédie. L'imprimeur-romancier, consulté sur ce produit de 
la muse de Goldsmith, le lui fit, sagement il faut croire, mettre au 



PRÉFACE. 



m 



panier. Xous le trouvons ensuite, en qualité de surveillant et de ré- 
pétiteur, chez un docteur Milner, qui tenait une école à Peckliam. 
Il y fut matériellement moins malheureux que ne le donne à penser 
le récit de George Primrose dans le Vicaire. C'est là, à la table du 
maître de l'école, qu'il rencontra le libraire Griffiths et que sa desti- 
née se décida. Oliver Goldsmith devait être un auteur à gages, un 
hack, comme disent les Anglais, qui donnent le même nom aux 
manœuvres littéraires qu'aux chevaux de louage. 

Griffiths l'employa (1757) à écrire, pour sa, llonfJtli/ BevieWj des 
comptes rendus de livres sur lesquels sa femme, M"^^ Griffiths, avait 
droit de censure et de coiTection. Cet aiTangement dura cinq mois. 
Les charmes de son rédacteur en chef n'enchaînèrent pas le volage 
Goldsmith, qui laissa là sa pitance et ses comptes rendus, et se réfu- 
gia de nouveau chez le docteur Milner. Il y commença son ouvrage 
intitulé Enquinj into llie Présent State of j.olite Ifarning i7i Eiirope, 
« Eecherches sur l'état présent de la culture intellectuelle en Eu- 
rope », et en même temps il se portait candidat pour un poste de 
médecin du gouvernement sur la côte de Coromandel. Il fut nommé; 
mais, pour toutes les raisons que l'on peut supposer, il ne partit pas. 
Au lieu d'aller à Coromandel, il s'établit dans un grenier de Fleet 
street et recommença son métier de faiseur de copie à forfait. 

Son premier livre fut publié anonymement et par souscription 
le 2 avi'il 1759. Il fit du biuit dans Grub street et dans les tavernes 
littéraires de Londres, oii tout le monde en connaissait l'auteur, 
Goldsmith y divise l'histoire littéraire en trois âges : la jeunesse, ou 
âge des poètes ; la maturité, ou âge des philosophes, et le déclin, ou 
âge des critiques. Et il malmène de la bonne façon les critiques et 
leurs œuvres. Pour un homme qui avait vécu et qui vivait encore 
du métier, la chose ne manque pas de piquant. 

Il n'en continua pas moins de faire la même besogne que Jes 
critiques qu'il critiquait, avec la différence qu'il peut y avoir cepen- 
dant entre un écri^■ain comme Goldsmith et les pourvoyeurs ordi- 
naires des revues du temps. Le G octobre 1759, parut le premier 
numéro de The Bee, « l'Abeille », entreprise du hbraire Wilkie, 
dont il était l'unique rédacteur. L'aventure ne fut ni profitable ni 
longue ; mais en même temps il écrivait, dans un journal quotidien, 

/> 



IV 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



The Pullic Ledger, « le Grand Livre public », deux lettres par 
semaine, que le libraire Newbery lui payait une guinée la pièce. 
Ces lettres, comme c'était la mode alors {Lettres siamoises, Lettres 
persanes, etc.), étaient supposées écrites par le Chinois Lien-Chi- 
Altangi voyageant en Europe. Elles furent publiées ensuite à part 
sous le titre de T/ie Citizen of tJie World, « le Citoyen du Monde ». 

Tous ces travaux finirent par le mettre en état de mieux vivre, 
et il se hâta de vivre trop bien. Aussi peut-on dire du pauvre Gold- 
smith que, plus il gagna d'argent, plus il eut de dettes. Nous sommes 
à l'époque de sa grande activité. Son libraire, Newbery, le pousse, 
et il produit traités sur traités, brochures sur b)rochures, à toute 
occasion et sur tout sujet. Il est fort répandu ; son ami Johnson, 
le grand docteur Johnson, l'oracle littéraire du siècle, le patronne 
et le produit. Surmené par le travail et par les exigences de ses re- 
lations, qui se font et s'entretiennent surtout dans les tavernes et 
les cercles, Goldsmith va vers ce temps (17()2) passer une saison à 
Tunbridgeet à Bath. Il en revient pour pubher 77ie Life of Richard 
jVash, Esq., la Vie du lieau Nash, naguère encore le héros de Bath 
pour ses excentricités et le grand inspirateur de la mode. 

Le libraire Newbery, qui le tenait en chartre privée et payait 
pour lui sa pension et son loyer, ayant cru pouvoir le laisser à lui- 
même, il s'endetta tellement vis-à-vis de sa propriétaire que celle-ci 
le menaça sérieusement de le faii'e arrêter. Johnson, averti par 
lettre de la fâcheuse occurrence, envoya aussitôt une guinée à son 
ami pour lui faire prendre patience, et suivit de près son envoi. 
Goldsmith prenait patience en effet : il avait déjà, par une recette 
alchimique peu secrète, transmué partie de la guinée en or potable, 
et vidait une liouteillc de vin de Madère lorsque Johnson entra. 
Celui-ci le ramena à des idées plus pratiques. Goldsmith se souvint 
qu'il avait, tout prêt, un roman en manuscrit. Johnson le porta 
à Francis Newbery, le neveu du Newbery déjà nommé, et revint 
porteur de soixante livres sterling, avec lesquelles Oliver se libéra 
non sans accabler sa ^propriétaire des épithètes les plus indignées. 

Ce manuscrit était celui du Vicaire de Wakefletd. 

Ceci se passait vers la fin de 1704. Le libraire, peu enchanté de 
l'affaire, qu'il n'avait faite qu'à la sollicitation de Johnson, n"osait. 



PRÉFACE. 



V 



courir les risques de l'impression. Il ne se décida à publier le roman 
qu'en mars 170(5, après que le grand succès du premier poème de 
Goldsmith, The Traveller, se fût bien affirmé. 

The Trarelkr, « le -Voyageur », fut publié par Nowbery l'aîné. 
C'est le premier ouvrage qui porte le nom de l'auteur. Il y avait 
travaillé longtemps, et, dès l'épociue de ses pédestres voyages sur le 
continent, en avait envoyé la première esquisse à son frère Henry, 
auquel il le dédia. On n'avait rien vu d'aussi parfait depuis Pope, 
et la réputation de Goldsmith fat faite du coup. 

Il la soutint par une augmentation de dépenses que justifiaient 
insuffisamment les vingt livres sterling que les libraires Griffin et 
Newbery lui payèrent peu après pour un volume contenant un 
choix de ses Essai/s. Il voulut chercher des ressources ailleurs que 
dans ses labeurs littéraires accoutumés, et il revint à l'exercice de la 
profession de médecin, muni, cette fois, d'un magnifi(jue manteau 
écarlate et d'une riche canne à pomme d'or. Avec une assurance 
bien naturelle en un tel équipage, il rédigeait des ordonnances 
qu'aucun apothicaire n'osait préparer ; si bien que, se voyant in- 
compris de ce côté, il se résigna définitivement à n'être que doc- 
teur in partibus. 

C'est vers ce temps qu'il aborda le théâtre. Le 29 janvier 
17()S, il fit représenter sur la scène de Covent Gardon The Good 
natiired Man, « l'Homme au bon naturel », avec un prologue du 
])'■ Johnson. La comédie, gaie et spirituelle, frisant même la farce, 
eut du succès et rapporta cin(j cents livres à l'auteur. C'était une 
fortune pour Goldsmith. Il n'hésita pas : il employa quatre cents 
livres à acheter dans j\Iiddle Temple un appartement superbe, et le 
reste à inaugurer comme il convenait sa nouvelle installation. 

Ce n'était pas ainsi qu'il pouvait se délivrer de l'obligation de 
ramer sur sa galère. Il se mit à une histoire de Rome (A Roman 
Histonj), que lui avait commandée le libraire Davies. L'histoire 
parut, et Johnson déclara qu'elle valait mieux que les abrégés de 
Lucius Florus et d'Eutrope, et qu'elle était supérieure à Vertot. 

Il s'était engagé en 17(59 à écrire pour le libraire Griffin une 
Histoire de la nature animée (Hiistunj of unimaicd nalure) en huit 
volumes, pour huit cents guinées, sur lesquelles il avait reçu cinq 



IV 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



The Public Ledger, « le Grand Livre public », deux lettres par 
semaine, que le libraire Newbery lui payait une guinée la pièce. 
Ces lettres, comme c'était la mode alors {Lettres siamoises, Lettres 
persanes, etc.), étaient supposées écrites par le Chinois Licn-Chi- 
Altangi voyageant en Europe. Elles furent publiées ensuite à part 
sous le titre de Tlie Citizen of the World, « le Citoyen du Monde ». 

Tous ces travaux finirent par le mettre en état de mieux vivi-c, 
et il se liâta de vi\-re trop bien. Aussi peut-on dire du pau^-re Gold- 
smith que, plus il gagna d'argent, plus il eut de dettes. Nous sommes 
à l'époque de sa grande activité. Son libraire, Nevrbery, le pousse, 
et il produit traites sur traités, brochures sur "brochures, à toute 
occasion et siu' tout sujet. Il est fort répandu ; son ami Johnson, 
le grand docteur Johnson, l'oracle littéraire du siècle, le patronne 
et le produit. Surmené par le travail et par les exigences de ses re- 
lations, qui se font et s'entretiennent surtout dans les tavernes et 
les cercles, Goldsmith va vers ce temps (17(i2) passer une saison à 
Tunbridge et à Bath. Il en revient pour publier The Life nf Richard 
Nash, Esq., la Vie du beau Nash, naguère encore le héros de Bath 
pour ses excentricités et le grand inspirateur de la mode. 

Le libraire Newbery, qui le tenait en chartre privée et payait 
pour lui sa pension et son loyer, ayant cru pouvoir le laisser à lui- 
même, il s'endetta tellement vis-à-vis de sa propriétaire que celle-ci 
le menaça sérieusement de le faire arrêter. Johnson, averti par 
lettre de la fâcheuse occurrence, envoya aussitôt une guinée à son 
ami pour lui faire prendre patience, et suivit de près son envoi. 
Goldsmith prenait patience en effet : il avait déjà, par une recette 
alchimique peu secrète, transmué partie de la guinée en or potable, 
et vidait une bouteille de vin de Madère lorsque Jolinson entra. 
Celui-ci le ramena à des idées plus pratiques. Goldsmith se souvint 
qu'il avait, tout prêt, un roman en manuscrit. Johnson le porta 
à Francis Newbery, le ne\eu du Newbery déjà nommé, et revint 
porteur de soixante livres sterling, avec lesquelles Oliver se libéra 
non sans accabler sa propriétaire des épithètes les plus indignées. 

Ce manuscrit était celui du Vicaire de Walcefield. 

Ceci se passait vers la fin de 17(U. Le libraire, peu enchanté de 
l'affaire, qu'il n'avait faite qu'à la sollicitation de Johnson, n'osait. 



PRÉFACE. 



V 



courir les risques de l'impi-ession. Il ne se décida à publier le roman 
qu'en mars 17G6, après que le grand succès du premier poème de 
Goldsmith, The TraveUer, se fût l3ieu affirmé. 

The TraveUer, « le .Voyageur », fut public par Newbery l'aîné. 
C'est le premier ouvi'age qui porte le nom de l'auteur. Il y avait 
travaillé longtemps, et, dès l'époque de ses pédestres voyages sur le 
continent, en avait envoyé la première esquisse à son frère Henry, 
auquel il le dédia. On n'avait rien vu d'aussi parfait depuis Pope, 
et la réputation de Goldsmith fut faite du coup. 

Il la soutint par une augmentation de dépenses que justifiaient 
insuffisamment les vingt livres sterling que les libraires Griffin et 
Newbery lui payèrent peu après pour un volume contenant un 
choix de ses Essaijs. Il voulut cherclier des ressources ailleurs que 
dans ses labeurs littéraires accoutumés, et il revint à l'exercice de la 
profession de médecin, muni, cette fois, d'un magnifique manteau 
écarlate et d'une riche canne à pomme d'or. Avec une assurance 
bien naturelle en un tel équipage, il rédigeait des ordonnances 
(pi'aucun apothicaire n'osait préparer ; si bien que, se voyant in- 
compris de ce côté, il se résigna définitivement à n'être que doc- 
teur in parfibus. 

C'est vers ce temps qu'il aborda le théâtre. Le 29 janvier 
17{)8, il fit représenter sur la scène de Covent Garden The Good 
natiired Man, « l'Homme au bon naturel », avec un prologue du 
])'■ Johnson. La comédie, gaie et spirituelle, frisant même la farce, 
eut du succès et rapporta cin(| cents livres à l'auteur. C'était une 
fortune pour Goldsmith. Il n'hésita pas : il employa quatre cents 
livres à acheter dans Middlc Temple un appartement superbe, et le 
reste à inaugurer comme il couA'enait sa nouvelle installation. 

Ce n'était pas ainsi qu'il pouvait se délivrer de l'obligation de 
ramer sur sa galère. Il se mit à une histoire de Rome ( A Roman 
Historij), que lui avait commandée le libraire Davies. L'histoire 
parut, et Johnson déclara qu'elle valait mieux que les abrégés de 
Lucius Florus et d'Eutrope, et qu'elle était supérieure à Vertot. 

Il s'était engagé en 1761) à écrire pour le libraire Griffin une 
Histoire de la nature animée (Hi^tori/ of aiiimated iialure) eu huit 
volumes, pour huit cents guinées, sur lesquelles il avait reçu cinq 



VI 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



cents livi'es d'avance. Goldsmith ne savait distinguer une oie d'un 
canard que sur la table, et ses connaissances en histoire naturelle 
n'allaient pas au delà. Aussi le D'' Johnson ne s'avançait-il pas trop 
en prédisant que l'Histoire de la nature animée serait aussi amu- 
sante qu'un conte persan. Cependant il interrompit cette grande 
œuvi'e pour gagner cinq cents autres livres avec Davies qui, dési- 
reux d'exploiter la veine ouverte par l'Histoire romaine, le pressait 
de lui faire une « Histoire d'Angleterre, depuis la naissance de 
l'empire britannique jusqu'à la mort de George II, en quatre vo- 
lumes in-octavo ». En même temps, il écrivait une vie de Thomas 
Parnell, poète irlandais, mort en 1717, et dont un poème, l'Ermite, 
a été traduit en français jiar Hennequin. 

Au milieu de ces soucis d'argent et de ces travaux de librairie, 
Goldsmith polissait d'une main amoui'euse un nouveau poème, le 
pendant du Traveller, qui parut le 26 mai 1770, sous le titre de 
The Deserted village, « le Village abandonné ». Les souvenirs de son 
enfance, poétisés par la distance et l'imagination, donnent un 
charme pénétrant à ces vers harmonieux et émus, qui racontent les 
malheurs de toute une population chassée de sou riant village par 
le caprice du seigneur propriétaire du sol. Il y aurait à rapprocher 
du Village ahaiidonné de Goldsmith certains passages de VHcrmami 
et Dorothée de Gœthe, et il ne me surprendrait pas que celui-ci 
dût quelque chose à celui-là. 

Le succès fut énorme et plaça Goldsmith au premier rang des 
littérateurs de son temps. Lancé dans la société des écrivains, des 
artistes et des grands seigneurs beaux esprits, entraîné à dépenser, 
avec l'argent qu'il n'avait pas, son temps si précieux et ses forces 
qui commençaient à s'épuiser, il trouvait encore le moyen d'écrire 
de gracieux et malins badinages en vers, comme le « Cuissot de 
venaison » (The Haiinch of venison) adressé à lord Clare, et 
Métal iai ion, amicalement dirigé contre Garrick et qui ne fut pas 
imprimé de son vivant. Le théâtre lui avait assez bien réussi une 
fois pour qu'il y songeât de nouveau. Le 1.5 mars 1773, il donnait 
à Covent Garden une comédie intitulée Shc sfoops to conquer, 
« Elle plie pour mieux vaincre », supérieure à la première, et digne 
de rester classique. 



PRÉFACE. 



VII 



Ce succès servit à ameuter les critiques et à aigrir le pauvre 
Goldsmith, eufoncà plu? que jamais dans les dettes et les engage- 
ments impossibles à tenir. Une histoire de la Grèce ( Historij of 
Greece), qu3 Grifïinlui avait payée deux cent cinquante livres, fut, 
je crois, le dernier labeur qu'il exécuta. Excédé de toutes manières, 
l'esprit inquiet, désespérant de sortir jamais de cette tourbière de la 
dette où il s'était jeté avec la confiance et l'étourderie de la jeunesse, 
et oîi, malgré tous les efforts de son âge mûr, il ne savait que s'en- 
lizer davantage, Oliver Goldsmith mourut le 4 avril 1774. Il fut 
enteiTé dans le cimetière de l'église du Temple, on ne sait au juste 
à quel endroit. Quelques années après, on lui éleva un monument à 
"Westminster, et le D'' Johnson composa, pour y être gravée, l'épi- 
taphe de son ami. Plutôt que le pompeux latin lapidaire du doc- 
teur, ces paroles, par lesquelles il résumait son jugement sur Oli- 
ver Groldsmith, méritent d'être rapportées, et l'on peut y souscrire, 
je pense : « Il gagna de l'argent par tous les moyens ingénieux 
qui en procurent et le gaspilla dans toutes les folies qui le dépen- 
sent. Mais ne nous souvenons pas de ses faiblesses. Ce fut vraiment 
un très grand homme. » 

J'ajouterai un mot. Goldsmith fut bon. S'il ne parvenait pas à 
payer ses créanciers, son argent était à tous ceux qui le lui deman- 
daient. Dans le désordre de sa vie, dans la dépendance où le mit 
la nécessité et où le maintint l'imprévoyance, il garda intactes son 
honnêteté littéraire et une dignité si simple et si éloignée de l'osten- 
tation que beaucoup, qui en eussent été incapables, la prenaient 
pour de la niaiserie et s'en moquaient. Le gouvernement veut 
acheter sa plume ; il répond à l'intermédiaire envoyé pour le sonder : 
« Je puis gagner assez pour satisfaire à mes besoins sans écrire pour 
aucun parti. L'assistance que vous venez m'offrir ne m'est donc pas 
nécessaire. » Le comte de Northumberland est nommé vice-roi d'Ir- 
lande. Il fait venir Goldsmith et lui demande en quoi il peut le 
servir. « J'ai là-bas un frère, pasteur et peu fortuné, répond le 
poète. Je le recommande à votre bienveillance. » Ce sont là des 
traits qui font aimer l'homme, quelles que soient ses imperfections. 

Je ne dirai rien de la réputation d'esprit lourd et de causeur 
ridicule qu'on lui avait faite de sou temps et qui s'est perpétuée 



VIII 



LIi N'ICAIRE DE WAKEFIELD. 



jusqu'à nous. Il n'est guère proliable que l'ami de Johnson et de 
tant d'autres brillants esprits fût un sot en conversation, ou même, 
comme l'a dit Horace Walpole, un « idiot inspiré ». Un de ses der- 
niers biographes, M. William Black, a montré clairement qu'il 
avait l'esprit très fin, et que, le plus souvent, on prenait pour des 
balourdises des saillies délicates ou des épigrammes subtiles qu'au 
milieu de leurs grands éclats de rire et de leurs plaisanteries à l'em- 
porte-pièce ses compagnons ne comprenaient généralement pas. 
Cette raillerie discrète de Goldsmith, qui a l'air de se tourner 
contre soi-même pour mieux atteindre les autres, cette mesure dans 
la satire, qui indique les vices et les ridicules sans avoir l'air de les 
voir, ne sont pas les moindres charmes de son œuvre et nulle part 
n'apparaissent mieux que dans le Vicaire de Walcefield. 

Je n'ai pas à porter de jugement ici sur ce chef-d'œuvre qui, 
comme tous les chefs-d'œuvre d'un ordre élevé, appartient à l'hu- 
manité autant qu'au pays oîi il s'est pi'oduit. 

M. Emile Chasles prépare sur le roman de Goldsmith une 
étude que sa sagacité, vivifiée par son enthousiasme du beau, rem- 
plira de vues nouvelles et profondes. Pour moi, j'ai cherché dans 
ma traduction à obtenir, le plus qu'il m'a été possible, par l'exacti- 
tude de la reproduction, l'identité de l'effet. 

Tel qu'il est, je présente mon travail au public avec le désir très 
vif qu'il contribue à entretenir la popularité de Goldsmith et de son 
œuvre parmi nous. Le moment est bon pour pousser à la fréquen- 
tation des esprits nobles et des écrits sains. 



B.-H. G. 



LE VICAIRE 

DE WAKEFIELD 



AYEETISSEMENT 



L y a cent défauts dans ceci, et 
l'on pourrait dire cent choses 
pour prouver que ce sont des 
beautés. Mais il n'est pas be- 
soin. Un livre peut être amu- 
sant avec de nombreuses erreurs, 
et très ennuyeux sans une seule 
absurdité. Le héros de ce mor- 
ceau réunit les trois plus grands caractères qui soient 
sur terre : il est prêtre, agriculteur, père de famille. Il 
est représenté comme prêt à enseigner et prêt à obéir, 




2 AVERTISSEMENT. 

comme simple dans l'abondance et majestueux dans 
l'adversité. Dans cet âge d'opulence et de raffinement, 
à qui ce caractère pourra-t-il plaire ? Ceux qui aiment 
la grande vie se détourneront avec dédain de la sim- 
plicité de son foyer rustique. Ceux qui prennent la 
grossièreté pour une humeur plaisante ne trouveront 
point d'esprit dans son inotfensif entretien, et ceux 
qui ont appris à se moquer de la religion riront d'un 
homme dont les principaux motifs de consolation se 
puisent dans la vie future. 



Oliver Goldsjiith. 



r 



f 

CHAPITRE PREMIER 

Dcscripliflii lie la famille de Wahcfield , chez laquelle règne un air 
(le parenté, aussi bien dans les esprits çue dans les figures. 

AI toTijours été d'avis que l'hon- 
nête liomme qui se marie et élève 
nne grande famille rend pins de 
services que celui qni reste céliba- 
taire et se contente de parler de la 
population. Cédant à ce motif, il y 
avait à peine nu an que j'avais pris 
les Ordres, lorsque je me mis à son- 
ger sérieusement au mariage, et je 
choisis ma femme , comme elle- 
même sa robe de noce, non pour la finesse et le lustre de la 
surface, mais pour ces qualités qui supportent bien l'usage. Il 
faut lui rendre justice : c'était une bonne, une remarquable 




4 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

femme ; et quaut à l'éducatiou , il y avait peu de dames de 
lirovince qui pusseut eu moutrer davautage. Elle était capable 
de lire n'importe quel livre anglais sans trop épeler ; mais 
l)Our les conserves, les confitures et la cuisiue, personne ne 
la surpassait. Elle se piquait aussi de trouver des idées excel- 
lentes pour le méuage, bien que je n'aie jamais réussi à 
m'ajîercevoir que toutes ses idées nous rendissent plus riclies. 

Cependant nous nous aimions tendrement, et notre afi'ec- 
tion grandissait à mesure que nous vieillissions. De fait, il n'y 
avait rien qui pût nous irriter contre le monde, ou l'un contre 
l'autre. Nous avions une maison élégante, située dans un 
beau pays et un bon voisinage. L'année se passait eu amuse- 
ments moraux ou champêtres , en visites à nos voisins ricbes, 
eu soulagements donnés à ceux qui étaient pauvres. Nous 
n'avions point de révolutions à craindre, point de ftitigues à 
supporter; toutes nos aventures étaient au coin du feu, et 
toutes nos migrations du lit bkn; au lit brun. 

Comme nous demeurions près de la route, nous avions 
souvent la visite du voyageur ou de l'étranger, qui goûtaient 
notre vin de groseille, pour lequel nous jouissions d'une grande 
réputation; et je déclare avec la véracité de l'iiistorien que je 
n'ai jamais su qu'aucun d'eux y ait trouvé à redire. Nos cou- 
sins également, jusqu'au qi;arantième degré, se rappelaient 
tous leur consanguinité sans nullement recourir au bureau 
des généalogies, et venaient très fréquemment nous voir. Quel- 
qaes-uns ne noi:s faisaient i)-às grand honneur par ces reven- 
dications de parenté, car nous avions dans le nombre l'aveu- 
gle, le manchot et le boiteux. Cependant ma femme insistait 
toujours sur ce qu'étant la même chair et le même sang, ils 
devaient s'asseoir avec nous à la même table. De sorte que, 
si nous n'avions pas autour de nous des amis très riches, nous 
en avions généralement de très heureux ; car cette remarque 
se trouvera juste dans tout le cours de la vie, que plus le 
convive est pauvre, plus il est content d'être bien traité ; 



{«ses 




et de même 
que certaines 
gens s'exta- 
sient sur les cou- 
leurs d'uue tulipe 
ou sur l'aile d'uu 
papillon , moi 
j'étais , par na- 
ture , admirateur 
des visages heu- 
reux. Cependant 
lorsfpruu de nos 
l^arents se trou- 
vait être une per- 
sonne d'un trop mécliant caractère, ou un convive gênant, ou 



6 



LE VICAIRE DE AVAKEF! ELD. 



quelqil'uu dout uous désirious nous débarrasser, j'avais ton- 
jours soin de lui j^rêter, à sou départ de ma maison, un 
habit de clieval, ou nue paire de bottes,, on quelquefois nu 
clieval de jieu de valeur, et j'eus invariablement la satisfac- 
tion de voir qu'il ne revenait jamais les rendre. Par ce moyen, 
la maison était purgée de ceux que nous n'aimions pas ; mais 
jamais la famille de Wakefield n'a en la réputation de mettre 
à la porte le voyageur ou le parent panvre. 

Nous vécûmes ainsi plusieurs années dans nu état de 
grand bonheur ; non que nous n'eussions parfois de ces petits 
froissements que la Providence envoie pour rehausser le prix 
de ses faveurs. Mon verger était souvent ravagé par des éco- 
liers, et les crèmes de ma femme mises au pillage par les 
chats et les enfants. Le seigneur du village s'endormait quel- 
quefois aux endroits les y>\us, j)atliétiques de mon sermon, ou 
sa noble dame ne répondait anx civilités de ma femme à 
l'église que i)ar une révérence écourtée. Mais nous surmon- 
tions bientôt la contrariété causée par de tels accidents, et, 
d'ordinaire, au bout de trois ou quatre jours, nous nous de- 
mandions comment ils avaient pu nous émouvoir. 

Mes enfants, nés de parents vertueux et élevés sans mol- 
lesse, étaient à la fois bien faits et sains ; mes fils robustes et 
actifs, mes filles belles et d'une fraîcheur éjiauouie. Quand 
je me tenais a\i milieu de ce petit cercle, qui promettait 
des appuis an déclin de mon âge, je ne jwuvais m'empêcher 
de répéter la fameuse histoire du comte Abensberg qui, 
lors du voyage de Henri II à travers rAllemagne, et tandis 
que les autres courtisans accouraient avec leurs trésors , 
amena ses trente-deux enfants et les présenta à son souverain 
comme la plus 2)récieuse offrande qu'il pût faire. De la même 
façon, bien que je n'en eusse que six, je les considérais comme 
un i^réseut très p)récieux fait à mon pays, et conséquemment 
je regardais celui-ci comme mon débiteur. Notre fils aîné fut 
nommé George, du nom de son oncle, qui nous avait laissé 



CHAPITRE PREMIER. 7 

dix luille livres sterling. Notre second enfant était une fille : 
j'avais l'intention de lui donner le nom de sa tante Grisèle ; 
mais ma femme qui, durant sa grossesse, avait lu des romans, 
insista pour qu'on rappelât Olivia. Moins d'aue anuée après, 
nous eûmes une autre fille, et j'avais résolu cette fois que 
Grisèle serait son nom ; mais une riche parente ayaut eu la 
fantaisie d'être marraine, la fille fut, par ses instructions, 
appelée Sopliia, de sorte que nous eûmes deux noms roma- 
nesques dans la famille ; mais je proteste solennellement que 
je n'y fus pour rien. Moïse vint ensuite, et, après un inter- 
valle de douze ans, nous eûmes encore deux fils. 

Il ne servirait de rien de nier mon ravissement quand je 
voyais toute ma petite famille autour de moi ; mais la vanité 
et la satisfaction de ma femme étaient encore plus grandes 
que les miennes. Lorsque nos visiteurs disaient : « Eh ! sur ma 
parole, Mrs Primrose, vous avez les plus beaux enfants de tout 
le pays. — Ah ! voisin, répondait-elle, ils sont comme le 
ciel les a faits, assez beaux s'ils sont assez bous ; car beau est 
qui bien fiiit. » Et alors elle ordonnait de tenir la tête droite 
à ses filles qui, à ne rien cacher, étaient certainement fort 
belles. L'extérieur seul est une chose tellement frivole pour 
moi, que je n'aurais guère songé à en faire mention, si ce 
n'avait été \m sujet général de conversation dans le jjays. 
Olivia, alors âgée de dix-huit ans environ, avait cette luxu- 
riance de beauté avec laquelle les peintres ont coutume de 
représenter Hébé : ouverte, animée, dominatrice. Les traits 
de Sophia n'étaient pas si frappants au premier abord, mais 
souvent ils produisaient un effet plus sûr ; car ils étaient 
doux, modestes et séduisants. L'une triomphait d'un seul 
coup, l'autre par des efforts heureusement répétés. 

Le caractère d'une femme est généralement conforme à 
l'expression de ses traits , du moins il eu était ainsi de mes 
filles. Olivia souhaitait de nombreux amoureux, Sophia aurait 
voulu s'en attacher un seul. Olivia était souvent afïectée, par 



8 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



suite de sou trop graud désir de 2)laire. So2:)liia allait jusqu'à 
dissimuler la supériorité de sa uature, tant elle craignait d'of- 
fenser. L'une me récréait par sa vivacité quand j'étais gai, 
l'autre par sou bon seus qrraud j'étais sérieux. Mais ces qua- 
lités n'étaient jamais poussées à l'excès ni cliez l'une ni chez 
l'autre, et je les ai souvent vues changer de caractère pen- 
dant toute une journée. Un vêtement de deuil transformait 
ma coquette en prude , et une nouvelle jmrure de rubans 
donnait à sa jeune sœur plus de vivacité qu'elle n'en avait 
naturellement. 

Mon fils aîné, George, était élevé à Oxford, car j'avais eu 
vue pour lui \mc des professions savantes. Mon second gar- 
çon, Moïse, que je destinais aux affaires, recevait une sorte 
d'éducation mixte à la maison. Mais il est inutile d'essayer 
de décrire les caractères particuliers de jeunes gens qui n'a- 
vaient vu que très peu du monde. En somme, un air de 
famille régnait entre eux tous, et, à proprement parler, ils 
n'avaient qu'un caractère, celui d'être tous également géné- 
reux, crédules, simjDles et inofîensifs. 



CHAPITRE 



Malheurs de famille. — La perte de la fortune ne fait qu'accroître la fierté 

des justes. 




ES intérêts temporels de notre 
^ l 'i' -^^^^^^^ famille étaient principalement 
F '-s commis à l'administration de 

ma femme ; quant anx spiri- 
tuels, je les prenais entière- 
ment sous ma directiun. Les 
revenus de mon bénéfice ne 
montaient qu'à trente-cinq livres 
sterling par an ; je les aban- 
donnais aux orphelins et aux veuves du clergé de notre 
diocèse ; car, ayant une fortune personnelle, je ne m'inquié- 
tais pas du casuel, et je sentais un secret plaisir à faire mon 



10 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

devoir sans récompense. J'avais aussi pris la résolution de 
ne point avoir de desservant et de connaître tous les habi- 
tants de ma paroisse, exhortant les hommes mariés à la tem- 
pérance et les célibataires au mariage ; si bien qu'au bout 
de quelques années, c'était \m commun dicton qu'il y avait 
à Wakefield trois étranges manques : manque de morgue 
dans le pasteur, manque de femmes jiour les jeunes gens, et 
manque de pratiques pour les cabarets. 

Le mariage fut toujours un de mes thèmes favoris, et j'ai 
écrit plusieurs sermons pour en prouver la félicité ; mais il y 
avait un dogme particulier que je me faisais un point d'hon- 
neur de défendre ; en effet, je soutenais avec Whistou qu'il 
est illégal à un prêtre de l'Eglise d'Angleterre, après la mort 
de sa première femme, d'en prendre une seconde ; ou, pour le 
dire d'un mot, je me glorifiais d'être strictement mono- 
game. 

Je m'étais initié de bonne heure à cette importante con- 
troverse sur laquelle tant de volumes ont été laborieusement 
écrits. J'ai moi-même publié quelques traités sur le sujet ; et, 
comme ils ne se sont jamais vendus, j'ai la consolation de 
penser qu'ils n'ont eu pour lecteurs que l'heureux petit nom- 
bre des élus. Quelques-uns de mes amis appelaient cela mon 
côté faible; mais, hélas! ils n'en avaient pas fait, comme 
moi, le sujet de longues méditations. Plus j'j^ réfléchissais, plus 

11 me paraissait important. J'allai même un pas plus loin que 
Whistou dans la manifestation de mes principes : comme il 
avait fait graver sur la tombe de sa femme qu'elle était la 
seule femme de William Whistou, j'avais écrit pour ma 
femme, à moi, bien qu'elle fut encore vivante, une épitaphe 
analogue, dans laquelle je vantais sa prudeuce, son économie 
et son obéissance jusqu'à la mort; et, en ayant fait faire une 
lîelle copie, dans un cadre élégant, je la plaçai au-dessus de la 
cheminée, où elle remplissait plusieurs buts fort uttles : elle 
rappelait à ma femme ses devoirs envers moi et ma fidélité 



CHAPITRE II. 



II 



ponr elle ; elle lui inspirait de la passion pour un bon reuom 
et lui remettait constamment en l'esprit sa fin. 

Ce fut ainsi peut-être, en entendant prôner si souvent le 
mariage, que mou fils aîné, au sortir de l'Université, fixa ses 
affections sur la fille d'un ecclésiastique de nos voisins, digni- 
taire de l'Eglise, et en position de lui donner une grande 
fortune ; mais la fortune était sa moindre qualité. Tout le 
monde (excepté mes deux filles) s'accordait à déclarer que 
miss Arabella Wilmot était parfaitement jolie. Sa jeunesse, sa 
santé et son innocence étaient encore rehaussées par uu teint 
si transparent, par une sensibilité de regard si heiireuse,que la 
vieillesse même ne jiouvait la voir avec indiftërence. Comme 
M. Wilmot savait que je pouvais constituer à mon fils 
un très bel établissement, il n'était pas contraire au mariage. 
Les deux familles vivaient donc ensemble dans toute l'har- 
monie qui précède généralement une alliance attendue. 
Convaincu par expérience que le temps où l'on fait sa cour 
est le plus heureux de la vie, j'étais assez disposé à en 
reculer le terme, et les plaisirs variés que les jeunes gens 
partageaient chaque jour dans la compagnie l'un de 
l'autre semblaient augmenter leur i)assiou. Nous étions 
ordinairement réveillés le matin par la miisique, et, dans les 
beaux jours, nous chassions à cheval. Les dames consacraient 
les heures qui séjjarent le déjex;ner du dîner à la toilette et à 
l'étude : habituellement elles lisaient une page et puis se 
regardaient dans la glace, qui soirvent présentait — des philo- 
sophes même pourraient eu convenir — la page la plus belle 
de toutes. A dîner, ma femme prenait la direction : elle tenait à 
toujours découper tout elle-même, parce que c'était l'habitude 
de sa mère, et elle en profitait pour nous donner l'historique 
de chaque plat. Quand nous avions dîné, afin d'empêcher les 
dames de nous quitter, je faisais d'ordinaire enlever la table, 
et quelquefois, avec l'aide du maître de musique, nos filles 
nous donnaient un concert très agréable. La promenade, le 



12 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



tlié, les danses champêtres, les gages toiicliés abrégeaient le 
reste de la journée, sans le secours des cartes; car je haïssais 
toute esj^èce de jeu, excepté le tric-trac, auquel nous jouions 
parfois, mon vieil ami et moi, une partie de quatre sous. Et 
je ne jniis omettre ici une circonstance de mauvais augure 
qui se présenta la dernière fois que nous jouâmes ensemble : 
il ne me fallait qu'amener un quatre, et je jetai double as cinq 
fois de suite. 

Quelques mois s'étaient écoiilés de cette manière, lorsque 
enfin on jugea convenable de fixer un jour pour les noces du 
jeune couple, qui seml)lait le désirer ardemment. Je n'ai jms 
besoin d(^ décrire l'importance affairée de ma femme pendant 
les préparatifs du mariage, ni les coujis d'œil furtifs de mes 
filles; le fait est que mon attention se fixait sur un autre 
objet, — Tachèvement d'un traité que je eom])tois 2iul)]ier bien- 
tôt pour défendre mon principe favori. Comme ce traité me 
semblait un chef-d'œuvre et d'argumentation et de style, je 
ne pus, dans la vanité de mon cœur, m'empêcher de le 
montrer à mon vieil ami, M. Wilmot, ne doutant aucunement 
de recevoir son approbation; mais ce ne fut que trop tard 
que je découvris qu'il était attaché avec la plus grande énergie 
à l'opinion contraire, et qu'il avait de bonnes raisons pour 
cela. En effet, il faisait, en ce moment même, la cour à une 
quatrième femme. Ceci, comme on peut s'y attendre, amena 
une discussion accom])agnée de quelque aigreur, (pu nienaoa 
decoui)er court à nos projets d'alliance; mais nous convînmes 
de débattre le siijct à fond la veille du jour arrêté pour la 
cérémonie. 

Tout se passa avec l'ardeur voulue des deux côtés : il 
affirma que j'étais hétérodoxe, je rétorquai l'accusation; il 
répliqua, je ripostai. Cependant, au plus chaud de la contro- 
verse, je fus appelé dehors par un de mes parents qui, d'un 
visage affligé, me conseilla d'abandonner la dispute, du moins 
jusqu'à ce que le mariage de mou fils fût chose faite. 



CHAPITRE II. 13 

« Comment ! m'écriai-je, déserter la cause de la vérité, et 
le laisser se remarier lors(|u'il est déjà poussé aux eoufins de 
l'absm'de! Autant vaudrait me conseiller d'abandonner ma 
fortune que mou argument. 

— Votre fortune, rej)rit mou ami, je regrette de vous eu 




s'est enfui pour éviter une déclaration de baucxueroute, et l'on 
croit qu'il ne laisse pas un shilling par livi-e sterling. Je 
répugnais à vous chagriner de cette nouvelle, vous et votre 
famille, avant l'accomplissement du mariage; mais elle peut 
maintenant servir à modérer votre chaleur d'argumentation; 
car, je le suppose, votre prudence vous imposera la nécessité 
de dissimuler, du moins jusqu'à ce que votre fils se soit 
assuré la fortune de la jeune fille. 

— Eh bien, réj^ondis-je, si ce que vous me dites est vrai. 



LE VICAIRE DE AVAKEFIELD. 

si je dois être réduit à la mendicité, cela ne fera jamais de 
moi un coquin, ni ne m'induira à désavouer mes principes. Je 
vais de ce pas instruire la compagnie de ma position; et j^our 
ce qui est de la discussion, je rétracte ici les premières conces- 
sions que j'avais faites au vieux gentleman, et je ne lui accor- 
derai pas qu'il puisse être un mari dans aucun sens du mot. » 

On n'en finirait pas de décrire les différentes impressions 
des deux familles lorsque je divulguai la nouvelle de notre 
infortune; mais ce que les autres ressentirent était chose légère 
auprès de ce que les amants parurent endurer. M. Wilmot, qui 
semblait auparavant déjà suffisamment disposé à rompre le 
mariage, fut bientôt décidé par ce coup : il y avait une vertu 
qu'il possédait en perfection, c'était la prudence, trop sou- 
vent la seule qui nous reste à soixante-douze ans. 



CHAPITRE III 



Abiiègation. — Les circonsianccs /icurcuscs de noire vie se troxivcnt 
généralement être, en fin de compte, notre propre oiivragc. 



L ue restait i^lns à notre famille 
( ju'uu espoir : c'était que la nouvelle 
de notre malheur fût un rapport 
nialicieux ou prématuré; mais une 
lettre de mou agent à Londres vint 
bientôt m'en confirmer tous les dé- 
tails. La perte de la fortune eût été 
pour moi bagatelle; la seule inquié- 
tude que je ressentisse était pour ma famille, destinée à 




i6 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

une vie humble sans cette éducatiou qui eudurcit aux dé- 
dains. 

Près d'uue semaine se passa avant que je tentasse de 
modérer leur affliction, car des consolations hâtives ne font 
que rappeler la douleur. Durant cet intervalle, j'aj)pliquai 
mes pensées à trouver quelque moyen de les soutenir désor- 
mais; à la tîu, on m'offrit une jjetite cure de quinze livres 
sterling- par an dans une partie éloignée du pays, où je i»our- 
rais continuer de jouir de mes principes sans molestatiou. 
J'adhérai avec joie à cette proposition, décidé à augmenter 
mon traitement en faisant valoir une i)etite ferme. 

Cette résolution prise, mon premier soin fut de rassembler 
les débris de ma fortuue; et, toutes dettes recouvrées et 
payées, de quatorze mille livres sterling il ne nous en resta 
(|ue quatre cents. Ma i)rincipale préoccupation était donc main- 
tenant de ramener les sentiments de ma famille au niveau de 
notre position, car je savais bien qu'une indigence préten- 
tieuse est la pire des misères. «Vous ne pouvez ignorer, mes 
enfants, m'écriai-je, qu'aucune prudence de notre part n'était 
cai)al)le de prévenir notre récente infortune; mais la prudence 
})ent beaucoup 2>our eu détourner les efïéts. Nous sommes 
pauvres maintenant, mes bieu-aimés, et la sagesse nous com- 
mande de nous conformer à notre humble situation. Aban- 
donnons donc, sans murmurer, ce luxe qui rend tant de gens 
misérables,' et cherchons, dans une condition plus humble, 
cette paix avec laquelle tous peuvent être heureux. Les pau- 
vres vivent contents sans notre aide; pourquoi n'apprendrions- 
nous pas à vivre sans la leur? Oui, mes enfants; abandonnons 
dès ce moment tonte prétention au grand monde. Il nous reste 
encore assez pour nous assurer le bonheur si nous sommes 
sages. Sachons trouver dans le contentement intime de quoi 
suppléer à ce qui nous manque en fortune. » 

Comme mon fils aîné avait reçu une éducation savante, 
je pris le parti de l'envoyer à la ville, où ses caj^acités i)Our- 



CHAPITRE III. 17 

raieut contribuer à notre bien-être et au sien. La séparation 
des amis et des familles est peut-être une des plus poignantes 
circonstances qui accompag-nent la pauvreté. Le jour arriva 
bientôt où nous dûmes nous disperser jwnr la première fois. 
Mon tils, après avoir pris congé de sa mère et des autres qui 
mêlaient leurs larmes à leurs baisers, vint me demander ma 
bénédiction. Je la lui donnai du fond du cœur; c'était, avec 
cinq guinées, tout le patrimoine que j'eusse maintenant à lui 
octroyer. — « Vous allez à Londres à pied, mon garçon, 
m'écriai-je; c'est la manière dont Hooker, votre grand an- 
cêtre, a fait le voyage avant vous. Recevez de moi le môme 
cheval qui lui fut donné par le bon évêtpu' Jewel, ce bâton; 
et i)renez aussi ce livre, il vous fortitîera dans la route : ces 
deux lignes, qu'il contient, valent des millions : Xoi été jeune 
et aujourd'hui je suis vieuy;, mais je n'ai jamais tu le juste 
abandonné, ni sa progéniture mendiant son 2'>ain. Que ceci 
soit votre consolation penda nt votre voyage. Va, mon garçon ; 
quelle que soit ta fortune, fais (pie je te voie une fois chaque 
année; aie toujours du cœur, et adieu! » — Comme il avait de 
l'intégrité et de l'honneur, j'étais sans appréhensions en le 
jetant nu dans l'arène de la vie, car je savais qu'il y jouerait 
un rûlc honnête, vainipieur ou vaincu. 

Son départ ne fit que pré])arer la voie au nôtre, qui eut 
lieu peu de jours après. L'éloignement d'un i)ays où nous 
avions joui de tant d'heures de trancj^uillité ne se fit i)as sans des 
larmes, ipie la force d'âme elle-même avait i)eine à réprimer. 
En outre, un voyage de soixante-dix milles pour nue famille 
(pii, juscpie-là, n'en avait jamais fait plus de dix hors de sa 
maison, nous remplissait d'ajjpréhension; et les cris des 2)au- 
vres, qui nous suivirent jusqu'à quedqne distance, contri- 
buaient à l'augmenter. La première journée de voyage nous 
mena sans accident à trente milles de notre future retraite, 
et nous nous arrêtâmes pour la nuit à une obscure auberge, 
dans un village près de la route. Lorsqu'on nous eut montré 

3 



iS 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



line chambre, je manifestai le désir, suivant mon liabitnde, 
que l'hôte nous accordât sa compagnie; ce à quoi il consentit, 
car ce qu'il boirait devait grossir la note le lendemain matin. 
Quoi qu'il en soit, il connaissait tout le monde dans le pays 
où je me rendais, particulièrement le squire^ Thornhill, qui 
devait être mon seigneur, et qi;i demeurait à quelques milles 
de ma résidence. Il représenta ce gentilhomme comme une 
personne qui ne se souciait guère de connaître du monde que 
ses plaisirs et qui se faisait particulièrement remarquer par 
son iienchant vers le beau "sexe. Il disait qu'aucune vertu 
n'était cai)able de résister à ses artifices et à ses assiduités, 
et qu'il n'y avait guère de fille de fermier à dix milles à la 
ronde qui ne l'eût vu heureux et infidèle. Bien que ces détails 
me causassent quelque peine, ils eurent un eiîet très diffiérent 
sur mes filles, dont les traits semblaient briller de l'attente 
d'un prochain triomi^he. Ma femme n'était pas moins satisfaite, 
ni moins confiante dans leurs charmes et leur vertu. Pendant 
que nous nous laissions aller à ces pensées, l'hôtesse entra 
dans la chambre pour informer son mari que le monsieur 
étranger qui était de2)uis deux jours dans la maison manquait 
d'argent et ne pouvait leur payer son compte. — « Manque 
d'argent ! reprit l'hôte. Ce doit être impossible, car, pas plus 
tard qu'hier, il a donné trois gainées à notre bedeau pour lui 
faire ménager un vieux soldat estropié qui devait être fouetté 
par la ville comme voleur de chiens. » — Mais l'hôtesse persis- 
tant dans sou dire, l'hôte se préparait à quitter la salle eu 
jurant qu'il se ferait donner satisfaction d'une manière ou 
d'une autre, lorsque je le priai de me j^résenter à un étran- 
ger qu'il me déjjeignait comme si charitable. Il se rendit à 
mon désir et fit entrer un gentleman paraissant âgé d'environ 

1. Ou esquive, écuyer, titre de noblesse au-dessous de chevalier. On 
désignait ainsi les seigneurs ou hobereaux campagnards. Aujourd'hui c'est 
surtout une appellation de politesse qu'on donne aux gentlemen, c'est-à- 
dire aux hommes d'une certaine éducation et d'un certain monde. 



CHAPITRE IJI. 19 

trente ans et vêtu (riiabits jadis galouués. Il était Lieu fait 




de sa personne, et son visage était marqué des plis de la mé- 



20 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

ditatiou. Il avait quelque chose de bref et de sec dans l'abord, 
et il semblait ne point comprendre les cérémonies, ou les 
mépriser. Dès que l'hôte eut quitté la salle, je ue pus m'em- 
pêcher d'exprimer à cet étranger mou chagrin de voir un 
gentleman dans un tel embarras, et je lui offris ma bourse 
pour jmrer à la nécessité présente. « Je la prends de tout mou 
cœur, monsieur, ré])liqua-t-il, et je suis bien aise qu'une 
récente étourderio, en me faisant donner ce que j'avais d'ar- 
gent sur moi, me montre qu'il y a encore des hommes tels 
que vous. J'ai cependant à demander auparavant d'être 
informé du nom et de la résidence de mon bienfaiteur, afin de 
le reml)ourser aiissitût que possible. » Je le satisfis pleine- 
ment sur ce point, lui apprenant non seulement mon nom et 
mes récentes infortunes, mais le lieu où j'allais m'établir à 
nouveau. « Cela tombe encore plus heureusement que je ne 
l'espérais, s'écria-t-il ; car je fais moi-même la même route, et 
il y a deux jours que je suis retenu ici i)ar la crue des eaux, 
qui se trouveront guéables demain, je l'espère. » Je protestai 
du plaisir que j'aurais dans sa compagnie, et ma femme et mes 
filles unissant leurs instances, il se laissa persuader de rester 
à souper. La conversation de l'étranger, à la fois agréable et 
instructive, m'inspirait le désir de la prolonger; mais il était 
grand temps de se retirer et de prendre des forces pour la 
fatigue du jour suivant. 

Le lendemain matin, noiis partîmes tous ensemble; ma 
famille était à cheval, et M. Burchell, notre nouveau compa- 
gnon, marchait siir la banquette, le long de la route, décla- 
rant, avec un sourire, que, comme nous étions mal montés, il 
était trop généreux pour essayer de nous laisser derrière. 
Les eaux n'étant pas encore basses, nous fûmes obligés de 
louer un guide, qui trottait devant; M. Burchell et moi, nous 
fermions la marche. Nous allégions la fatigue de la route jiar 
des discussions philosophiques , qu'il semblait entendre par- 
faitement. Mais ce qui me surprenait le plus, c'était que, 



CHAPITRE III. 21 

bien quïl m'eût emprunté de l'argent, il défendait ses opi- 
nions avec autant d'acharnement que s'il eût été mon protec- 
teur. De temj)s en temps aussi il m'apprenait à qui ajtpar- 
tenaient les différentes résidences qui se i)réseutaient à notre 
vue à mesure que nous avancions. — « Celle-là, s'écria-t-il en 
désignant une maison fort magnifique qui se dressait à quel- 
que distance, appartient à M. Thornliill; ce jeune geutilliomme 
jouit d'une fortune considérable , mais qui dépend entière- 
ment du bon plaisir de son oncle, >iv "William Thornliill, 
gentleman qui, se contentant de i)eu pour lui-même, i)ermct à 
son neveu de jouir du reste et demeure presque toujours à 
Londres. — Quoi ! m'écriai-je, est-ce que mon jeune sei- 
gneur serait le neveu d"un homme dont les vertus, la géné- 
rosité et les bizarreries sont si universellement connues? J'ai 
entendu représenter sir William Thornliill comme une des 
personnes les plus généreuses, mais aussi les jdus fantas- 
ques du royaume; ce serait un homme d'une bienfaisance 
accomplie. — Ua peu exagérée même , peut-être, répliqua 
M. Burchell; du moins il a porté la bient\usance au delà des 
bornes lorsqu'il était jeune; car ses passions étaient fortes 
alors, et comme elles étaient toutes du côté de la vertu, elles 
l'ont conduit à de romanes<pies excès. De bonne heure il 
aspira aux talents du militaire et du savant : il ne tarda pas 
à être distingué dans l'armée, et il acquit quelque réputation 
parmi les hommes instruits. L'adulation suit toujours les am- 
bitieux, car seuls ils goûtent tout le plaisir de la flatterie. 
Une foule de gens l'entourèrent, qui ne lui montrèrent qu'un 
côté de leur nature, de sorte qu'il se mit à oublier dans une 
sympathie uuiversclle le soin de ses intérêts particuliers. Il 
aimait tout le genre humain, car sa fortune l'empêchait 
de savoir qu'il y a des coquins. Les médecins nous parlent 
d'une maladie dans laquelle tout le corps est d'une sensibilité 
si aiguë que le plus léger contact cause de la douleur : ce que 
certaines personnes ont ainsi souffert physiquement, ce gen- 



22 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

tilhomme le ressentait dans son esprit. La plus légère infor- 
tune, réelle ou feinte, le toucliait au vif, et son âme était 
travaillée par une sensibilité maladive pour les misères des 
autres. Ainsi disposé à soulager, on peut facilement deviner 
qu'il trouva quantité de gens disposés à solliciter. Sa profu- 
sion finit par altérer sa fortune, mais non sou bon naturel; 
on voyait, au contraire, celui-ci augmenter à mesure que 
l'autre paraissait décroître; il devenait imprévoyant en deve- 
nant pauvre; et, bien qu'il parlât comme un homme de sens, 
ses actions étaient celles d\m fou. Cependant, toujours assiégé 
d'imi)ortunités et incapable désormais de satisfaire à toutes 
les demandes qui lui étaient faites, au lieu d'argent il donna 
des pjvmesses. C'était tout ce qu'il avait à accorder, et il 
n'avait pas assez d'énergie pour causer à personne le cha- 
grin d'un refus. Par là, il attira autour de lui une foule de 
clients, auxquels il était sûr de manquer de parole et que 
pourtant il désirait soulager. Ils s'attachèrent à lui jjendant 
un temps , puis le laissèrent avec des reproches et un mépris 
mérités. Mais à proj)ortion qu'il devenait méprisable vis-à-vis 
des autres, il devenait avili vis-à-vis de lui-même. Son es- 
2)rit s'était reposé sur leiirs adulations et, cet appui enlevé, 
il ne savait point trouver de plaisir dans les aijplaudisse- 
meuts de son propre cœur, qu'il n'avait jamais ajipris à res- 
pecter. 

« Le monde commença alors à jn-endre un autre aspect : la 
flatterie de ses amis dégénéra eu simple approbation. L'ap- 
probation prit bientôt la forme plus familière de conseils, et 
les conseils, une fois rejetés, amenèrent les reproches. Aussi 
vit-il alors que ces amis, que les bienfaits avaient rassemblés 
autour de lui, étaient peu estimables; il vit alors qu'il faut 
toujours qu'un homme donne son propre cœur pour gagner 
celui d'un autre. Je vis alors que... que... Je ne sais plus ce 
que j'allais dire. Bref, monsieur, il résolut de se respecter lui- 
même et forma un plan pour rétablir sa fortune écroulée. 



CHAPITRE III. 23 

Dans ce but, et toujours avec ses façons bizarres, il parcou- 
rut l'Europe à pied, et maintenant, quoiqu'il ait à peine 
atteint l'âge de trente ans, ses biens sont plus abondants que 
jamais. Ses libéralités, il est vrai, sont plus raisonnables et 
plus modérées à ])rét-ent que jadis ; mais il conserve encore 
le caractère d'un original, et c'est dans les vertus excentriques 
qu'il trouve le plus de jdaisir. » 

Mon attention était si absorbée i)ar le récit de M. Burcliell 
qu'à peine regardais-je devant moi pendant qu'il allait, lorsque 
les cris de ma famille me jetèrent dans l'alarme. Je retour- 
nai la tête et j'aperçus ma plus jeune fille au milieu d'un cours 
d'eau rapide, renversée de son cheval et luttant contre le tor- 
rent. Elle avait disparu deux fois, et je ne pouvais me préci- 
piter à temps pour lui jiorter secours. Mes sensations mêmes 
étaient tvoj) violentes pour me permettre d'essayer de la sau- 
ver. Elle périssait certainement, si mou compagnon, apercevant 
son danger, n'avait immédiatement plongé à sou secours et ne 
l'avait, avec quelque difficulté, portée sur l'autre rive. En pre- 
nant le courant un peu plus haut, le reste de la famille passa 
en sûreté, et nous eûmes alors la possibilité de joindre l'ex- 
pression de notre reconnaissance à la sienne. Sa gratitude 
2)eut plus facilement s'imaginer que se décrire : elle remer- 
ciait son sauveur jjar ses regards plutôt que jjar ses paroles, 
et elle continuait de s'appuyer sur son bras, comme si elle 
eût encore voulu recevoir assistance. Ma femme, de son côté, 
manifesta à M. Burcliell l'espoir d'avoir un jour le plaisir de 
lui rendre ses bontés chez elle. Cei^endant, après nous être 
reposés à l'auberge la plus proche et avoir diné ensemble, 
M. Burcliell, qui allait dans une autre partie du pays, prit 
congé, et nous poursuivîmes notre voyage. Pendant qu'il s'é- 
loignait, ma femme déclara qu'elle l'aimait extrêmement, 
protestant que s'il avait une naissance et une fortune qui lui 
donnassent le droit de s'allier à une famille comme la nôtre, 
elle ne connaissait personne capable de fixer plus prompte- 



2+ LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

meut son choix. Je ne pus que sourire de l'entendre ])arler 
sur ee ton superbe; mais ces illusions innocentes t^ui tendent 
à nous rendre plus lieureux ne m'ont jamais beaucoup 
déplu. 



CHAPITRE IV 



Preuve que uicnic la plus humble fortune peut ihuner le bonheur, lequel 
dipcnd, non des circonstances , mais du caractère. 

E lieu de notre retraite n'avait pour 
voisinage qu'un jjetit nombre de fer- 
miers , qui tous cultivaient leurs 
propres terres et étaient également 
étrangers à l'opulence et à la pau- 
vreté. Comme ils avaient presque 
toutes les commodités de la vie chez 
eux , ils allaient rarement dans les 
villes ou les cités clierclier le super- 
flu. Loin de la société polie, ils gar- 
daient encore la simplicité primitive des mœurs; et, sobres 

4 




26 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



par hal)itude, à peine savaient-ils que la tempérance est nne 
vertu. Ils travaillaient gaiement les jours ouvriers, mais ils 
observaient les fêtes comme des intervalles de délassement et 
de plaisir. Ils chantaient l'hymne populaire à Noël, envoyaient 
des lacs d'amour le matin de la Saint-Valentin , mangeaient 
des crêpes au carnaval, montraient leur esprit le 1'^'" avril 
et cassaient religieusement des noix la veille de la Saint- 
Michel. Ayant appris notre approche, la population tout 
entière sortit à la rencontre de son ministre, revêtue de ses 
plus beaux habits et précédée d'une flûte et d'un tambourin. 
On avait aussi jH-éparé j^our notre réception un festin auquel 
nous nous assîmes gaiement; et, dans la conversation, le rire 
suppléa à ce qui manquait en esprit. 

Notre petite habitation était située au pied d'une colline 
en pente douce, abritée par un beau taillis derrière et par une 
rivière bavarde devant; d'un côté une prairie, de l'autre une 
pelouse. Ma ferme consistait en ving t ares environ d'excellentes 
terres, pour lesquels j'avais donné cent livres de jjot-de-viu 
à mon prédécesseur. Rien ne pouvait surjmsser la jjropreté 
de mon petit enclos ; les ormes et les haies vives avaient xm 
aspect de beauté indescriptible. Ma maison ne se compo- 
sait que d'un étage et était couverte en chaume, ce qui lui 
donnait un air de calme bien-être; les murs à l'intérieur 
étaient gentiment blanchis à la chaux, et mes filles entre- 
prirent de les orner de tableaux de leur composition. La 
même pièce nous servait de salon et de cuisine, il est vrai; 
mais cela ne la rendait que plus chaude. D'ailleurs, comme 
elle était tenue avec la plus extrême propreté, — les plats, les 
assiettes et les cuivres bien écurés et disposés en rangées 
brillantes sur les étagères, — l'œil était agréablement récréé 
et n'éprouvait pas le besoin de meubles plus riches. Il y avait 
trois autres pièces, une pour ma femme et pour moi, une 
pour nos deux filles qui donnait dans la nôtre, et la troisième, 
avec deux lits , pour le reste des enfants. 




réglée de la façon suivante : au lever du soleil, nous nous 
assemblions tous dans notre salle commune, où le feu avait été 



28 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



allumé d'avance par la servante. Après nous être salués les 
uns les antres avec les formes convenables, car j'ai toujours 
pensé qu'il était bien de maintenir certains signes matériels 
de bonne éducation, sans lesquels la liberté détruit infaillible- 
ment l'amitié, — nous nous inclinions tous avec reconnais- 
sance devant cet être qui nous donnait encore un jour. Ce devoir 
accompli , mon fils et moi nous allions nous livrer à nos tra- 
vaux habituels au dehors , tandis que ma femme et mes filles 
s'occupaient du déjeuner, qui était toujours prêt à heure fixe. 
J'accordais \mc demi-heure pour ce repas et une heure pour 
le dîner; ce temps se passait eu gaietés innocentes entre ma 
femme et mes filles, et eu argumentations philosophiques entre 
mou fils et moi. 

Comme nous nous levions avec le soleil, nous ne poursui- 
vions jamais notre labeur après qu'il était couché; mais nous 
revenions à la maison , où la famille nous attendait avec des 
visages souriants , et où un foyer brillant et un bon feu étaient 
préimrés pour nous recevoir. Et nous ne manquions pas de 
convives: quelquefois le fermier Flamborough, notre loquace 
voisin, et souvent le j oueur de flûte aveugle, nous rendaient visite 
et goûtaient notre viu de groseille, pour la fabrication duquel 
nous n'avions perdu ni notre recette ni notre réputation. Ces 
braves gens avaient plusieurs moyeus de faire apprécier leur 
compagnie; pendant que l'un jouait, l'autre chantait quelque 
touchante ballade, «le Dernier Bonsoir de Johnuy Armstrong», 
ou « la Cruauté de Barbara Allen». La soirée se terminait de 
la manière dont nous avions commencé la matinée: mes plus 
jeunes garçons étaient désignés pour lire les prières du jour; 
et celui qui lisait le jtlus haut, le jdus distinctement et le 
mieux, devait avoir un sou le dimanche jwur mettre dans le 
tronc des pauvres. 

Quand venait le dimanche, oh! c'était jour de grande toi- 
lette, et tous mesédits somptuaires n'y pouvaient rien. Eu vain 
m'imaginais-je sincèrement que mes harangues'C()ntre l'orgueiF 



CHAPITRE IV. 29 

avaient dompté la vanité de mes filles : je les trouvais tonjours 
secrètement attachées à toutes leurs anciennes parures; elles 
continuaient à aimer les dentelles, les rubans, les verroteries 
et la gaze; ma femme elle-même conservait de l'amour pour 
son poult-de-soie cramoisi, jiavcc fpi"il m'était jadis arrivé de 
lui dire cju'il lui seyait bien. 

Le premier dimanche, en i^articulier, leur conduite servit à 
me mortifier. J'avais, la veille au soir, exprimé le désir que 
mes filles fussent habillées de bonne heure le lendemain, car 
j'ai toujours aimé être à l'église longtemps avant le reste de 
la congrégation. Elles obéirent ponctuellement à mes instruc- 
tions ; mais quand nous fûmes poiir nous réunir au déjeuner 
du matin, voilà ma femme et mes filles qui descendent habil- 
lées avec toute leur ancienne sj^lendeur, les cheveux plaqués 
de pommade, le visage marqiieté de mouches à volonté, les 
jupes ramassées en paquet par derrière et bruissant à chaque 
mouvement. Je ne pus me retenir de sourire de leur vanité, 
surtout de celle de ma femme, de qui j'attendais plus de 
discrétion. Cependant, dans une circonstance si pressante, je 
ne trouvai d'autre ressource que d'ordonner à mon fils, d'un 
air important, de demander notre carrosse. Les filles furent 
stui)éfaites du commandement ; mais je le répétai avec plus 
de solennité qu'auparavant. « Sûrement, mon ami, vous 
plaisantez, s'écria ma femme. Nous 2)ouvons parfaitement 
aller à pied jusque-là ; nous n'avons pas besoin de carrosse 
pour nous porter désormais. — Vous vous trompez, mon 
enfant, réj)liquai-je. Si, nous avons besoin de carrosse; car si 
nous allons à pied à l'église dans cet attirail, les enfants de 
la paroisse eux-mêmes feront des huées derrière nous. 

— Vraiment, reprit ma femme, j'avais toujours cru que 
mon Charles aimait à voir autour de lui ses enfants propres 
et de bonne mine. — Soyez aussi propres qu'il vous plaira, 
interrompis-je, et je vous en aimerai d'autant mieux; mais tout 
ceci n'est pas de la propreté, c'est de la friperie. Ces plissés. 



30 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

ces déchiquetures , ces mouchetures ne serviront qu'à nous 
faire liaïr des femmes de nos voisins. Non, mes enfants, con- 
tinuai-je d'un ton plus grave ; ces robes peuvent être refaites 
avec une coupe plus simple, car l'élégance est fort déplacée 
chez nous, qui avons à peine les moyens de nous mettre dé- 
cemment. Je ne sais si ces volants et ces chiffons conviennent 
même chez les riches, lorsque je considère que, d'après un 
calcul modéré , les colifichets des vaniteux pourraient vêtir la 
nudité du monde des indigents. » 

Cette remontrance eut l'effet qu'elle devait avoir ; elles 
allèrent, avec un grand calme et à l'instant même, changer 
de costume; le lendemain, j'eus la satisfaction de voir mes 
filles, sur leur désir exprès, occupées à tailler dans leurs 
traînes des gilets du dimanche pour les deux petits Dick et 
Bill ; et ce qui fut le plus satisfaisant, c'est que les robes 
semblaient avoir gagné à cette amputation. 




CHAPITRE V 

Présentation d'une nouvelle et importante connaissance . — Les choses oit 
nous mettons le plus nos espérances se trouvent d'ordinaire être les plus 
funestes. 

UNE petite distance de la maison, 
mou prédécesseur avait fait im 
bauc, ombragé jiar nne liaie d'au- 
bépiue et de chèvi-efeuille. Là, lors- 
que le temjjs était beau et notre 
travail fini de bonne heure, nous 
avions l'habitude de nous asseoir 
ensemble pour jouir d"uu vaste 
paysage dans le calme du soir. 
Là aussi nous i^renions le thé, qui 
était devenu maintenant un régal assez rare ; et, comme 
nous n'en avions que de temps en temps , il répandait ;ine 




32 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

joie nouvelle, et les préparatifs ne s'en faisaient i)as avec 
peu crempresscment et de cérémonies. Dans ces occasions, 
nos deux petits nons faisaient toujours la lecture, et ils 
étaient régulièrement servis après q^ue nous avions fini. 
Quelquefois, pour mettre de la variété dans nos plaisirs, les 
filles chantaient en s'accompagnaut sur la guitare ; pendant 
qu'elles formaient ainsi un petit concert, ma femme et moi 
nous descendions, en nous promenant, le cliamp en pente, 
eiïil)elli de campanules et de centaurées, causant de nos 
enfants avec délices et jouissant de la brise qui transportait 
à la fois la sauté et l'iiarmonie. 

De cette façon, nous commencions à trouver que toutes les 
situations de la vie peuvent apporter leurs plaisirs propres. 
Chaque matin nous éveillait pour la rei)risc du même travail, 
mais le soir nous en dédommageait par une insoucieuse hila- 
rité. 

C'était au commencement de l'automne, un jour férié, — 
car je les observais comme des intervalles de relâche dans le 
travail ; — j'avais amené ma famille à notre lieu ordinaire de 
récréation, et nos jeunes musiciennes commençaient leur con- 
cert habituel. Pendant que nous nous occupions ainsi, nous 
vîmes un cerf passer en bonds rapides à vingt pas environ de 
l'endroit où nous étions assis. Au pantèlemeut de ses flancs, 
il sem])lait pressé par les chasseurs. Nous n'avions guère eu 
le temps de songer à la détresse du pauvre animal, loi-sque 
nous aperçûmes les chiens et les cavaliers arriver à toute 
vitesse à quelque distance derrière et prendre le même sen- 
tier qu'il avait pris. Je fus sur-le-champ d'avis de rentrer 
avec ma famille ; mais la curiosité, ou la surprise, ou quelque 
motif plus caché, retinrent ma femme et mes filles à leurs 
places. Le chasseur qui courait en avant passa devant nous 
avec une grande rapidité , suivi de quatre^ 3u cinqliutres per- 
sonnes qui semblaient emportées d'une hâte égale. En dernier 
lieu, un jexme gentilhomme, d'apparence plus distinguée que 



CHAPITRE V. 33 

les antres, s'avauça, et, nous ayant regardés un instant. 




un air d'insouciante supé- 
riorité. Il semblait n'avoir j^as besoin d'être annoncé, et il 
allait saluer mes filles comme quelqu'un qui est certain 



34 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

d'être bien reçu ; mais elles avaient aj^pris de bonne Heure 
à déconcerter d'un regard la présonij^tion. Il nous fit alors 
savoir que son nom était Tliornbill, et qii'il était possesseur 
du domaine qui s'étendait à quelque distance autour de nous. 
En conséqirence , il se mit en devoir de saluer la partie 
féminine de la famille, et tel est le pouvoir de la fortune 
et des beaux lial)its qu'il n'éj)rouva pas un second refus. 
Comme son abord, qiioique suffisant, était facile, nous de- 
vînmes bientôt plus familiers , et , apercevant des instru- 
ments de musique déposés près de nous, il demanda qu'on 
lui fît la faveur de chanter. Peu partisan de liaisons si dis- 
proportionnées, je fis signe de l'œil à mes filles pour les 
empêcher de consentir ; mais un autre signe de leur mère 
détruisit l'efPet du mien, si bien qu'elles nous donnèrent, 
d'un air joyeux, i;n morceau à la mode de Drydeu. M. Thorn- 
hill parut ravi du choix et de l'exécution ; puis il prit la 
guitare lui-même. 11 ne jouait que très médiocrement; néan- 
moins, ma fille aînée lui rendit ses applaudissements avec 
usure et l'assura qu'il tirait des sous plus hauts que ne le 
faisait son maître même. A ce compliment il fit un salut, 
auquel elle répondit par une révérence. Il loua son goût ; elle 
vanta son jugement. Un siècle n'aurait pas mieux noué 
leur connaissance. Cependant la vaniteuse mère, aussi heu- 
reuse, insistait de son côté pour que son seigneur entrât et 
goûtât un verre de sa groseille. Toute la famille semblait 
avoir à cœur de lui plaire : mes filles essayaient de l'intéres- 
ser sur les sujets qu'elles croyaient avoir le plus d'actualité, 
tandis que Moïse, au contraire, lui soumettait une ou deux 
questions à propos des anciens, cpii lui valurent la satisfac- 
tion de se voir rire au nez ; mes tout petits n'étaient pas 
moins empressés et s'attachaient avec amour à l'étranger. 
Tous mes efforts suffisaient à peine à empêcher leurs doigts 
sales de manier et de ternir les galons de ses habits et de 
lever les pattes de ses poches pour voir ce qu'il y avait de- 



CHAPITRE V. 35 

dans. A l'approche du soir, il jjrit congé; mais pas avant 
d'avoir demandé la permission de renouveler sa visite , ce 
que nous lui accordâmes avec la plus grande facilité, car il 
était notre seigneur. 

Dès qu'il fut parti, ma femme tint conseil sur les événe- 
ments du jour. Elle était d'avis que c'était un couj:) des plus 
heureux; car, à sa connaissance , des choses plus étranges que 
celle-là avaient réussi. Elle espérait encore voir le jour où 
nous pourrions dresser la tête au milieu des plus huppés et 
elle conclut en protestant qu'il lui était impossible de voir la 
raison j^our laquelle les deux misses Wrinklers avaient épousé 
de grandes fortunes quand ses enfants , à elle , n'en auraient 
pas. Comme ce dernier argument était à mon adresse, je pro- 
testai également que j'étais, comme elle, incapable d'eu voir 
la raison, non plus que celle pour laquelle M, Simkins avait 
gagné le lot de dix mille livres à la loterie quand nous étions 
restés avec un bdlet nul. « Je le déclare, Charles, s'écria ma 
femme, c'est de cette façon que vous nous glacez toujours, 
mes filles et moi, quand nous sommes gaies. Dites-moi, Sophie, 
ma chère, que pensez-vous de notre nouveau visiteur? Ke 
trouvez-vous pas qu'il semble avoir un bon naturel ? — 
Infiniment bon, eu vérité, maman, réi3liqua-t-elle. Je crois 
qu'il a beaucoup à dire sur tout et qu'il n'est jamais à court ; 
et plus le sujet est iniuce, plus il a à dire. — Oui, s'écria 
Olivia, il est assez bien pour un homme; pourtant, quant à 
moi , je ne l'aime pas beaucoup ; il est par trop impudent 
et familier; mais sur la guitare il est révoltant. » J'inter- 
prétai ces deux derniers discours par la méthode des con- 
traires, et je trouvai ainsi que Sophia le méprisait dans son 
for intérieur autant que, secrètement, Olivia l'admirait. 
« Quelles que soient vos opinions sur son compte, mes 
enfants, m'écriai-je, poxir confesser la vérité, il ne m'a pas 
prévenu en sa faveur. Les amitiés disproportionnées se ter- 
minent toujours par des dégoûts, et je crois qu'il parais- 



36 LE VICAIRE DE WAKEFIELD 

sait, malgré toute sa facilité de manières, parfaitement sentir 
la distance qni est entre nous. Tenous-uous-en à des com- 
pagnons de notre rang. Il n'y a point de caractère plus mé- 
prisable que celui de l'homme coureur de fortune, et je ne vois 
pas pourquoi les femmes qui courent après la fortune ne 
seraient pas méprisables aussi. Ainsi, à tout le mieux, nous 
serons méprisables si ses vues sont honnêtes ; mais si elles ne 
le sont pas!... Je frémis rien que d'y songer ! Il est vrai que 
je n'ai point d'appréhensions quant à la conduite de mes 
enfants, mais je pense qu'il y eu a quelques-unes à avoir quant 
à son caractère, à lui. » J'aurais continué si je n'avais été 
interrompu par un domestique du squire qui nous envoyait, 
avec ses compliments, un quartier de venaison et la promesse 
de dîner chez nous quelques jours plus tard. Ce présent op- 
portun plaidait en sa faveur plus puissamment que tout ce 
que j'avais à dire n'aurait pu faire contre lui. Je gardai donc 
le silence, me contentant d'avoir seulement indiqué le danger 
et laissant à leur discrétion le soin de l'éviter. La vertu, qui a 
toujours besoin qu'on la garde, vaut à peine la sentinelle. 



CHAPITRE YI 



Bonheur d'un foyer rustique. 



A discussion avait été poussée avec 
uue certaine chaleur. Afin de rac- 
commoder les choses, il fut conve- 
nu à l'unanimité que nous aiu'ions 
un morceau de venaison pour sou- 
per, et nos filles s'empressèrent de 
se mettre à l'œuvre. 

« Je suis fâché, m'écriai-je, (pie 
nous n'ayons ni voisin ni étran- 
ger, po;ir prendre part à cette bonne 
chère : l'hospitalité donne aux festins de ce genre une double 
saveur. — Dieu me bénisse ! dit aussitôt ma femme. Voici 




38 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

venir notre excellent ami M. Burchell, qui a sauvé notre 
Sopliia, et qui vous bat proprement dans la discussion.- — Me 
réfuter dans la discussion, moi, enfant! m'écriai-je. Vous 
vous trompez en cela, ma clière ; je crois qu'ils ne sont pas 
nombreux, ceux qui eu sont capables. Je n'ai jamais discuté 
vos talents pour confectionner les pâtés d'oie, et je vous prie 
de me laisser la discussion. » Pendant que je parlais, le 
pauvre M. Burchell entra dans la maison ; toute la famille 
lui fit accueil et lui serra cordialement la main, tandis que 
le petit Dick lui poussait officieusement une chaise. 

L'amitié de ce pauvre homme me plaisait pour deux rai- 
sons : je savais qu'il avait besoin de la mienne, et je savais 
de même qu'il était aussi obligeant qu'il pouvait l'être. Ou le 
connaissait daus notre voisinage sous le nom du pauvre mou- 
sieur qui n'avait voulu rien faire de bon quaud il était jeune , 
quoiqu'il n'eût pas encore trente ans. Par intervalles, il cau- 
sait avec grand bon sens ; mais en général il se plaisait 
surtout dans la compagnie des enfants , qu'il avait coutume 
d'appeler de petits hommes inofifeusifs. J'appris qu'il était 
fameux pour leur chanter des ballades et leur raconter des 
histoires. Il sortait rarement sans avoir dans ses iioches quel- 
que chose pour eux , un morceau de pain d'éj^ice ou un sifflet 
d'un sou. Il avait coutume de venir passer quelques jours 
dans notre localité, vivant de l'hospitalité des habitants. Il prit 
place au souper au milieu de nous, et ma femme n'épargna pas 
son vin de groseille. Ou raconta chacun son histoire ; il nous 
chanta d'anciennes chansons et dit aux eufauts le conte du 
Daim de Beverlaud , avec l'histoire de la patiente G-risèlc, les 
aventures de Catskin, et enfin le Bosquet de la belle Rosa- 
monde. Notre coq , qui chantait toujours à onze heures , nous 
dit alors qu'il était temps de reposer ; mais une difiî- 
culté imprévue s'éleva pour le logement de l'étranger; tous 
nos lits étaient déjà occupés , et il était trop tard pour l'en- 
voyer à l'auberge voisine. Dans cet embarras, le petit Dick 



CHAPITRE VI. 3g 

lui offrit sa part de lit si sou frère Moïse voulait le laisser 
coucher avec lui. « Et moi, s'écria Bill, je donnerai ma 
part à M. Bm-chell, si mes sœurs veulent me i)rendre avec 




elles. — Bien cela, mes 
bons enfants, m'écriâi-je. 
L'hospitalité est un des 
premiers devoirs du chré- 
tien. La bête se retire dans 
sou abri, l'oiseau vole à 
son nid, mais l'homme 
dénué ne peut trouver de 

refuge que chez son semblable. Le plus complet étranger 
dans ce monde fut celui qui est venu le sauver. Jamais il 
n'eut une maison à lui, comme s'il voulait voir ce qui restait 
d'hospitalité parmi nous. Déborah , ma chèi'c , dis-jc à ma 



40 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

femme, donnez nn morceau de sncrc à cliacnn de ces gar- 
çons, et que celui de Dick soit le plus gros, car il a parlé le 
l)remier. » 

Au matin, de bonne heure, j'appelai toute ma famille pour 
aidera mettre eu sûreté une coupe de regain, et notre hôte 
offrant son concours, on le laissa se joindre à nous. Notre 
besogne allait vivement ; nous retournions au vent l'herbe 
fauchée. Je marchais en tète, et le reste suivait eu bon 
ordre. Je ne ims m'empècher cependant de reniar(pier l'em- 
pressement de M. Burchell à assister ma fille Sophia dans sa 
part de travail. Quand il avait fini sa propre tâche , il allait 
s'associer à la sienne et lui causait de près ; mais j'avais 
troj) bonne o})inion du jugement de Sophia et j'étais trop bien 
convaincu de son ambition, pour (pi'un homme ruiné me cau- 
sât aucune inquiétude. Lorsque nous eûmes terminé iwnv la 
journée, on invita M. Burchell comme le soir précédent; mais 
il refusa, parce qu'il devait coucher cette nuit-là chez un voi- 
sin, à l'enfant duquel il portait un sifiiet. Il j)artit, et uotre 
l'ouversation, à souj^er, tomba sur l'infortuné qui était tout à 
l'heure notre hôte. « Quel frappant exem2)le offre ce pauvre 
homme, disais-je, des misères qui suivent une jeunesse de 
légèreté et d'extravagance ! Il ne mauque nullement de bon 
sens, et cela ne sert qu'à aggraver ses anciennes folies. Pauvre 
être abandonné ! où sont maintenant les festineurs, les flat- 
teurs qui recevaient de lui jadis des inspirations et des ordres ? 
Ils courtisent peut-être le baigneur iuterloi)e qu'ont enrichi 
ses dissipations. Jadis ils lui donnaient des louanges, et main- 
tenant c'est son ancien complaisant qu'ils applaudissent ; 
leurs transports d'autrefois à propos de son esprit se sont chan- 
gés en sarcasmes sur sa folie : il est pauvre, et peut-être mérite- 
t-il la pauvreté, car il n'a ni l'ambition d'être indépendant ni 
le talent d'être utile. » Poussé peut-être par quelques raisons 
secrètes, je fis cette observation avec un excès d'acrimonie 
que ma Sophia me reprocha doucement. « Quelle qu'ait été 



CHAPITRE VI. 41 

son ancienne conduite, papa, sa situation devrait aujourd'liui 
le mettre cà l'abri de la censure. Son indigence actuelle est un 
cliâtiment suffisant pour sa folie passée, et j'ai entendu papa 
lui-même dire que nous ne devions jamais frapper sans néces- 
sité une victime que la Providence tient sous la verge de son 
courroux. — Vous avez raison, Sopliia, s'écria mon fils 
Moïse, et un ancien donne un beau symbole de la malice d'une 
telle conduite eu représentant les efforts d'un rustre pour 
écorcher Marsyas, dont la peau, à ce que nous dit la fable, 
avait été déjà complètement enlevée par un autre. D'ailleurs, 
je ne sais pas si la condition de ce pauvre homme est aussi 
mauvaise que mon père voudrait la représenter. Nous ne devons 
pas juger des sentiments des autres par ce que nous pourrions 
sentir à leur place. Quelque obscure que soit l'habitation de 
la taupe à nos yeux, l'animal n'en trouve pas moins son loge- 
ment suffisamment éclairé. Et pour dire la vérité, l'esprit de 
cet homme i)araît convenir à sa situation ; car je n'ai jamais 
entendu personne de plus cujoué qu'il no l'était aujourd'hui 
lorsqu'il conversait avec vous. » Cela fut dit sans la moindre 
intention et cependant provoqua une rougeur qu'elle s'effijrça 
de cacher sous iin rire affi:'cté, l'assurant qu'elle avait à jieine 
fait attention à ce que M. Burchcll lui disait, mais qu'elle 
croyait qu'il avait bien i)u être jadis un gentleman très distin- 
gué. La hâte qu'elle mit à s'exciiser et sa rougeur étaient des 
symptômes qu'en moi-même je n'approuvais 2)oint; mais je 
renfermai mes soupçons. 

Comme nous attendions notre seigneur jiour le lendemain, 
ma femme alla faire le pâté de venaison. Moïse s'assit i)our 
lire pendant que je donnais leur leçon aux petits ; mes filles 
semblaient aussi afiairées que les autres, et je les observai 
pendant un bon moment cuisinant quelque chose sur le feu. 
Je sui)posai d'abord qu'elles aidaient leur mère ; mais le 
petit Dick m'apprit tout l)as qu'elles étaient en train de faire 
une eau pour le visage. Contre les eaux de toutes sortes 

6 



42 LE VICAIRE DE VVAKEFIELD. 

j'avais une nntipathie naturelle, car je savais qu'an lien de 
corriger le teint, elles le gâtent. En consé(^nence, je rapprc- 
cliai i)ar degrés furtifs ma chaise du feu, piiis, trouvant 
qu'il avait besoin d'être attisé, je pris le tisonnier et ren- 
versai comme par accident toute la composition ; et il était 
trop tard pour en commencer une autre. 



CHAPITRE VII 



Portrait d'un kl esprit de la ville. — Les plus sots peuvent réussir 
à amuser pendant une soirée ou deux. 

UAND arriva le matin où. nous 
devions traiter notre jeune sei- 
gneur, ou u'aura pas de peine à 
imaginer que de provisions l'on 
é])uisa pour faire figure. Ou peut 
aussi supposer que ma femme et 
mes filles déployèrent j)our l'oc- 
casion leur plus brillant plu- 
mage. M. Tliornhill vint avec 
deux amis , son chapelain et son 
éleveur de coqs de combat. Les domestiques étaient nom- 
breux : il les envoyait poliment à la j^rochaine taverne ; mais 




4i LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

ma femme , dans le triomj)he de son cœur, insista pour les 
traiter tons ; eu raison de quoi, soit dit eu passant, la famille 
entière dut jeûner i)cndant trois semaines. Comme M. Bur- 
cliell nous avait donné à entendre, la veille, que le squire fai- 
sait des propositions de mariage à miss Wilmot, l'ancienne 
prétendue de mon fils George, la cordialité avec laquelle on 
le reçut en fut de beaucoup refroidie ; mais un incident nous 
délivra jusqu'à un certain point de cette gêne, car quelqu'un 
de la compagnie ayant par hasard prononcé le nom de cette 
jeune personne, M. Tliornliill déclara, avec un juron, qu'il 
n'avait jamais rien vu de plus absurde que d'appeler un tel 
épouvantail une beauté. « Je veux devenir hideux sur l'heure, 
continua-t-il, s'il n'est pas vrai que je troiiverais autant de 
plaisir à choisir ma maîtresse à la lueur d'une lanterne sous 
l'horloge de Saint-Dunstan. » Là-dessus il se mit à rire, et 
nous en fîmes autant : les plaisanteries des riches ont tou- 
jours du succès. Olivia même ne put s'empêcher de dire tout 
bas, assez haut i)our être entendue, qu'il avait un inépuisable 
fonds de gaieté. 

Après dîner, je portai mon toast ordinaire, l'Église. J'en 
fus remercié par le chapelain, car, déclara-t-il, l'Église était la 
seule maîtresse de ses affections. «Allons, Frank, dit le 
squire avec son sans-gêne accoutumé, parlez-nous sincère- 
ment ; si:pposez d'un côté l'Église, votre maîtresse actuelle, 
en manches de linon, et de l'autre miss Sophia sans linon 
d'aucune espèce , pour laquelle seriez-vous ? — Pour les 
deux, à coup sûr, s'écria le chapelain. — Parfait, Frank 1 
reprit le squire. Que ce verre m'étouffe si une belle fille ne 
vaut pas toute la cléricature de la création. Car que sont dîmes 
et simagrées ? Imposture, mensonge damné, tout cela ! Et je 
puis le prouver. — Je le voudrais, s'écria mon fils Moïse; 
et je i)euse que je serais capable de vous réiwndre. — 
Très bien, monsieur, repartit le squire qui, du jjremier coup, 
flaira son homme et cligna de l'œil au reste de la compagnie 



CHAPITRE Vil. 45 

pour nous préparer au jeu. Si vous désirez argumenter froi- 
dement sur ce sujet, je suis i)rêt à accepter le défi. Et d'a- 
bord, en êtes-vous jîour le traiter analogi<|uemenf ou dialogi- 
quement ? — J'en suis pour le traiter raisonnablement, 
s'écria Moïse , tout lieureux qu'on lui i)ermît de discuter. 

— Bon encore, reprit le squire. Et pour commencer par le 
commencement, j'espère que vous ne nierez pas que tout ce 
qui est, est. Si vous ne m'accordez pas cela, je ne saurais 
aller plus loin. — Mais, répondit Moïse, je crois que je 
peux vous accorder cela et en tirer bon parti. — J'es- 
l)ère aussi, reprit l'autre, que vous accorderez qu'une par- 
tie est moindre que le tout. — J'accorde cela aussi, s'écria 
Moïse ; ce n'est que juste et raisonnable. 

— J'esi)èrc, continua le squire, que vous ne nierez pas 
que les deux angles d'un triangle sont égaux à deux droits. 

— Rien ne peut être plus clair, répondit l'autre, et il regar- 
dait autour de lui avec son air d'importance habituel. — 
Très bien ! s'écria le squire en parlant très vite. Les pré- 
misses ainsi établies, je poursuis eu faisant remarquer que 
la concaténation de l'existence iudividuelle procédant suivant 
une jiroportion double et réciproque produit naturellement 
un dialogisme j)roblématique qui, en une certaine mesure, 
prouve que l'essence de la spiritualité peut se rapporter au 
second i)rédicable. — Arrêtez , arrêtez ! s'écria l'autre. Je 
le nie. Pensez -vous que je puisse ainsi me rendre à ces 
doctrines hétérodoxes ? — Quoi ! répliqua le squire, comme 
s'il s'emportait, ne j^as vous rendre! Répondez à une simple 
question : croyez-vous qu'Aristote ait raison quand il dit que 
les relatifs sont en relation ? — Indubitablement , répli- 
qua l'autre. — Si donc il en est ainsi, s'écria le squire, 
répondez directement à ce que je vous propose, à savoir si 
vous jugez l'investigation analytique de la première partie 
de mon entliymème imparfaite sccundum quocul ou quoad 
minus ^ et douucz-moi vos raisons; donnez-moi vos raisons. 



46 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

voiis clis-je, directement. — Je déclare, s'écria Moïse, que 





je ne comprends pas très liien la force de 
votre raisonnement; mais, s'il était réduit à 
une proposition simple, j'imagine que je 
pourrais alors avoir une réponse à vous 
\ donner. — Oh! monsieur, s'écria le squire, je suis 

o/^ votre très humble serviteur. Je vois que vous me 
S } demandez de vous fournir à la fois l'argument et 
l'entendement. Non, monsieur, je déclare ici que vous êtes 



CHAPITRE VII. 47 

tro]) fort i)our moi. » Ceci eut un succès de rire aux dé- 
pens du pauvre Moïse, qui resta la seule figure sombre 
dans ce grouj^e de joyeux visages, et il ue prononça phis 
une seule sjdlabe pendant toute la durée du. repas. 

Tout cela ne me causait aucun plaisir; mais l'effet en 
était très différent siw Olivia, qui 2)renait pour de l'esprit ce 
qui n'était qu'un pur acte de mémoire. Aussi trouvait-elle 
le squire iin gentilhomme très distingué; et si l'on considère 
quels puissants ingrédients sont un bel air, de beaux habits 
et de la fortune dans la composition d'un personnage ainsi 
qualifié, on lui pardonnera facilement. M. Thornhill, malgré 
son ignorance réelle, causait avec aisance et savait s'étendre 
abondamment sur les lieux communs de la conversation. Il 
n'est pas surin-enant que de tels talents dussent gagner le 
cœur d'une jeune fille à qui son éducation avait appris à 
connaître la valeur des apparences chez elle-même, et, par 
conséquent , à y attacher aussi de la valeur chez les 
autres. 

Après le départ de notre jeune seigneur, nous nous 
remîmes à discuter ses mérites. Comme il adressait ses 
regards et ses discours à Olivia, on ue doutait plus qir'elle ne 
fût l'objet qui l'attirait chez nous. Et elle ue paraissait pas 
trop mécontente des innocentes railleries de son frère et de 
sa sœur à ce propos. Déborah elle-même semblait partager la 
gloire de la journée ; elle triomi^hait dans la victoire de sa fille 
comme si c'eût été la sienne. « Et maintenant, mon ami, 
me dit-elle, je peux bien avouer que c'est moi qui ai conseillé 
à mes filles d'encourager les attentions de notre seigneur. J'ai 
toujours eu quelque ambition, et vous voyez maintenant que 
j'avais raison; car qui sait comment ceci peut bien finir? — 
Oui, en effet, qui le sait ? répondis-je avec un grand soupir. 
Pour ma part, je n'eu suis pas fort charmé ; j'aurais beaucoup 
mieux aimé quelqu'un qui eût été pauvre et honnête, que ce 
beau gentilhomme avec sa fortune et son impiété ; car, comp- 



4? LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

tez-y, s'il est ce que je le soupçonne cVètrej jamais libre jDeu- 
seur n'aura iin de mes enfants. 

— Assurément, père, s'écria Moïse, vous êtes ici trop ri- 
goureux; car le ciel ne le jugera pas sur ce qu'il pense, mais 
sur ce qu'il fait. Tout homme a en lui mille pensées coupa- 
bles qui s'élèvent en dehors de son contrôle. Il se peut que 
penser librement sur la religion soit involontaire chez ce 
gentleman ; de sorte que, tout en admettant qiie ses senti- 
ments soient erronés, comme il est piirement passif en les su- 
bissant, il n'est pas plus à blâmer pour ses erreurs que le 
gouverneur d'une ville sans murailles pour ral)ri qu'il est 
obligé de fournir à l'ennemi qui l'envahit. 

— C'est vrai, mon fils, m'écriai-je. Mais si le gouverneur 
y attire l'ennemi, il est bel et bien coupable. Et tel- est tou- 
jours le cas de ceux qui embrassent l'erreur. La faute n'est 
pas de donner son assentiment aux preuves que l'on voit, 
mais de fermer les yeux devant un grand nombre de preuves qui 
se j)résentent. De sorte que, l)icn que nos opinions erronées 
soient involontaires une fois formées, comme nous avons été 
volontairement corrompus ou très négligents en les formant, 
mms n'eu méritons pas moins un châtiment i)0ur notre faute, 
o\\ du mépris pour notre folie. )> 

Ma femme reprit alors la conversation, mais non le rai- 
sonnement. Elle fit remarquer que plusieurs très honnêtes 
gens de notre connaissance étaient des libres j^euseurs et éli- 
saient de très bons maris ; elle connaissait même certaines 
jeunes filles de sens qui auraient assez d'habileté j'our faire de 
leurs éjwux des convertis. « Et qui sait, mon ami, conti- 
nua-t-elle, ce qu'Olivia ^leut êtrecaj)al)le d'accomplir? L'enfant 
n'est jamais à court sur aucun sujet, et, à ma connaissance, 
elle est très forte en controverse. 

— Eh ! ma chère, que peut-elle avoir lu en fait de contro- 
verse? m'écriai-je. Il ne me souvient pas que j'aie jamais mis 
des livres de ce genre entre- ses mains. Certainement vous 



CHAPITRE VII. 49 

exagérez ses mérites. — En vérité non , papa , répondit 
Olivia. J'ai lu une grande quantité de controverse. J'ai lu les 
discussions entre Thwackum et Square i ; la controverse entre 
Eobinson Crusoe et Vendredi , le sauvage , et je m'occupe en 
ce moment à lire la controverse qui se trouve daus la Cour 
dévote-. — Très bien I m'écriai-je. Voilà une bonne fille. Je 
vous trouve toutes les qualités requises pour faire des conver- 
tis ; donc, allez aider votre mère à confectionner la tarte aux 
groseilles. » 

1. Personnages disputeurs et grotesques du roman de Fielding inti- 
tulé Tom Jones. 

2. Religions Courtship, or Ilistorical Discourses on the necessity of 
marrying relujious Hushands and Wives and of their heing of the same 
opinion. «. La Cour dévote, ou nécessité d'unir des maris et des femmes 
ayant de la religion et dont les opinions sont les mêmes. » 



7 




CHAPITRE VIII 



Un amour qui ne promet guère de forlune peut cependant en amener 
beaucoup. 




E leudemaiu matiu, nous eûmes 
de nouveau la visite de M. Bur- 
cliell. Je commençais, pour certaines 
raisons, à trouver déplaisante la fré- 
quence de ses retours ; mais je ne 
jioirvais lui refuser ma compagnie 
ni mon foyer. Il est vrai que son 
travail payait plus que son entre- 



tien ; car il s'employait vigoureuse- 
ment parmi nous, et, soit dans la prairie, soit à la meule, il se 
mettait au premier rang. Eu outre, il avait toujours quelque 
chose d'amusant à dire, qui allégeait notre labeur, et il était 



52 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

à la fois si bizarre et si sensé que je l'aimais, riais de lui et 
le prenais en pitié tout ensemble. Mon seul grief venait de 
l'attachement qu'il montrait pour ma fille : il l'appelait, 
en manière de plaisanterie, sa petite maîtresse, et (piaud 
il achetait pour chacune d'elles line i^firure de rubans, celle 
de Sophia était la jAns jolie. Je ne savais comment, mais 
chaque jour il semblait devenir plus aimable ; son esprit 
paraissait augmenter, et sa simplicité prendre l'air supérieur 
de la sagesse. 

Nous dînâmes en famille, dans le champ, assis, ou plutôt 
couchés, autour d'un modeste repas , la nappe étendue sur le 
foin. M. Burchell donnait au festin de la gaieté. Pour surcroît 
de satisfaction, deux merles se répondaient de deux haies ojipo- 
sées, le rouge-gorge familier venait picorer les miettes dans 
nos mains, et il n'était pas un bruit qui ne parût un écho de 
la tranquillité. « Je ne me trouve jamais assise ainsi, dit 
Sophia, sans penser aux deux amants si suavement décrits i)ar 
M. Gay, et que la mort frappa dans les bras l'un de l'autre. 
Il y a, dans cette descrijition quelque chose de si pathétique, 
que je l'ai hie cent fois avec un nouveau ravissement. — A 
mon avis, s'écria mon fils, les plus beaux traits de cette des- 
cription sont bien au-dessous de ceux que l'ou trouve dans 
Acis et Galatée, d'Ovide. Le poète romain entend mieux 
l'emploi de l'antithèse, et c'est de cette figure habilement 
mise en œuvre que dépend toute la force du pathétique. — 
Il est remarquable, s'écria M. Burchell, que les deux poètes 
qiie vous citez aient également contribué à introduire un goût 
faux dans leurs pays respectifs, en chargeant tous leurs vers 
d'épithètes. Des hommes d'un médiocre génie trouvèrent que 
c'était dans leurs défauts qu'on les pouvait le plus aisément 
imiter, et la poésie anglaise , comme celle des derniers temps 
de l'empire de Rome, n'est jilus rien aujourd'hui qu'une combi- 
naison d'images luxuriantes, sans plan et sans lien, qu'un cha- 
pelet d'épithètes qui embellissent le son sans exprimer de 



CHAPITRE VIII. 53 

sens. Mais peut-être, madame, taudis que je repreuds aiusi 
les autres, trouvercz-vous juste que je leur donne l'occasion 
de se venger ; et précisément je n'ai fait cette remarque que 
pour avoir l'occasion moi-même de jiréseuter à la société 
une ballade qui, quels que soient ses autres défauts, est du 
moins exempte, je le crois, de ceux que j'ai indiqués. » 



BALLADE 



« Viens à moi, bon Ermite du vallon, 
Et guide ma route solitaire 
Là-bas, où cette lumière égayé le val 
D'un hospitalier rayon. 

« Car ici, abandonne, perdu, je chemine 
A pas languissants et lents, 

Au milieu de déserts qui s'étendent, incommensurables. 
Semblant s'allonger à mesure que je vais. 

— Garde-toi, mon fils, s'écrie l'Ermite, 
De tenter les dangereuses ténèbres ; 
Car ce fantôme perfide fuit là-bas 
Pour t'attirer à ta perte. 

« Ici, à l'enfant du besoin sans abri 
Ma porte toujours est ouverte ; 
Et quoique ma part soit bien petite, 
Je la donne de bonne volonté. 

c( Arrête-toi donc ce soir, et librement partage 
Tout ce qu'ofEre ma cellule. 
Ma couche de joncs et ma chère frugale , 
Mon bonheur et mon repos. 

« Les troupeaux qui parcourent en liberté la vallée. 
Je ne les condamne pas à l'abattoir; 
Instruit par ce Pouvoir qui a pitié de moi. 
J'apprends à avoir pitié d'eux. 



54 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



« Mais du flanc lieibeux de la montagne 
J'emporte un innocent festin : 
Une besace garnie d'herbes et de fruits, 
Avec de l'eau de la source. 




ce Donc, pèlerin, arrête ; oublie tes soucis : 
Tous les soucis de la terre sont faux ; 
L'homme n'a besoin que de peu ici-bas, 
Et il n'en a besoin que peu de temps. » 



CHAPITRE VIII. 



S5 



Doucement, comme la rosée descend du ciel, 
Tombaient ses tranquilles accents. 
L'étranger modeste s'incline bas 
Et le suit dans la cellule. 

Au loin, dans l'étendue obscure et désolée, 
Se trouvait la demeure solitaire, 
Refuge pour le pauvre du voisinage 
Et pour l'étranger égaré. 

Nulles richesses sous son humble chaume 
N'exigeaient la garde d'un maître. 
La petite porte s'ouvrant au loquet 
Reçut le couple inofîensif. 

Et, alors que les foules affairées se retirent 
Pour prendre leur repos du soir, 
L'Ermite attisait son petit feu 
Et fêtait son hôte pensif. 

Il étalait ses provisions rustiques. 

Le pressait gaiement et souriait ; 

Et, versé daiis la connaissance des légendes, 

Il trompait les heures tardives. 

Autour de lui, dans une gaieté sympathique. 

Le petit chat essayait ses tours. 

Le grillon gazouillait dans l'âtre. 

Le fagot pétillant se répandait en flammes. 

Mais rien ne versait un charme assez jjuissant 
Pour calmer la douleur de l'étranger, 
Car la peine était lourde eu son cœur , 
Et ses larmes se mirent à couler. 

L'Ermite épiait cette émotion naissante, 
Ojjpressé d'un sentiment j)areil : 

« Et d'où viennent, malheureux jeune homme, cria-t-il , 
Les chagrins de ton cœur ? 

c( Chassé de demeures plus heureuses. 
Es-tu donc errant malgré toi ? 
T'afHiges-tu pour une amitié sans retour. 
Ou jiour un amour dédaigné ? 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



« Hélas ! les joies que la fortune apporte 
Sont frivoles et caduques ; 
Et ceux qui prisent ces pauvretés, 
Plus frivoles qu'elles encore. 

« Et l'amitié qu'est-elle, qu'un nom, 

Un charme qui berce et endort. 

Une ombre qui suit la richesse ou la renommée, 

Mais qui laisse le misérable à ses pleurs? 

« Et l'amour est encore un son plus vide. 
Le jouet de nos beautés du jour, 
Invisible sur terre, ou ne s'y trouvant 
Que pour réchauffer le nid de la tourterelle. 

« Fi ! tendre jeune homme, fais taire ta douleur, 
Et méprise ce sexe», dit-il. 
Mais tandis qu'il parle, une rougeur montante 
A trahi son hôte éperdu d'amour. 

Surpris, il voit de nouvelles beautés naître. 
Parure soudaine qui s'étale aux yeux , 
Semblable aux couleurs du ciel au matin, 
Non moins brillante, non moins passagère aussi. 

Le regard timide, le sein qui se soulève 

Tour à tour éveillent ses alarmes : 

L'aimable étranger est, de son aveu même, reconnu 

Pour une jeune fille dans tous ses charmes. 

« Ah ! oui ; pardonnez à l'étrangère indiscrète, 
A la misérable abandonnée, s'écria-t-elle, 
A l'importune, dont les pieds impies pénètrent ainsi 
Là 011 le ciel demeure avec vous. 

oc Mais laisse une part de ta pitié à une jeune fille 
Que l'amour a faite errante , 
Qui cherche le repos, et qui trouve le désespoir 
Pour compagnon de sa route. 

f( Mon père vivait sur le bord de la Tyne ; 
C'était un opulent seigneur. 

Et toute son opulence était marquée d'avance comme mienne 
Il u'avait d'enfant que moi. 



CHAPITRE VIII. 



57 



ce Pour m'enlever à ses tendres bras, 
Des prétendants sans nombre vinrent, 
Qui me louaient de charmes supposés , 
Et ressentaient ou feignaient la passion. 




« A toute heure une foule mercenaire 
Rivalisait d'offi'es les plus riches ; 
Parmi les autres, le jeune Edwiu s'inclinait. 
Mais jamais ne parlait d'amour. 

8 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



(( Vêtu d'habits modestes et des plus simples, 
Il n'avait ni richesses ni pouvoir ; 
Sagesse et mérite, voilà tout ce qu'il avait ; 
Mais c'était aussi tout pour moi. 

c( Et lorsqu'à mes côtés, dans le val, 
Il chantait des lais d'amour, 
Son haleine prêtait des parfums à la brise 
Et de la musique aux bois. 

« La fleur s'ouvrant au jour. 

Les rosées distillées du ciel. 

Ne pouvaient montrer rien d'assez pur 

Pour rivaliser avec son cœur. 

« La rosée, la fleur sur l'arbre 

Brillent de charmes inconstants : 

Leurs charmes, il les avait ; mais , malheur à moi ! 

Moi, j'avais leur constance. 

(( Sans cesse j'essayais tous les artifices de la coquetter 
Importune et vaine ; 

Et lorsque sa passion touchait mon cœur. 
Je triomphais dans ses peines. 

« Enfin, tout accablé de mes mépris. 
Il me laissa à mon orgueil. 
Et, secrètement, chercha une solitude 
Abandonnée , où il mourut. 

« Mais mienne est la douleur, et mienne la faute, 

Et ma vie doit bien la payer ; 

Je chercherai la solitude qu'il a cherchée , 

Et m'étendrai là où il gît. 

« Oui, là, abandonnée, désespérée, cachée , 
Je veux me coucher et mourir ; 
C'est ce que pour moi Edwin a fait , 
Et c'est ce que je ferai pour lui. » 

« Empêche cela, Ciel ! » cria l'Ermite ; 
Et il la pressait contre son sein. 
Etonnée , la belle se retourne en courroux : 
C'était Edwin lui-même qui l'embrassait. 



CHAPITRE VIII. 



59 



« Eegarde, Angelina toujours chère, 
Mon enchanteresse, regarde et vois 
Ici ton Edwin, ton Edwin longtemps perdu, 
Eendu à l'amour et à toi. 

ce Laisse-moi te tenir ainsi sur mon cœur, 
Et quitter tout souci. 

Ne devons-nous donc plus nous séparer jamais, jamais, 
ma vie, ô seul bien qui soit h moi ? 

« Non , jamais ! à partir de cette heure , 
Nous vivrons et nous nous aimerons, fidèles ; 
Le dernier soupir qui déchirera ton cœur constant 
Brisera aussi celui de ton Edwin. » 

Pendant la lecture de cette ballade, Sophia semblait mêler 
un air de tendresse à son approbation. Mais notre tranquillité 
fut bientôt troublée par le bruit d'un coup de fusil tout près 
de nous, et, immédiatement après, uu homme apparut, traver- 
sant violemment la haie pour ramasser le gibier qu'il venait 
de tuer. Ce chasseur était le chapelain du squire, et il avait 
abattu un des merles qui nous récréaient si agréablement. Un 
bruit tellement fort et rapproché avait fait tressaillir mes 
filles, et je pus remarquer que Sophia, dans son effroi, s'était 
jetée dans les bras de M. Burchcll pour y chercher protection. 
Le gentleman s'avança et demanda pardon de nous avoir déran- 
gés, affirmant qu'il ignorait que nous fussions si près. Il prit 
place auprès de ma fille cadette, et, en vrai sportsman, il lui 
offrit ce qu'il avait tué dans la matinée. Elle allait refuser, 
mais un coup d'œil discret de sa mère lui fit promptement 
corriger sa bévue et accepter le présent, non sans quelque 
répugnance toutefois. Ma femme laissa percer, comme à l'ordi- 
naire, son orgueil, en faisant tout bas la remarque que Sophia 
avait fait la conquête du chapelain, de même que sa sœur 
avait fait celle du squire. Je soupçonnais toutefois, et avec 
plus de probabilité, qu'elle avait placé ses affections sur un 
autre objet. IjC chapelain avait pour commission de nous 



6o LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

informer que M. Tlioruliill avait fait venir de la musique et 
des rafraîcliissements et comptait donner, le soir même, à ces 
demoiselles un bal au clair de lune, sur la pelouse devant 
notre porte. « Et je ne puis nier, continua-t-il, que je n'aie 
intérêt à être le premier à transmettre ce message, car j'es- 
père, pour ma récompense, que miss Sophia me fera l'honneur 
de m'accepter pour cavalier. » A ceci la jeune fille répliqua 
qu'elle le ferait volontiers si elle le pouvait honnêtement. 

« Mais, poursuivit-elle en regardant M. Burchell, voici 
un gentleman qui a été mon compagnon dans le travail de la 
journée, et il convient qu'il en partage les amusements.» 
M. Burchell la remercia p)oliment de son intention, mais il 
céda ses droits au chajielaiu et ajouta qu'il avait cinq milles à 
faire dans la soirée, étant invité à un souper de moisson. Son 
refus me parut un peu extraordinaire ; et, d'un autre côté, je 
ne parvenais pas à concevoir comment une jeune personne 
aussi sensée que ma fille cadette pouvait ainsi préférer un 
homme ruiné à quelqu'un dont les espérances étaient beau- 
coup plus hautes. Mais, de même que les hommes sont les 
plus capables de distinguer le mérite chez les femmes, de 
même les dames forment souvent de nous les jugements les 
plus exacts. Les deux sexes semblent être placés comme en 
observation vis-à-vis l'un de l'autre et sont doués de capa- 
cités différentes appropriées à cet examen mutuel. 



CHAPITRE IX 



Prcscntation de deux dames très distinguées. — // semble toujours que 
la supériorité de la toilette donne la supériorité de l'éducation. 

PEINE M, Bui'chell avait -il pris 
congé et Sopliia couseuti à danser 
avec le chapelain, que les petits 
arrivèrent eu courant nous dire que 
le squire était là avec une grande 
compagnie. Nous retournâmes à la 
maison et trouvâmes notre seigneur 
accompagné de deux gentilshommes 
de moindre qualité et de deux 
jeunes personnes richement habil- 
lées, qu'il nous présenta comme des femmes d'une très grande 
distinction et très à la mode, venues de Londres. Il se trouva 




62 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



que nous n'avions pas assez de chaises pour tout le monde, et 
aussitôt M. Thornhill proposa que chaque gentleman s'assît 
sur les genoux d'une dame. Je m'y opposai catégoriquement, 
malgré un regard improbateur de ma femme. On envoya donc 
Moïse emprunter une couple de chaises, et comme nous man- 
quions de dames pour compléter une contredanse, les deux 
messieurs partirent avec lui, en quête d'une couple de dan- 
seuses. Chaises et danseuses furent vite trouvées. Les mes- 
sieurs revinrent avec les roses filles de mon voisin Flambo- 
rough, superbes sous leurs coiffures de nœuds de ruban rouge. 
Mais on n'avait pas prévu nue circonstance malencontreuse : 
les demoiselles Flamborough avaient, à vrai dire, la réputa- 
tion d'être les meilleures danseuses de la paroisse et enten- 
daient la gigue et la ronde à la perfection ; mais elles n'en 
étaient pas moins totalement étrangères à la contredanse. Ceci 
nous déconcerta tout d'abord ; cependant, après s'être fait un 
peu pousser et tirer, elles finirent par aller gaiement. Notre 
musique se composait de deux violons, d'une flûte et d\m tam- 
bourin. La lune brillait, claire. M. Thornhill et ma fille 
aînée menaient le bal, au grand plaisir des spectateurs : les 
voisins, en efiet, ayant appris ce qui se passait, arrivèrent en 
troupes autour de nous. Ma fille avait les mouvements si gra- 
cieux et si vifs que ma femme ne put s'empêcher de découvrir 
la vanité de son cœur en m'assurant que, si la fillette s'en 
acquittait si habilement, c'est qu'elle hii avait emprunté tous 
ses pas. Les dames de la ville s'évertuaient péniblement à 
montrer la même aisance, mais sans succès. Elles tour- 
noyaient, s'agitaient, languissaient, se démenaient; rien n'y 
faisait. Les spectateurs, il est vrai, déclaraient que c'était fort 
bien ; mais le voisin Flamborough fit remarquer que les pieds 
de miss Livy semblaient tomber avec la musique aussi juste 
qu'un écho. La danse durait depuis une heure lorsque les deux 
dames, qui craignaient d'attraper un rhume, proposèrent de 
cesser le bal. L'une d'elles, à ce qu'il me sembla, exj)rima ses 



CHAPITRE IX. 63 




que M. Thornhill avait fait apporter avec Im. Cette 



64 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

fois-ci, la conversation fut plus réservée qu'auparavant. Les 
deux dames rejetèrent tout à fait mes filles dans l'ombre, 
car elles ne voulurent parler de rien que de la haute vie et 
des gens qui la mènent, ou d'autres sujets à la mode, tels 
que tableaux, bon goût, Shakespeare et harmonica. Il est 
vrai que deux ou trois fois elles nous mortifièrent sensible- 
ment en laissant échapper un juron ; mais cela me parut être 
la marque la plus certaine de leur distinction (j'ai pourtant 
appris depuis que jurer n'est nullement à la mode). Quoi 
qu'il en soit , leurs toilettes jetaient comme un voile sur les 
grossièretés de leur conversation. Mes filles semblaient regar- 
der avec envie leurs talents supérieurs , et l'on attribuait ce 
qui apparaissait de défectueux en elles à l'excellence même 
de leur éducation. Mais la condescendance de ces dames était 
encore plus grande que leurs autres mérites. L'une d'elles 
déclara que si miss Olivia avait vu un peu 2)lus de monde, 
cela lui ferait beaucoup de bien. A qiioi l'autre ajouta qu'un 
seul hiver passé à la ville ferait de la petite Sophia une tout 
autre personne. Ma femme les approuva chaudement l'une et 
l'autre, ajoatant qu'il n'y avait rien qu'elle désirât plus ardem- 
ment que de donner à fcs filles l'avantage de se perfectionner 
à Londres pendant un seul hiver. Je ne pus me retenir de dire 
là-dessus que leur éducation était déjà plus haute que leur 
fortune, et qu'un plus grand raôîuement de manières ne 
ferait que rendre leur pauvreté ridicule et leur donner du goût 
pour des plaisirs qii'elles n'avaient pas le droit de prendre. 

« Et quels plaisirs, s'écria M. Thornhill, ne méritent-elles 
pas de prendre, celles qui ont en leur pouvoir d'en accorder 
tant? Pour ma part, ma fortune est assez considérable; amour, 
liberté et plaisir, voilà mes maximes ; mais. Dieu me mau- 
disse ! si le don de la moitié de mes biens pouvait faire plaisir 
à ma charmante Olivia, ce serait à elle ; et la seule faveur 
que je lui demanderais en retour serait d'ajouter ma proj^re 
personne au cadeau. » Je n'étais pas tellement étranger au 



CHAPITRE IX. 65 

monde que j'ignorasse que c'était là le tour à la mode pour 
déguiser l'insolence des plus viles propositions, et je fis un 
effort pour réprimer ma colère. « Monsieur, m'écriai-je, la 
famille à laquelle vous voulez bien en ce moment faire la 
faveur de votre compagnie a été élevée avec un sentiment de 
l'honneur aussi délicat que vous. Toute tentative pour y por- 
ter atteinte pourrait être suivie des plus dangereuses consé- 
quences. L'honneur, monsieur, est aujourd'hui la seule chose 
ipie nous possédions , et c'est un dernier trésor dont nous de- 
vons être i)articulièrement soigneux. » Je ne tardai pas à 
être fiiché de la chaleur avec laquelle j'avais parlé, lorsque le 
jeune gentilhomme, me saisissant la main, jura qu'il ajipré- 
ciait mes sentiments, bien qu'il désapprouvât mes soupçons. 
« Quant à ce que vous venez de me donner à entendre, con- 
tinua-t-il, je proteste que rien n'était plus éloigné de mon 
cœur qu'une telle pensée. Non, jiar tout ce qui peut tenter, la 
vertu capable de soutenir un siège régulier ne fut jamais de 
mou gout, et toi;tes mes amours sont des coups de main. » 

Les deux dames, qui avaient aflecté de ne pas s'aperce- 
voir du reste, semblèrent souverainement choquées de ce der- 
nier trait de franchise, et, très discrètement et sérieusement, 
entamèrent un dialogue sur la vertu. Ma femme, le chape- 
lain, bientôt moi-même, nous nous joignîmes à elles, et à la 
fin, nous amenâmes le squire à confesser un sentiment de 
regret sur ses anciens excès. Nous parlâmes des i)laisirs de la 
tempérance et du soleil qui brille dans le cœur qu'aucune 
faute n'a souillé. J'étais si content, que l'on garda les enfants 
plus tard que l'heure habituelle, pour les édifier par une si 
excellente conversation. M. Thornhill alla môme plus loin que 
moi et demanda si je consentais à faire la prière. J'embras- 
sai la proposition avec joie, et la soirée passa ainsi de la ma- 
nière la jîlus satisfaisante, jusqu'au moment oà la société 
finit par songer à s'en retourner. Les dames paraissaient ne 
se séparer ([nh regret de mes filles, pour lesquelles elles 

9 



66 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



avaient conçu une affection j^articulière, et elles unirent leurs 
instances pour avoir le plaisir de leur comjjagnie jusqu'au 
château. Le squire appuyait la j^i'opositiou, et ma femme y 
ajoutait ses sollicitati)ns ; les enfants me regardaient, comme 
si elles désiraient y aller. Dans cet embarras, je donnai deux 
ou trois excuses que mes filles écartèrent à mesure ; de sorte 
qu'à la fin je dus opposer un refus péremptoire, ce qui nous 
valut des mines boudeuses et des réponses écourtées pour 
toute la joiirnée du lendemain. 



CHAPITRE X 



I 



Z.z famille s'efforce de faire comme plus riche qu'elle. 
Misères des pauvres quand ils veulent paraître au-dessus de leur état. 




E commençai dès lors à m'apercevoir 
que toutes mes longues et pénibles 
exhortations à la tempérance, à la 
simplicité et au contentement du cœur 
avaient perdu toute iuflneuce. Les at- 
tentions que nous avaient récemment 
accordées des gens plus riches que 



nous réveillaient cet orgueil que 
j'avais endormi, mais non chassé. Nos fenêtres se garnirent 
de nouveau, comme jadis, d'eaux pour le cou et le visage. 
On redouta le soleil comme uu ennemi de la peau au dehors, 
et le feu comme uu destructeur du teint au dedans. Ma femme 



68 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

fit remarquer que se lever troii matin faisait du mal aux 
yeux de ses filles et que travailler après le dîner leur rou- 
gissait le nez , et elle me convainquit que jamais les mains 
ne paraissaient si blanches que quand elles ne faisaient rien. 
Aussi, au lieu de finir les chemises de George, nous les voyions 
maintenant retaillant sur de nouveaux modèles leurs vieilles 
gazes et s'cscrimaut au tambour à broder. Les pauvres demoi- 
selles Flamborougli, naguère leurs joyeuses compagnes, étaient 
mises de côté comme des connaissances vulgaires, et toute la 
conversât ii:)u ne roulait que sur la haute vie et ceux qui la mè- 
nent, sur les tableaux, le bon goût, Slialvesi^eare et l'harmonica. 

Nous aurions encore pu supporter tout cela, si une bohé- 
mienne, diseuse de bonne aventure, n'était pas venue nous 
hisser jusqu'aux plus sublimes hauteurs. La sibylle basanée 
n'eut pas plus tôt paru que mes filles accoururent me deman- 
der cliacune un shilling pour lui tracer la croix d'argent dans 
la main. A dire vrai, j'étais fatigué d'être toujours sage, et je 
ne jius m'empêcher de satisfaire à leur requête, parce que 
j'aimais à les voir heureuses. Je leur donnai à chacune un 
shilling. C*ependant, pour l'honneur de la famille, il faut faire 
observer qu'elles n'allaient jamais sans argent, car ma femme 
leur accordait généreusement à chacune \me guiuée à garder 
dans leur poclie , mais avec stricte injonction de ne jamais la 
changer. Elles s'enfermèrent avec la diseuse de bonne aven- 
ture pendant quelque temps , et je vis à leur mine, quand 
elles revinrent, qu'on leur avait promis de grandes choses. 

« Eh bien! mes enfants, cela vous a-t-il réussi? Dis-moi, 
Livy, la diseuse de bonne aventxire t'en a-t-elle donné pour 
quatre sons? — Je vous assiire, papa, dit l'enfant, que je 
crois qu'elle trafique avec celui qu'il ne faudrait pas ; car elle 
a positivement déclaré que je devais être mariée à un squire 
avant un an! — Eh bien, et vous, Sophia, mon enfant, 
repris-je, quelle espèce de mari devez-vous avoir? — Mon- 
sieur, répliqua-t-elle, je dois avoir un lord, ])eu ai)rès que ma 



CHAPITRE X. • 69 

sœur aura épousé le sqnire. — Comment ! m'écriai-je, c'est 
là tout ce que vous devez avoir pour vos deux shillings ? Rien 
qu'un lord et un squire pour deux shillings ! Sottes que 
vous êtes, je vous aurais promis un prince et un nabab pour 
la moitié de votre argent. » 

Leur curiosité cependant fut suivie d'effets fort sérieux : 
nous nous mîmes à nous croire désignés par les étoiles pour 
quelque chose de très élevé, et à nous faire déjà une idée anti- 
cipée de notre future grandeur. 

On a remarqué mille fois, et je dois le remarquer une fois 
de plus, que les heures que nous passons à attendre un bon- 
lieur espéré sont i)lus agréables que celles où nous en goûtons 
la jouissance. Dans le premier cas , nous apprêtons les mets 
à notre appétit ; dans le second, c'est la nature qui les apprête 
pour nous. Il est impossible de rappeler la suite des char- 
mantes rêveries que nous évoquions pour notre agrément. 
Nous voyions notre fortune se relever ; et, comme toute la 
])aroissc affirmait que le squire était amoureux de ma fille, 
elle le devint réellement de lui ; on la rendait passionnée par 
persuasion. Pendant cette agréable période, ma femme avait 
les rêves les plus heureux du monde, et elle prenait soin de 
nous les raconter chaque matin avec une grande solennité et 
une grande exactitude. Une nuit, c'était \m cercueil et des os 
en croix, signe de mariage prochain; une autre fois, elle se 
figurait les })oches de ses filles pleines de liards, signe cer- 
tain qu'elles seraient à courte échéance bourrées d'or. Les 
enfants eux-mêmes avaient leurs présages. Elles sentaient 
d'étranges baisers sur leurs lèvres, elles voyaient des anneaux 
à la chandelle ; des braises jaillissaient du feu, et des lacs 
d'amour les guettaient au fond de toutes les tasses à thé. 

Vers la fin de la semaine, nous reçûmes une carte des 
dames de la ville, où, avec leurs compliments, elles nous 
exprimaient l'espoir de voir toute notre famille à l'église le 
dimanche suivant. A la suite de ceci, je pus remanpier, peu- 



70 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

daut tonte la matinée du samedi, ma femme et mes filles en 
grande eonférence, et me lançant de temps à autre des regards 
qui trahissaient un comj)lot latent. Pour être sincère, je soup- 
çonnais fortement qu'on préparait quelque 2)lan absurde pour 
se montrer avec éclat le lendemain. Dans la soirée, elles com- 
mencèrent les opérations d'une manière ti'ès régulière, et ma 
femme se chargea de conduire le siège. Après le thé, lorsque 
j'eus l'air d'être mis eu bonne humeur, elle commença en ces 
termes : « J'imagine, Charles, mon ami, que nous aurons beau- 
coup de beau monde à notre église demain. — Cela se peut, 
ma chère, réjjondis-je; mais vous n'avez pas besoin d'avoir au- 
cune inquiétude à ce sujet; qu'il y en ait ou non, vous aurez 
toujours votre sermon. — Je l'espère bien , réi^liqua-t-elle ; 
mais je crois, mon ami, que nous devons nous y montrer aussi 
décemment que possible, car qui sait ce qui peut arriver? 

— Vos précautions, répondis-je, sont hautement louables. 
Une conduite et un extérieur décents dans l'église, voilà ce qui 
me charme. Nous devons être dévots et humbles, joyeux et se- 
reins. — Oui, s'écria-t-elle , je sais cela; mais je veux dire 
que nous devrions aller à l'église de la manière la plus conve- 
nable qu'il est possible, et non pas tout à fait comme les 
souillons qui nous entourent. — Vous avez bien raison, ma 
chère, réi^ondis-je, et j'étais sur le point de faire la même 
proposition. La manière convenable d'y aller, c'est d'y aller 
d'aussi bonne heure que possible, pour avoir le temps de 
méditer avant que le service commence. — Bah ! Charles, 
interrompit-elle, tout cela est très vrai, mais ce n'est pas à 
cela que j'en suis. Je veux dire que nous devrions y aller en 
gens comme il faut. Vous savez que l'église est à deux milles 
d'ici, et je déclare que je n'aime jDas voir mes filles arriver à 
leur banc, toutes brûlées et rougies par la marche , et ayant 
l'air pour tout le monde de venir de gagner le prix dans une 
course de femmes. Maintenant, mon ami, voici ce que je pro- 
pose : il y a nos deux chevaux de labour, celui qui est chez 



CHAPITRE X. 



nous depuis neuf ans et sou compagnon, Blackberry, qui n'a 
l)res(|ue rien fait sur terre pendant tout ce mois. Ils sont 
devenus tous les deux gras et paresseux. Pourquoi ne feraient- 
ils pas quelque cliose aussi bieo''que nous? Et laissez-moi 

vous le dire, quand Moïse 
aura un peu soigné leur toi- 
lette, ils auront une figure 
très présentable. » 

A cette proposition, j'ob- 
jectai qu'il serait vingt fois 
plus comme il faut d'aller 




à pied qu'en un aussi piètre équipage, car Blackberry était 
borgne et l'autre n'avait juis de queue ; qu'ils n'avaient 
jamais été dressés à la bride et qu'ils avaient cent babitudes 
vicieuses ; enfin, que nous ne possédions qu'ime selle d'iiomme 
et une selle de femme dans toute la maison. Mais toutes ces 
objections furent rejetées, et je fus obligé de consentir. Le 
lendemain matin, je les vis non médiocrement afî'airées à 
recueillir les matériaux qui ])0uvaient être nécessaires pour 



72 LE VICAIRE DE WAKEFJELD. 

l'expédition ; mais comme je compris que cette besogne 
demandait du temps, j'allai à pied en avant jusqu'à l'église, 
et elles promirent de me suivre sans retard. J'attendis leur 
arrivée près d'une lieure au pujjitre; mais, voyant qu'elles 
ne venaient pas comme je m'y attendais, je dus commencer 
et poursuivre tout le service, non sans quelque inquiétude 
de les savoir absentes. Cette inquiétude s'accrut lorsque, 
tout étant fini, rien encore ne les annonça. Je m'en retournai 
donc par la route des cavaliers qui avait cinq milles de long, 
bien que le sentier des piétons n'eu eût que deux ; et lorsque 
j'eus fait à peu près la moitié du chemin, j'aperçus une proces- 
sion marchant lentement vers l'église : mon fils, ma femme et 
les deux petits jiichés sur un cheval, et mes deux filles siir 
l'autre. Je demandai la raison de leur retard ; mais je vis bien- 
tôt à leurs figures qu'ils avaient essuyé mille infortunes sur 
la route. Les chevaux, tout d'abord, refusaient de bouger de 
devant la porte ; mais M. Burcliell avait été assez bon pour 
les frapper de son bâton pendant deux cents yards. Ensuite, 
les courroies de la selle de ma femme s'étaient brisées, et l'on 
avait été obligé de s'arrêter pour les réparer,' avant de pou- 
voir aller plus loin. Après cela, un des chevaux se mit en 
tête de rester immobile, et ni coups ni prières ne purent l'en- 
gager à avancer. 11 commençait à revenir de cette désagréable 
disposition lorsque je les rencontrai. Cependant, voyant que 
tout était sauf, j'avoue que leur mortification du moment ne 
me déplut pas beaucoup, car elle devait me donner maintes 
occasions de triomphes futurs et enseigner à mes filles plus 
de modestie. 



CHAPITRE XI 



La famille persiste à relever la tête. 



A veille de la Saint-Michel arrivant le 
lendemain, uons fûmes invités à brûler 
des noix et à jouer aux petits jeux chez 
le voisin Flamborougli. Xos récentes 
mortifications nous avaient fait un peu 
baisser le ton ; autremeut, il est pro- 
bable que nous aurions rejeté une telle 
invitation avec mépris. Quoi qu'il eu 
soit, nous voulûmes bien consentir à 
avoir du plaisir. L'oie et les puddings de notre honnête voisin 
étaient fins, et sa bière à la rôtie, qu'on appelle dans le pays 




74 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

lamli's nool, laioe d'agneau, était excellente, même de l'avis 
de ma femme qui s'y connaissait. 11 est vrai que sa façon de 
raconter des histoires n'était pas tout à fait à la même hau- 
teur. Elles étaient très longues et très ennuyeuses , elles rou- 
laient toutes sur lui-même, et nous eu avions déjà ri dix fois; 
cci^endant nous fûmes assez bous pour en rire une fois de plus. 

M. Burchell, qui était delà réunion, aimait toujoiirs avoir 
quelque jeu innocent en train ; il organisa, avec les garçons et 
les filles, une jmrtie de colin-maillard. Ma femme se laissa aussi 
l)ersuader d'entrer au jeu, et j'éprouvai du plaisir à penser 
qu'elle u'était pas encore troj) vieille. Pendant ce tem])s, mon 
voisin et moi , nous regardions , riant à chaque hon tour et 
vantant notre adresse quand nous étions jeunes. La main 
chaude viut après, suivie des questions et des gages, et enfin 
ils s'assireut pour faire une ])artie de savate. Comme il se 
l)eut que tout le monde ne connaisse pas ce très primitif 
passe-temi)S, il est peut-être nécessaire de dir(! qu'à ce jeu la 
compagnie s'établit en cercle par terre, à l'exception d'un seul 
qui se tient debout au milieu, et dont la besogne est d'attra- 
])er un soulier que les joueurs se passent sous les jarrets de 
l'un à l'antre, à peu près à la façon d'une navette de tisserand. 
Comme il est, dans ce cas,, impossible à la jeune fille qui est 
del)0irt de faire face à toute la compagnie à la fois, la grande 
l)eauté du jeu consiste à lui ai)})liquer un coup du talon du 
soulier sur le côté le moins capable d'offrir de défense. C'est 
de cette manière que ma fille aînée était enfermée, tapée 
partout, toute rouge, excitée et liurlant : « Franc jeu ! Franc 
jeu ! » d'une voix qui aurait rendu sourde une chanteuse de 
complaintes , lorsque , — confusion de la confusion ! — que 
croyez-vous qui entre dans la salle? Nos deux hautes con- 
naissances de la ville, lady Blarney et miss Carolina Wilhel- 
miua Amelia Skeggs. Toute descri^jtion serait im2)uissante ; 
il est donc imitile de décrire cette nouvelle mortification. 
Mort de ma vie ! Être vue jmr des dames de si bon ton dans 



CHAPITRE XI. 75 

des postures si vulgaires ! Rien de mieux ue pouvait résulter 
d'uu jeu d'uue telle vulgarité, proposé par M. Flamborough. 
Nous eûmes uu instant l'air d'être fixés au sol, comme réel- 
lement pétrifiés de stupeur. 

Les deux dames étaient allées à la maison pour nous voir, 
et, nous trouvant sortis, elles étaient venues après nous jus- 
qu'ici, anxieuses qu'elles étaient de savoir quel accident avait 
pu nous retenir loin de l'église la veille. Olivia se chargea 
d'être notre porte-parole et exprima le tout d'une façon som- 
maire, en se contentant de dire que « nous avions été jetées à 
Las de nos chevaux ». A cette nouvelle, les dames furent pleines 
d'inquiétude; mais, apprenant que personne n'avait eu de 
mal, elles furent extrêmement aises ; puis, étant informées 
que nous étions presque mortes d'effroi, elles furent grande- 
ment désolées ; enfin, sachant que nous avions eu une bonne 
nuit, elles furent extrêmement aises de nouveau. Bien ne pou- 
vait surpasser leurs com^daisances pour mes filles ; leurs 
marques d'amitié, l'autre soir, étaient chaudes, mais mainte- 
nant elles étaient ardentes. Elles protestèrent de leur désir de 
nouer connaissance d'une manière plus durable. Lady Blar- 
ney était particulièrement attachée à Olivia ; miss Carolina 
AVilhelmina Amelia Skeggs (je me plais à donner le nom 
tout entier) avait jdns de goût pour sa sœur. Elles entrete- 
naient la conversation entre elles deux, tandis que mes filles 
se tenaient assises et silencieuses, admirant leur ton de haute 
volée. Mais, comme tout lecteur, pour misérable qu'il puisse 
être, est amateur des entretiens du grand monde et des anec- 
dotes de lords, de ladies et de chevaliers de la Jarretière, il 
faut que je demande la permission de lui donner la dernière 
partie de la jirésente conversation. 

« Tout ce que je sais de la chose, s'écriait miss Skeggs, 
c'est que cela peut être vrai comme cela peut n'être pas vrai ; 
mais je puis assurer votre seigneurie de ceci, c'est que tout le 
raout était dans la stupéfaction ; milord passa par toutes 



76 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

les couleurs, milady tomba en pâmoison ; mais sir Tomkyn, 
tirant sou épée, jura qu'il était à elle jusqi;'à la dernière 
goutte de sou sang. 

— Eh bien, répliqua notre pairesse,moi, je puis dire ceci : 
c'est que la ducbesse ne m'a jamais touché une syllabe de la 
chose, et je crois que Sa Grâce ne voudrait teuir rien de secret 
pour moi. 

Quaut à ceci, vous pouvez le regarder comme un fait 
positif, c'est que le lendemain matin, milord duc cria trois 
fois à sou valet de chambre : Jernigan, Jeruigan, Jernigan, 
apportez-moi mes jarretières. » 

Mais j'aurais dû, au préalable, indiquer la conduite très 
impolie de M. Burchell qui, pendant tous ces discours, se tint 
assis, le visage vers le feu, et qui, à la fin de chaque phrase, 
s'écriait : Bah! exjiression qui nous déi)laisait à tous, et qui 
refroidissait jusqu'à un certain point l'animation naissante 
de la conversation. 

« D'ailleurs, ma chère Skeggs, continua notre pairesse, il 
n'y a rien de cela dans la coj)ie des vers que le docteur Bur- 
dock a faits sur la circonstance. Bah! 

— Je suis surprise de cela, s'écria miss Skeggs, car il est 
rare qu'il laisse rien de côté, n'écrivant, comme il le fait, 
que pour son amusement personnel. Mais votre seigneurie ne 
pourrait-elle pas me faire la faveur de me les laisser voir ? 
Bah ! 

— Ma chère enfant, répliqua notre j^airesse, croyez-vous 
que je porte des choses pareilles sur moi? Cependant ils 
sont fort beaux, à coup sûr, et je suis, je pense, un peu con- 
naisseur ; je sais, du moins, ce qui me plaît. Mais vraiment, 
j'ai toujours été admiratrice de toutes les petites j)ièces du 
docteur Burdock; car, hors ce qu'il fait et ce que fait notre 
chère comtesse de Hanover Square, il n'y a rien qui sorte du 
plus vil fatras. Pas une touche de bon ton dans tout cela. 
Bah! 



CHAriTRK XI. 77 

— Votre Seigneurie devrait faire exception, dit l'autre, 
l)Our vos propres productions dans le Magasin des Darnes'^. 



J'espère 




vais ton? Mais je suppose que nous n'en aurons i^lus de la 
même source ? Bah ! 

— Mais, ma chère, dit la grande dame, vous savez que ma 
lectrice et demoiselle de compagnie m'a laissée pour épouser 

1. The Ladie's Magazine. 



78 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

le capitaine Roacli ; et comme mes pauvres yeux ne me per- 
mettent pas d'écrire moi-même, voilà quelque temps que j'en 
cherche nue autre. Uue personne convenable n'est pas chose 
facile à trouver, et, à coup sûr, trente livres par au sont une 
petite rémunération pour une fille honnête et bien élevée, qui 
sait lire, écrire et se tenir en société ; quant a;ix pécores qui 
courent la ville, il n'y a pas moyen de les sup^iorter. Bah! 

— Je sais cela par expérience, s'écria miss Skeggs. Car, 
sur trois demoiselles de compagnie que j'ai eues ces derniers 
six mois, l'une refusait de faire de la simide couture uue heure 
par jour, l'autre trouvait que vingt-cinq guinées par an étaient 
un tro}) mince salaire, et j'ai été obligée de renvoyer la troi- 
isiôme parce que je soupçonnais une intrigue avec le chapelain. 
La vertu, ma chère lady Blaruey, la vertu n'a pas de prix; 
mais où la trouver ? Bah ! » 

Ma femme était depuis longtemps tout oreilles à ces dis- 
cours; mais la dernière partie la frappa plus particulièrement. 
Trente livres et vingt-cinq guinées par an faisaient cinquante- 
six livres cinq shillings de monnaie anglaise, somme qui, 
})our ainsi dire, cherchait qui voudrait la prendre, et qui pou- 
vait aisément être assurée à la famille. Pendant un moment, 
elle chercha l'approbation dans mes yeux; et, pour confesser 
la vérité, j'étais d'avis que des places semblables étaient juste 
ce qui couviendrait à nos deux filles. D'un autre côté, si le 
squire avait réellement quelque affection pour ma fille aînée, 
ce serait le moyeu de la reudre de toute manière digne de sa 
fortune. Aussi ma femme prit-elle la résolution de ne pas 
nous laisser priver de tels avantages faute d'assurance, et elle 
se chargea de haranguer pour la famille. « J'espère, s'écria- 
t-elle, que vos seigneuries excuseront ma présomption en ce 
moment. Il est vrai que je n'ai aucun droit à prétendre à de 
telles faveurs, mais cei)endant il est naturel de ma part que 
je désire pousser mes enfants dans le monde. J'aurai donc la 
hardiesse de dire que mes deux filles ont une éducation et des 



C riAPITRE XI. 79 

capacités assez bonnes ; cln moins la province ne pcnt rien 
montrer de mienx. Elles savent lire, écrire, faire dos comptes; 
elles s'entendent à l'aiguille, an point arrière, au point croisé, 
à tonte espèce de couture courante ; elles savent faire les œil- 
lets, le point de broderie et les ruches ; elles connaissent un 
peu de musique ; elles savent faire les vêtements de dessous 
et travailler au tambour; mon aînée sait découper, et ma 
cadette a une très jolie mniiièrc de tirer les cartes. Bah ! » 

Lorsqu'elle eut débité ce joli morceau d'éloquence, les 
deux dames se regardèrent quelques minutes en silence, avec 
im air d'Iiésitation et d'imi)ortauce, A la fin, miss Carolina 
"VVillielmina Anielia Skeggs voulut bien déclarer que les 
jeunes personnes, autant qu'elle pouvait se former ime opi- 
nion sur leur com2)te d'après une si légère connaissance, 
paraissaient très convenables à de tels cmjilois. « Mais une 
cliose de ce genre, madame, ,s'écria-t-clle en «'adressant à mon 
épouse, demande une enquête approfondie des caractères et 
une connaissance mutuelle plus complète. Non pas, madame, 
continua-t-elle, que je suspecte le moins du monde la vertu, 
la sagesse et la discrétion de ces jeimes personnes, mais il y 
a des formes, dans ces sortes de clioses, madame, il y a des 
formes. » 

Ma femme approuva très fort ces scrupules, faisant re- 
marquer qu'elle était très portée aux scrupules elle-même ; 
mais, quant an caractère moral, elle en ajjpclait à tous les 
voisins. Cependant notre pairesse déclina ces témoignages 
comme inutiles, alléguant que la recommandation de leur 
cousin Tliornhill suffisait, et là-dessus nous arrêtâmes notre 
requête. 



CHAPITEE XII 



La fortune semble résolue à humilier la famille de Wakefield. 
— Les mortifleatiojis sont souvent plus douloureuses 
que les calamités véritables. 



E retour à la maison, on consacra 
la nuit à des plans de conquêtes fu- 
tures. Déborah dé^iensait beaucoup 
de sagacité à conjecturer laquelle 
des deux enfants aurait vraisem- 
blablement la meilleure place et 
le plus d'occasions de voir la bonne 
société. Le seul obstacle à notre 
nomination était la recommanda- 
tion qu'il fallait obtenir du squire ; mais il nous avait déjà 




82 



LE VICAIRE DE AVAKEFIELD. 



donné trop de témoignages de son amitié pour en douter 
maintenant. Nous étions au lit que ma femme poursuivait 
encore le même sujet : « Eh bien, ma foi, mon cher Charles, 
entre nous, je crois que nous avons fait une excellente be- 
sogne aujourd'hui. — Assez bonne , répondis-je, ne sachant 
que dire. — Quoi ! seulement assez bonne? reprit-elle. Je la 
crois très bonne. Supposez que les enfants viennent à faire 
des connaissances de distinction à la ville ! 11 y a une chose 
dont je suis sûre, c'est que Londres est le seul lieu du monde 
pour les maris de toute espèce. D'ailleurs, mon ami, des 
choses plus étranges arrivent tous les jours ; et , si des 
dames de qualité s'éprennent ainsi de mes filles, les hommes 
de qualité, que ne feront-ils point ! Entre nous, je déclare que 
j'aime milady Blarney énormément ; elle est si obligeante ! 
Cejjendant j'ai aussi au cœur pour miss Carolina Wilhel- 
mina Amelia Skeggs une chaude affection. Mais, lorsqu'elles 
en sont venues à parler de places à la ville, vous avez vu 
comme je les ai mises au pied du mur tout de suite. Dites- 
moi, mon ami, ne croyez-vous pas que j'ai travaillé pour mes 
enfants dans cette affaire? — Oui, répondis-je, ne sachant 
trop que penser là-dessus ; le ciel fasse qu'elles s'en trou- 
vent mieux l'une et l'autre dans trois mois d'ici. » C'était 
une de ces réflexions que j'avais l'habitude de faire pour pé- 
nétrer ma femme de l'opinion de ma perspicacité ; en effet, 
si les enfants réussissaient, c'était un souhait pieux exaucé ; 
si, au contraire, quelque chose de malheureux en résultait, 
on pouvait la regarder comme uue prophétie. 

Toute cette conversation, cependant, n'était qu'une pré- 
face pour un autre projet; et, à la vérité, c'était juste ce 
que je redoutais. Il ne s'agissait de rien moins, puisque 
nous devions désormais redresser un peu la tête dans le 
monde, que de la convenance qu'il y aurait à vendre le che- 
val devenu vieux à quelque foire du voisinage, et à acheter 
une bête qui i)ùt porter une ou deux personnes, suivant l'oc- 



CHAPITRE XII. 83 

casion, et qui eût bonne mine à l'église ou en visite. Je m'op- 
posai d'abord énergiquement à la cliose, mais on la défendit 
avec une énergie égale. Je faiblis pourtant ; mon adversaire 
en gagna de la force, tant et si bien qu'on résolut à la fin de 
se séparer du vieil animal. 

Comme la foire se trouvait être le lendemain, j'avais l'in- 
tention d'y aller moi-même, mais ma femme me persuada que 
j'avais attrapé un rliume, et rien ne put l'obliger à me per- 
mettre de sortir. « Non, mou ami, disait-elle, notre fils Moïse 
est uu garçon prudent; il sait acheter et vendre très avanta- 
geusement ; vous savez que tous nos bons marchés sont de 
ses acquisitions. Il résiste et marchande toujours, et réel- 
lement il fatigue les gens jusqu'à, ce qu'il ait fait une bonne 
affaire. » 

Comme j'avais assez bonne opinion de la prudence de 
mou fils, je n'étais jias éloigné de lui confier cette commis- 
sion. Le lendemain matin, je vis ses sœurs fort occupées à le 
faire beau pour la foire, lui arrangeant les cheveux, polis- 
sant ses boucles de souliers , attacliant les rebords de son 
chapeau avec des épingles. La grande affaire de la toilette 
terminée, nous eûmes enfin la satisfaction de le voir mon- 
ter sur le cheval avec un coffre de sapin devant lui pour rap- 
porter de l'épicerie à la maison. Il était vêtu d'un habit fait 
de ce drap qu'on nomme tonnerre et éclair^, habit qui, bien 
que devenu trop court, était encore trop bon pour être mis au 
rel)ut. Son gilet était vert d'oie, et ses sœurs lui avaient atta- 
clié les cheveux avec uu large ruban noir. Nous le suivîmes 
tous à quelques pas de la porte, criant derrière lui : c( Bonne 
chance ! bonne chance ! » jusqu'à ce que nous ne pussions plus 
le voir. 

Il était à peine parti que le maître d'iiôtel de M. Thorn- 
hill vint nous féliciter de notre bonne fortune, disant qu'il 



1. Parce qu'il est de deux couleurs et qu'il brave les orages. 



84 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

avait entendu son jeune maître citer nos noms avec grand 
éloge. 

La bonne fortune semblait décidée à ne pas venir seule. 
Un autre valet de la même maison arriva aj^rès celui-ci, avec 
une carte pour mes filles, portant que les deux dames avaient 
eu de M. Thornliill des renseignements si agréables sur nous 
tous, qu'elles espéraient, après quelques informations préa- 
lables, se trouver complètement satisfaites. « Ab ! s'écria 
ma femme, je vois maintenant que ce n'est pas cbose aisée 
que d'entrer dans les familles des grands ; mais une fois 
qu'on y est, ob ! alors, comme dit Moïse, on peut dormir tran- 
quille. » 

Cette plaisanterie, qu'elle prenait pour de l'esprit, fut 
accueillie par mes filles avec de joyeux éclats de rire. Bref, 
le message lui causa tant de satisfaction qu'elle mit bel et 
bien la main à la pocbe, et donna au messager sept pence et 
demi (quinze sous). 

Ce devait être notre jour de visites. Celui qui arriva 
ensuite fut M. Burcliell, revenant de la foire. Il apportait aux 
petits deux sous de pain d'épice pour chacun ; ma femme 
se chargea de le mettre de côté et de le leur donner par pe- 
tits morceaux à la fois. Il apportait aussi à mes filles deux 
boîtes oîi elles pourraient serrer des pains à cacheter, du 
tabac à priser, des mouches, ou même de l'argent, quand 
elles en auraient. Le cadeaii que ma femme aimait d'ordinaire, 
c'était une bourse en j^eau de belette, comme étant ce qui 
porte le plus bonheur ; mais ceci en passant. Nous avions 
encore de la considération pour M. Burchell, bien que la 
récente grossièreté de sa conduite nous eût jusqu'à un certain 
point déplu ; mais nous ne pouvions nous dispenser de l'in- 
former de notre bonheur ni de demander son avis, car, tout en 
ne suivant que .rarement les avis des autres, nous étions assez 
disposés à les demander. Lorsqu'il eut lu le billet des deux 
dames, il hocha la tête et fit remarquer qu'une affaire de ce 



CHAPITRE XII. 85 

genre demandait la dernière circonspection. Cet air de méfiance 
déplut souverainement à ma femme. « Je n'ai jamais douté, 
monsieur, s'écria-t-elle, de votre disposition à vous mettre 
contre mes filles et moi. Vous avez plus de circonspection 




qu'il n'est besoin. Toutefois, quand nous en serons à demander 
conseil, nous nous adresserons, j'imagine, à des personnes qui 
sembleront en avoir fait meilleur usage pour elles-mêmes. — 
Quelle qu'ait pu être ma propre conduite, madame, répliqua- 
t-il, ce n'est pas là la question pour le moment; et cependant, 
puisque je n'ai pas moi-même profité des conseils, je dois bien, 
en conscience, en donner à ceux qui en profiteront. » Comme 
j'appréhendais que cette réponse n'attirât une repartie où l'iu- 



86 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



suite remjilacerait ce qui manquerait en esprit, je changeai le 
sujet en ayant l'air de me demander ce qui pouvait retenir 
notre fils si longtemps à la foire, car c'était presque déjà la 
tombée de la nuit. « Ne vous inquiétez pas de notre fils, 
s'écria ma femme. Comptez qu'il sait ce qu'il a à faire. Je 
vous garantis que nous ne le verrons jamais vendre sa poule 
un jour de pluie. Je l'ai vu faire des marchés dont on serait 
stupéfait. Je veux vous raconter là-dessus une bonne his- 
toire qui vous fera vous tenir les côtes à force de rire. Mais, 
sur ma vie, voilà Moïse qui vient là-bas, sans cheval, et la 
boîte sur son dos. » 

Pendant qu'elle parlait. Moïse arrivait à pied et suant 
sous la boîte de sapin qu'il avait liée à ses épaules par des 
courroies, comme un colporteur. « La bienvenue, Moïse! 
la bienvenue ! Eh bien ! mon garçon , que nous rapportez- 
vous de la foire? — Je vous rapporte, moi, s'écria Moïse 
avec un regard malin, en appuyant sa boîte sur le dres- 
soir. — Ah ! Moïse, reprit ma femme, nous savons bien 
cela ; mais où est le cheval ? — Je l'ai vendu, dit Moïse, pour 
trois livres cinq shillings et deux pence. — Bonne affaire, 
mon brave garçon, reprit-elle. Je savais que vous les tou- 
cheriez au bon endroit. Entre nous, trois livres cinq shil- 
lings et deux pence ne font pas xme mauvaise journée. 
Allons, voyons-les donc ! — Je n'ai pas rapporté d'argent, 
s'écria Moïse alors. Je l'ai mis tout dans un marché que 
voici. — Eu même temps, il tirait un paquet de sa poitrine. 
— ■ Voici les objets : une grosse de lunettes vertes avec 
montures en argent et étuis en chagrin. — Une grosse de 
lunettes vertes ! répéta ma femme d'une voix défaillante. 
Vous vous êtes défait du cheval et vous ne nous rapportez 
rien qu'une grosse de misérables lunettes vertes ! — Chère 
mère, s'écria l'enfant, pourquoi ne voulez-vous pas entendre 
raison ? Je les ai eues presque pour rien ; sans cela je ne les 
aurais pas achetées. Les montures d'argent à elles seules se 



CHAPITRE XII. 87 

vendront le double de ce qu'elles ont coûté. — Je me soucie 
bien des montures d'argent ! cria ma femme en fureur. Je 
jurerais qu'elles ne se vendront pas plus de la moitié de 
la somme au prix du vieil argent, cinq shillings l'once. — 
Vous n'avez pas besoin de vous tourmenter pour la vente 
des montures, dis-je à mon tour ; elles ne valent pas douze 
sous, car je m'aperçois que ce n'est que du cuivre verni. — 
Quoi! s'écria ma femme. Ce n'est pas de l'argent, les mon- 
tures ne sont pas de l'argent! — Non, répliquai-je ; pas 
plus de l'argent que votre casserole. — Et ainsi, reprit-elle, 
vous vous êtes défait du cheval, et vous n'avez reçu qu'une 
grosse de lunettes vertes à montures de cuivre et à étuis de 
chagrin ! La peste soit d'une telle escroquerie ! L'imbécile 
s'est laissé mettre dedans ! Il aurait dû mieux connaître 
les gens avec lesquels il était. — Ici, ma chère, vous avez 
tort, m'écriai-je ; il n'aurait pas dû les connaître du tout. 
— Vraiment, ma foi! quel idiot à pendre! reprit-elle. M'ap- 
jrorter une telle drogue ! Si je les tenais , je les jetterais 
dans le feu. — Ici encore vous avez tort, ma chère, dis-je ; 
quoique ce ne soit que du cuivre, nous les garderons par 
devers nous ; car des lunettes vertes, vous savez, cela vaut 
mieux que rien. » 

Ce^Dendant l'infortuné Moïse était détrompé. Il voyait 
maintenant qu'il avait réellement été la dupe d'un escroc en 
chasse qui, au vu de sa figure, l'avait noté comme une })roie 
facile. Aussi lui demandai-je les détails de la fourberie. Il 
avait vendu le cheval, paraît-il, et parcourait la foire à la 
recherche d'un autre. Un homme ayant l'air d'un révérend le 
conduisit à une tente sous prétexte qu'il en avait un à vendre. 
((. Là, poursuivit Moïse, nous trouvâmes un autre homme, 
très bien habillé, qui désirait emprunter vingt livres sur ces 
articles, disant qu'il avait besoin d'argent et qu'il les laisse- 
rait pour le tiers de leur valeur. Le premier gentleman, qui 
se disait mon ami, me souffla à l'oreille de les acheter, m'en- 



88 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



gageant à ne pas laisser passer une offre si avantageuse. 
J'envoyai chercher M. Flamborough ; ils l'endoctrinèrent 
aussi finement que moi, si bien qu'à la fin ils nous persua- 
dèrent d'acheter les deux grosses entre nous. » 



CHAPITEE XIII 



On s'aperçoit que M. Burchell est un ennemi, car il a l'audace 
de donner des avis désagréables. 



IN SI uotre famille avait fait plusieurs 
tentatives d'élégauce; mais quelque dé- 
sastre imprévu avait détruit chaque 
IJrojet a\issitôt que conçu. Je m'etForçais 
de profiter de toutes ces déconvenues 
pour fortifier leur bon sens dans la pro- 
portion même où leur ambition était 
frustrée. « Vous voyez, mes enfants, 
disais-je, combien il y a peu à gagner à 
essayer d'en imposer au monde en voulant mardi er de pair 
avec plus liants que nous. Ceux-là qui sont pauvres et qui ne 




90 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

veulent fréquenter que les riches sont haïs de ceux qu'ils 
évitent et méprisés de ceux qu'ils suivent. Les associations 
disproportionnées sont toujours désavantageuses pour la 
partie faible : les riches ont le plaisir qui en résulte, et les 
pauvres, les inconvénients. Mais voyons, Dick, mon garçon, 
répétez la fable que vous lisiez aujourd'hui, pour le profit de 
la compagnie. 

— Il était une fois, commença l'enfant, un Géant et un 
Nain qui étaient amis et vivaient ensemble. Ils firent marché 
qu'ils ne se quitteraient jamais, mais qu'ils iraient chercher 
aventure. La première bataille qu'ils livrèrent fut contre deux 
Sarrasins ; et le Nain, qui était très brave, donna à l'un des 
champions un coup des plus furieux. Cela ne fit que très peu 
de mal au Sarrasin qui, levant son épée, fit sauter bel et bien 
le bras du pauvre Nain. Il était alors en vilaine passe ; mais 
le Géant, venant à son aide, eut bientôt laissé les deux Sar- 
rasins morts sur la plaine, et le Nain, de dépit, trancha la 
tête de son adversaire mort. Ils reprirent ensuite leur voyage 
en quête d'une autre aventure. Ce fut cette fois contre trois 
satyres sanguinaires qui enlevaient une infortunée damoi- 
selle. Le Nain n'était plus tout à fait aussi impétueux qu'au- 
paravant; néanmoins, il frappa le premier coup, pour lequel 
on lui en rendit \m autre qui lui creva l'œil ; mais le Géant 
fut bientôt sur eux, et s'ils ne s'étaient enfuis, il les aurait 
certainement tués jusqu'au dernier. Ils furent tous très joyeux 
de cette victoire, et la damoiselle, qui était sauvée, s'éprit 
d'amour pour le Géant et l'épousa. Ils allèrent alors loin, plus 
loin que je ne puis dire, et rencontrèrent une compagnie de 
voleurs. Le Géant, pour la première fois, se trouva en avant; 
mais le Nain n'était pas loin derrière. La bataille fut rude 
et longue. Partout où venait le Géant, tout tombait devant 
lui ; mais le Nain pensa être tué plus d'une fois. A la fin, 
la victoire se déclara pour les deux aventuriers ; mais le 
Nain y perdit la jambe. Le Nain était maintenant privé 



CHAPITRE XIII. 



91 



d'un bras, d'une jambe et d'un œil, tandis que le Géant 
était sans une seule blessure. 
Sur quoi, celai-ci s'écria, en 
s'adressant à son petit com- 
pagnon : « Mon petit béros, 
c'est là un glorieux passe- 
temps ; remportons encore 
une victoire, et nous aurons 
acquis de l'bonneur à ja- 
mais. — Non, répondit alors 
le Nain, qui avait fini par 
devenir plus sage ; non, je le 
déclare tout net : je ne me 
battrai plus, car je vois que 
dans cliaque bataille vous 
avez tout l'honneur et toutes 
les récompenses , mais que 
tous les coups tombent sur 
moi. » 

J'allais tirer la morale de 
cette fable, lorsque notre at- 
tention fat détournée par une 
chaude discussion entre ma 
femme et M. Burchell, au 
sujet de l'expédition projetée 
de mes filles à la ville. Ma 
femme insistait très énergi- 
quement sur les avantages 
qui en résulteraient. M. Bur- 
chell, au contraire, la dis- 
suadait avec une grande ar- 
deur ; moi, je restai neutre. 

Ses objurgations d'alors ne semblaient que la seconde partie 
de celles qui avaient été reçues de si mauvaise grâce dans la 




92 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

matinée. La discussiou alla loin : la pauvre Déborah, au 
lien de raisonner plus solidement, parlait jilus haut, et, à 
la fin, pour éviter la défaite , elle dut se réfugier dans les 
cris. La conclusion de sa harangue, cependant, nous fut 
grandement désagréable à tous : elle connaissait, dit-elle, 
certaines gens qui avaient leurs raisons particulières et se- 
crètes pour les conseils qu'ils donnaient ; mais, pour sa part, 
elle désirait que ces gens-là se tinssent éloignés de chez elle 
à l'avenir. « Madame, s'écria Burcliell avec un air de grand 
sang-froid qui tendait à l'enflammer davantage, quant aux 
raisons secrètes, vous ne vous trompez pas : j'ai des raisons 
secrètes, que je m'abstiens de mentionner parce que vous 
n'êtes pas capable de ré2)ondre à celles dont je ne fais pas 
secret. Mais je vois que mes visites ici sont devenues im- 
portunes ; je vais donc prendre congé maintenant; peut-être 
revicndrai-je une fois encore dire un dernier adieu lorsque 
je quitterai le pays.» Ce disant, il prit son chapeau, et les 
tentatives de Sophia, dont les regards semblaient lui repro- 
cher sa précipitation, ne purent empêcher son départ. 

Lui parti, nous nous regardâmes tous pendant quelques 
minutes avec confusion. Ma femme, qui se savait la cause 
de l'affaire, s'efforçait de cacher son ennui sous un sourire 
forcé et un air d'assurance que j'étais disposé à réprouver. 
« Comment! femme, lui dis-je, est-ce ainsi que nous trai- 
tons les étrangers ? Est-ce ainsi que nous leur rendons leurs 
bontés ? Soyez sûre, ma clière, que ce sont là les paroles 
les plus dures, et pour moi les plus désagréables, qui se 
soient échappées de vos lèvres. — Pourquoi me provoquait-il, 
alors? répliqua-t-elle. Mais je connais parfaitement bien les 
motifs de ses conseils. Il voudrait enij^êcher mes filles d'al- 
ler à la ville , afin d'avoir le plaisir de la société de ma fille 
cadette ici, à la maison. Mais quoi qu'il arrive, elle choi- 
sira meilleure compagnie que celle d'espèces comme lui ! 
— Espèce ! est-ce ainsi que vous l'appelez, ma chère ? m'é- 



CHAPITRE XIII, 93 

criai-je. Il est bien possible que nous nous méprenions sur 
la personnalité de cet homme, car il semble en certaines 
occasions le plus accompli gentleman que j'aie jamais connu. 
Dites-moi , Sopliia, ma fille , vous a-t-il jamais donné quel- 
que marque secrète de son attachement? — Sa conversation 
avec moi, monsieur, répliqua ma fille, a toujours été sen- 
sée, modeste et agréable. Quant à toute autre chose, non, 
jamais. Une fois, il est vrai, je me rappelle lui avoir entendu 
dire qu'il n'avait jamais connu de femme capable de trouver 
du mérite à un homme qui a l'air pauvre. — Telle est, ma 
chère, m'écriai-je, le langage ordinaire de tous les malheu- 
reux ou de tous les paresseux. Mais j'espère qu'on vous a 
api:)ris à juger comme il convient de tels hommes, et que ce 
ne serait rien de moins que de la folie que d'attendre le bou- 
lieur de quelqu'un qui a été si mauvais économe du sien. 
Votre mère et moi, nous avons maintenant des vues i)lus 
avantageuses pour vous. L'hiver prochain, que vous passe- 
rez probablement à la ville, vous donnera des occasions de 
faire un choix plus prudent. » 

Ce que furent les réflexions de Sophia dans cette circon- 
stance, je ne saurais prétendre le déterminer ; mais, au fond, 
je n'étais pas fâché que nous fussions débarrassés d'un hôte 
de qui j'avais beaucoujj à craindre. Notre infraction à l'hos- 
pitalité m'allait bien un peu à la conscience ; mais j'eus vite 
fait taire ce mentor avec deux ou trois raisons spécieuses 
qui eurent i)0ur effet de me satisfaire et de me réconcilier avec 
moi-même. La douleur que la conscience cause à l'iiomme 
qui a déjà fait mal est promptement surmontée. La conscience 
est une poltronne, et les fautes qu'elle n'a pas assez de force 
pour prévenir, elle a rarement assez de justice pour les 
proclamer. 





CHAPITRE XIV 



Nouvelles humiliations , ou démonstration qtte des calamités apparentes 
peuvent être des bénédictions réelles. 



E voyage de mes filles à Londres était 
maintenant chose résolue, M. Thorn- 
liill ayant en la bonté de promettre 
de les surveiller lui-même et de nous 
informer par lettre de leur conduite. 
Mais on jugea absolument indispen- 
sable de les mettre en état de pa- 
raître aiT niveau de la grandeur de 
leurs espérances, et ceci ne pouvait 
pas se faire sans qu'il en coûtât. Nous discutâmes donc, en 
grand conseil, quelles étaient les méthodes les plus faciles de 




96 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

trouver de l'argent, ou, à parler plus projjremeut, ce que nous 
pourrions le plus commodément vendre. La délibération fut 
vite terminée ; on trouva que le cheval qui nous restait était 
complètement imatile pour la cliarrne sans son compagnon, 
et également impropre à la promenade, parce qu'il lui man- 
quait un œil ; en conséquence, on décida qu'on s'en déferait 
aux fins ci-dessus mentionnées à la foire voisine, et que, pour 
prévenir toute tromperie, j'irais moi-même avec lui. Bien que 
ce fût une des premières transactions commerciales de mon 
existence, je ne doutais nullement de m'en acquitter à mon 
crédit. 

L'opinion qu'on se forme de sa propre prudence se me- 
sure à celle des relations qu'on fréquente ; et comme les 
miennes étaient surtout dans le cercle de la famille, je 
n'avais pas conçu un sentiment défavorable de ma sagesse 
mondaine. Toutefois ma femme , le lendemain matin , au 
départ, et comme je m'étais déjà éloigné de la porte de quel- 
ques pas, me raj^pela pour me recommander tout bas de 
ne pas avoir les yeux dans ma poche. 

J'avais, suivant les formes ordinaires, eu arrivant à la 
foire, mis mon cheval à toutes ses allures, mais pendant 
quelque temps je n'eus pas de chalands. A la fin, un ache- 
teur s'approcha; après avoir un bon moment tourné autour du 
cheval pour l'examiner, trouvant qu'il était borgne, il ne 
voulut pas dire un mot ; un second s'avança, mais, remar- 
quant qu'il avait un éparvin, il déclara qu'il n'en voudrait pas 
l)0ur la peine de le conduire chez lui ; un troisième s'aper- 
çut qu'il avait une écorchure, et ne voulut pas offrir de prix ; 
un quatrième connut à son œil qu'il avait des vers; un cin- 
quième se demanda ce que diable je ])Ouvais faire à la foire 
avec une haridelle borgne, pleine d'éparvins et de rognes, 
qui n'était bonne qu'à être dépecée i)Our nourrir un chenil. 
Je commençais dès lors à avoir moi-même un mépris des 
plus sincères jwur le pauvre animal, et j'avais presque 



CHAPITRE XIV. 



97 



honte à l'approche de chaque amateur; car, encore que je 
ne crusse pas tout ce que les gaillards me disaient, je réflé- 
chissais 
cepen - 
dant que 
le nom- 
bre des 
témoins 
était une 
forte pré- 




somption pour qu'ils eussent raison, et que saint Grégoire, 
traitant des bonnes œuvres, professe justement cette opi- 
nion. 

J'étais dans cette situation mortifiante, lorsqu'un ministre, 

13 



98 LE VICAIRE DE WAKEFJ.ELD. 

mon confrère, vieille connaissance à moi, qni avait aussi des 
affaires à la foire, survint et, me donnant une poignée de main, 
me projiosa de nous rendre à une auberge et d"y jirendre un 
verre de ce que nous pourrions y trouver. J'acceptai volon- 
tiers, et, entrant dans un débit de bière, nous fûmes introduits 
dans une petite salle de derrière où il n'y avait qu'un véné- 
rable vieillard assis et tout absorbé par un gros livre qu'il 
lisait. Je n'ai vu de ma vie une figure qui me prévînt si favo- 
rablement. Ses boucles d'un gris d'argent ombrageaient véné- 
rablement ses tem2)es, et sa verte vieillesse semblait le fruit de 
la santé et de la bonté. Cependant sa présence n'interrompit 
point notre conversation. Mon ami et moi nous discourions sur 
les vicissitudes que nous a\àons éprouvées, la controverse 
wliistonienne, ma dernière brochure, la réplique de l'arclii- 
diacre, la dure mesure qui m'avait frappé. Mais, au bout 
d'un moment, notre attention fut accaparée par un jeune 
homme qui entra dans la salle et respectueusement dit quel- 
que chose à voix basse au vieil étranger. « Ne vous excusez 
pas, mon enfant, dit le vieillard ; faire le bien est un devoir 
que nous avons à accomplir envers tous nos semblables : pre- 
nez ceci ; je voudrais que ce fût davantage ; mais cinq livres 
soulageront votre misère, et c'est de bon cœur que je vous les 
offre. » Le modeste jeune homme versait des larmes de grati- 
tude, et cej^endant sa gratitude était à peine égale à la mienne. 
J'aurais voulu serrer le bon vieillard entre mes bras, tant sa 
bienfaisance me faisait plaisir. Il se remit à lire, et nous 
reprîmes notre conversation ; au bout de quelque temps, mon 
compagnon, se rappelant qu'il avait des affaires à faire à la 
foire, me promit d'être bientôt de retour, ajoutant qu'il dési- 
rait toujours avoir le plus possible de la compagnie du docteur 
Primrose. Le vieux gentleman, entendant prononcer mon nom, 
parut un moment me regarder avec attention, et, lorsque mon 
ami fut parti, il me demanda le plus respecfueusement du 
monde si j'étais allié de près ou de loin au grand Primrose, 



CriAriTRE XIV. 99 

ce courageux monogame , qui avait été le boulevard de 
l'Eglise. Jamais mon cœur ne sentit ravissement plus sincère 
qu'en cet instant. 

« Monsieur, m'écriai-je , l'applaudissement d'un homme 
de bien tel que je suis sûr que vous l'êtes ajoute au bonheur 
que votre bienfaisance a déjà fait naître en mon sein. Vous 
avez devant voits, monsieur, ce docteur Primrose, le mono- 
game, qu'il vous a plu d'appeler grand. Vous voyez ici ce 
théologien infortuné qui combat depuis si longtemps, il me 
siérait mal de dire avec succès, contre la deutérogamie du 
siècle. — Monsieur, s'écria l'étranger frappé d'une crainte 
respectueuse, j'ai jjeur d'avoir été trop familier; mais vous 
excuserez ma curiosité, monsieur; je vous demande pardon. 
— Monsieur, dis-je en lui saisissant la main, vous êtes si 
loin de me déplaire j^ar votre familiarité, qu'il faut que je 
vous demande d'accepter mon amitié, comme vous avez déjà 
mon estime. — C'est donc avec gratitude que j'en accepte 
l'offre, s'écria-t-il en me serrant la main. toi, glorieux 
pilier de l'inébranlable orthodoxie ! et contemplé -je... » Ici 
j'interrompis ce qu'il allait dire, car, bien qu'en qualité 
d'auteur je pusse digérer une portion non médiocre de flat- 
terie, pour le moment ma modestie n'en voulut pas permettre 
davantage. Cependant jamais amoirreux de roman ne cimen- 
tèrent amitié plus instantanée. Nous causâmes sur plusieurs 
sujets ; d'abord il me sembla qu'il paraissait plutôt dévot 
que savant, et je commençais à croire qu'il méprisait toutes 
les doctrines humaines comme un vain fatras. Mais ceci ne 
l'abaissait nullement dans mon estime, car je m'étais mis 
depuis quelque temps à entretenir secrètement moi-même 
une opinion semblable. Aussi en pris-je occasion de remar- 
quer que le monde en général commençait à être d'une indif- 
férence blâmable en matière de doctrines et se laissait trop 
guider par les spéculations humaines. «Oui, certes, mon- 
sieur, répliqua-t-il, comme s'il avait réservé toute sa science 



100 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



pour ce moment, oui, certes, le monde retombe eu enfance, et 
pourtant la cosmogonie ou création du monde a rendu per- 
plexes les philosophes de tous les âges. Quelle mêlée d'opi- 
nions n'ont-ils pas soulevée sur la création du monde! San- 
choniathon, Manétlion, Bérose et Ocellus Lucanus ont tous 
tenté la question, mais eu vain. Le dernier a ces jjaroles : 
Anarchon ara liai ateleutaion to pan, ce qui implique que 
toutes les choses n'ont ni commencement ni fin. Manéthon 
aussi, qui vivait environ le temps de Nebuchadon-Asser, — 
Asser étant un mot syriaque appliqué d'ordinaire en surnom 
aux rois du pays, comme Teglat Phael-Asser, Nabon-Asser, 
— lui aussi, dis-je, forma une hypothèse également absurde ; 
car, comme nous disons d'ordinaire, ek to hihlion kuber- 
netes, — ce qui implique que les livres n'enseigneront jamais 
le monde, — ainsi il essaya de porter ses investigations... 
Mais, monsieur, je vous demande pardon ; je m'écarte de la 
question. » Et en efî"et, il s'en écartait ; sur ma vie, je ne j)Ou- 
vais voir ce que la création du monde avait à faire dans ce 
dont je parlais; mais cela suffisait pour me montrer que 
c'était un homme qui avait des lettres, et maintenant je l'en 
révérais davantage. Je voulais cependant le soumettre à la 
pierre de touche ; mais il était trop doux et trop paisible pour 
disputer la victoire. Toutes les fois que je faisais une observa- 
tion qui avait l'air d'un défi à la controverse, il souriait, se- 
couait la tête et ne disait rien; à quoi je comprenais qu'il 
aurait pu en dire beaucoup s'il l'avait jugé convenable. Le 
sujet de la conversation en vint donc insensiblement des 
affaires de l'antiquité à celle qui nous amenait tous les deux 
à la foire. La mienne, lui dis-je, était de vendre mon cheval et, 
par une véritable chance, la sienne était d'en acheter un pour 
un de ses tenanciers. Mon cheval fut bientôt présenté, et, à la 
fin, nous fîmes marché. Il ne restait plus qu'à me payer; 
en conséquence, il tira un billet de banque de trente livres 
et me pria de lui en faire la monnaie. Comme je n'étais pas 



I02 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



élégante. « Teuez, Abraham, dit-il, allez clierclier de Tor 
pour ceci ; vous en trouverez chez le voisin Jackson , ou 
n'im2>orte où. » Pendant que l'homme était absent, il me 
régala d'une pathétique harangue snr la grande rareté de 
l'argent, que j'entrepris de compléter en déplorant aussi la 
grande rareté de l'or ; de sorte qu'an moment où Abraham 
revint, nous étions tous les deux tombés d'accord que jamais 
les espèces monnayées n'avaient été si dures à atteindre. Abra- 
ham revenait nous informer qu'il avait été par toute la foire 
sans 2)Ouvoir trouver de monnaie, quoiqu'il eût offert une 
demi-couronne pour qu'on lui en donnât. Ce fut pour nous 
tous une contrariété très grande; mais le vieux gentleman, 
ayant réfléchi un peu, me demanda si je connaissais dans mes 
parages \m certain Salomon Flamborough. Sur ma réj^ouse 
que nous habitions jiorte à porte : « S'il en est ainsi, re- 
prit-il, je crois alors que nous allons faire affaire. Vous aurez 
une traite sur lui, payable à vue , et laissez-moi vous dire que 
c'est un homme aussi solide que pas un à cinq milles à la 
ronde. L'honnête Salomon et moi, il y a bien des années que 
nous nous connaissons. Je me rajjpelle que je le battais tou- 
jours aux trois sauts, mais il pouvait sauter à cloche-pied plus 
loin que moi. ;> Une traite sur mon voisin était pour moi 
la même chose que de l'argent, car j'étais suffisamment con- 
vaincu de sa solvabilité. La traite fut signée et remise en mes 
mains; et M. Jenkinson, le vieux gentleman, Abraliam, son 
domestique, et le vieux Blackberry, mou cheval, s'éloignèrent 
au trot, très contents les uns des autres. 

Après un court intervalle, laissé à mes réflexions, je me 
mis à songer que j'avais eu tort d'accepter une traite d'un 
inconnu, et, en conséquence, je résolus prudemment de pour- 
suivre l'acheteur et de reprendre mon cheval. Mais il était 
trop tard. Je me dirigeai donc aussitôt vers la maison, voulant 
échanger ma traite pour de l'argent le plus tôt possible. Je 
trouvai mon honnête voisin fumant sa pipe à sa porte, et. 



CHAPITRE XIV. 103 

lorsque je l'eus informé que j'avais un i:)etit effet sur lui, il 
le lut deux fois. « Vous iiouvez lire le uom , je suj^pose , 
(lis-je ; Epliraïin Jenlviuson. — Oui, répoudit-il, le uom 
est écrit très lisiblement, et je connais aussi le gentleman, 
le plus grand fripon qui soit sous la calotte des cieux. C'est 
l^récisément le même coquin qui nous a vendu les lunettes. 
N'était-ce pas un homme d'air vénérable, avec des cheveux 
gris et pas de patte à ses poches? Et u*a-t-il pas débité une 
longue tirade de science sur le grec, et la cosmogonie, et le 
monde? » Je répondis par \m gémissement, ce Oui, oui, con- 
tinua-t-il; il n'a à sou service, eu fait de science, que ce 
seul morceau, et il le lâche toujours chaque fois qu'il trouve 
un savant dans la compagnie; mais je connais le coquin, et 
je le rattraperai. » 

Bien qne je fusse suffisamment mortilié, le lAns grand 
effort était de me présenter en face de ma femme et de mes 
filles. Jamais gamin revenant de faire l'école buissonniôre ne 
fut plus effrayé de retourner en classe, pour y voir le visage 
du maître, que je ne l'étais d'aller à la maison. Cependant je 
résolus de prévenir leur fureur en me mettant d'abord en 
colère moi-même. 

Mais, hélas ! en entrant, je trouvai la famille bien éloignée 
de toute disposition batailleuse. Ma femme et mes filles 
étaient en larmes. M. "Thornhill était venu ce jour même les 
informer que leur voyage à la ville était entièrement man- 
qué. Les deux dames, ayant entendu des rapports sur nous 
de la part de quelque malicieuse personne de notre entourage, 
étaient ce jour-là même parties pour Londres. Il ne pouvait 
découvrir ni la tendance ni l'auteur de ces rapports ; mais, 
quels qu'ils fussent, ou quel que fût celui qui les avait faits, il 
continuait d'assurer notre famille de son amitié et de sa pro- 
tection. Je trouvai donc qu'elles portèrent ma déconvenue 
avec une grande résignation, éclipsée qu'elle était dans la 
magnitude de la leur. Mais ce qui nous tourmentait le plus, 



104 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

c'était de savoir qui pouvait être assez vil pour diffamer le 
caractère d'une famille aussi innocente que la nôtre, trop 
modeste pour exciter l'envie et trop inoffensive pour faire 
naître l'aversion. 



CHAPITEE XV 



Toute l'infamie de M. Burchell découverte d'un coup. 
La folie d'être trop sage. 




ous employâmes ce soir-là et une 
partie du suivant en efforts infruc- 
tueux pour découvrir nos ennemis : il 
n'y eut guère aucune famille du voisi- 
nage cpi u'encourût nos soupçons, et 
chacun de nous avait, en faveur de ses 
opinions, des raisons qu'il était seul à 
connaître. Comme nous étions dans cet 



embarras, un de nos petits garçons, 
qui jouait dehors, apporta un carnet qu'il avait trouvé sur la 



io6 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



pelouse. On le reconnut vite pour appartenir à M. Burcliell, 
aux mains duquel on l'avait vu : on l'examina ; il contenait 
des notes sur difierents sujets, mais ce qui attira particulière- 
ment notre attention, ce fut un ])li cacheté, avec cette inscrip- 
tion : Copie d'une lettre ù envoyer aux dames qui sont au 
château de Thornhill. Immédiatement l'idée nous vint qu'il 
était le vil dénonciateur, et nous délibérâmes si le pli ne 
devrait pas être ouvert. J'étais contre; mais Sopliia, qui disait 
qu'elle était sûre que de tous les hommes il serait le dernier 
à être coupable d'une telle bassesse, insista pour qu'on le lût. 
Le reste de la famille l'appuya, et, sur leurs sollicitations 
réunies, je lus ce qui suit : 

« Mesdames , 

« Le porteur vous édifiera suffisamment sur la i)ersonne 
de qui ceci vient : c'est quelqu'un du moins qui est l'ami de 
l'innocence, et prêt à empêcher qu'elle ne soit séduite. Je 
suis informé à n'en pas douter que vous avez quelque inten- 
tion d'emmener à la ville, en qualité de compagnes, deux 
jeunes filles que je connais un peu. Comme je ne voudrais ni 
qu'on en imijosât à la simplicité, ni qu'on souillât la vertu, je 
dois déclarer comme mon ojjinion que l'impropriété d'ime telle 
démarche sera suivie de conséquences dangereuses. Ce n'a 
jamais été ma manière de traiter les personnes sans honneur 
et sans moeurs avec sévérité, et je n'aurais pas aujourd'lmi 
pris ce moyen de m'expliquer ou de réprouver une folie, si 
elle ne tendait pas au crime. Recevez donc l'avertissement 
d'un ami, et réfléchissez sérieusement aux conséquences que 
peut avoir l'introduction du déshonneur et du vice dans des 
retraites oîi la paix et l'innocence ont jusqu'à présent résidé.» 

Dès lors nos doutes avaient pris fin. Il semblait, il est 
vrai, qu'il y eût quelque chose d'applicable aux deux côtés 



CHAPITRE XV. 107 

dans cette lettre, et les censures en jiouvaient anssi bien se 
rapporter à celles à qnï elle était écrite qu'à nous ; mais la 
malice de l'intention était évidente, et nous n'allâmes pas 
plus loin. Ma femme eut à peine la patience de m'entendre 
jusiju'au bout ; elle se déchaîna contre l'auteur avec un 
ressentiment sans frein. Olivia fut également sévère, et 
Sopliia semblait absolument stupéfaite de la bassesse de cet 
homme. Pour ma ]>art, cela me i)araissait un des plus vils 
exemples d'ingratitude sans motif (pie j'eusse encore rencon- 
trés. Et je ne pouvais m'en rendre compte d'une autre ma- 
nière qu'en l'attribuant à son désir de retenir ma fille cadette 
dans le pays, pour avoir des occasions d'entrevue plus fré- 
quentes. Nous étions tous ainsi à ruminer des plans de ven- 
geance, lorsque notre autre i)etit garçon arriva eu courant 
nous dire que M. Burchell approchait, à l'autre bout du 
champ. Il est plus facile de concevoir que de décrire les sen- 
sations compliquées que fout ressentir la douleur d'une ré- 
cente injure et le plaisir d'une vengeance prochaine. Quoique 
notre intention fût seulement de lui reprocher son ingrati- 
tude, nous résolûmes de le faire d'une manière qui fût parfai- 
tement piquante. Dans ce but, nous convînmes de l'accueillir 
avec notre sourire ordinaire, de bavarder au début avec une 
amabilité plus qu'ordinaire, afin de l'amuser un peu ; et puis, 
an milieu de ce calme flatteur, d'éclater sur lui comme un 
tremblement de terre et de l'écraser sous le sentiment de sa 
propre bassesse. Ceci décidé, ma femme entreprit de conduire 
elle-même la manœuvre, car elle avait réellement un certain 
talent pour les entreprises de ce genre. Nous le voyions 
approcher; il entra, prit une chaise et s'assit. «, Une belle 
journée, monsieur Burchell. — Très belle journée, docteur; 
j'imagine cependant que nous aurons de la i)luie, aux élance- 
ments de mes cors. — Les élancements de vos cornes! s'écria 
ma femme dans un 1)ruyant éclat de l'ire, après lequel elle 
demanda pardon de ce qu'elle aimait la plaisanterie. — Chère 



io8 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



madame, répliqiaa-t-il , je vous pardonne de tout mon cœur, 
car je déclare que je n'aurais pas cru que c'était une plaisan- 
terie, si vous ne me l'aviez pas dit. — Peut-être, monsieur, 
s'écria ma femme en nous lançant un coup d'œil ; et cependant 
je gage que vous pourriez nous dire combien il y a de plai- 
santeries à l'once. — J'imagine, madame, répliqua Bur- 
chell, que vous avez lu un recueil de bons mots ce matin; 
cette once de plaisanteries est une idée si délicieuse! Et ce- 
pendant, madame, j'aimerais mieux voir une demi-once de 
jugement. 

— Je vous crois, reprit ma femme, en nous souriant 
encore, bien que le rire ne fût pas de son côté ; et cependant 
j'ai vu des hommes avoir des prétentions au jugement qui 
en avaient très peu. — Et sans doute, riposta son anta- 
goniste, vous avez connu des dames se targuer d'esijrit qui 
n'en avaient point. » Je vis bien vite que ma femme ne pa- 
raissait pas devoir gagner grand'chose à ce genre d'affaires; 
aiissi résolus-je de le traiter d'une façon plus sévère moi- 
même. « L'esprit et le jugement, m'écriai-je, ne sont l'un et 
l'autre que des riens sans l'intégrité ; c'est là ce qui donne 
de la valeur à tout caractère. Le paysan ignorant, sans dé- 
faut, est jilus grand que le philosoplie qui en a beaucoup ; 
car qu'est le génie, qu'est le courage, sans le cœur? Un homme 
honnête est le plus noble ouvrage de Dieu. 

c( J'ai toujours tenu cette maxime ressassée de Pope, ré- 
pliqua M. Burchell, pour très indigne d'un homme de génie, 
et pour une basse renonciation de sa propre supériorité. De 
même que la réputation des livres ne surgit i^as de leur 
absence de fautes, mais de la grandeur de leurs beautés, 
ainsi celle des hommes devrait s'estimer, non d'après l'ab- 
sence des défauts, mais d'après la hauteur des vertus qu'ils 
possèdent. Le savant peut manquer de prudence, l'homme 
d'État peut avoir de l'orgueil , et l'athlète de la férocité ; 
mais lei;r préfèrerions-nous le manœuvre de bas étage qui 



CHAPITRE XV. 109 

traverse péniblement la vie sans blâme et sans applau- 




mande ai;x inspirations déréglées, mais sublimes, du pin- 
ceau romain. 

— Monsieur, répliquai-je, votre présente observation est 



IIO 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



juste lorsqu'il y a des vertus brillantes et de petits défauts ; 
mais lorsqu'on voit que de grands vices s''oi)poscnt dans la 
même âme à des vertus aussi extraordinaires, un tel carac- 
tère mérite le méi)ris. 

— Peut-être se peut-il, s'écria-t-il, qu'il y ait des monstres 
tels que vous en décrivez, faits de grands vices joints à de 
grandes vertus ; pourtant dans mon passage à travers la vie, 
je n'ai jamais trouvé un seid exemple de leur existence ; au 
contraire, j'ai toujours remarqué que là où l'intelligence était 
vaste, les sentiments étaient bous. Et vraiment la Providence 
se montre en ce détail notre bienveillante amie, d'affaiblir 
ainsi le jugement là où le cœur est corrompu, et de diminuer 
le pouvoir là oîi il y a la volonté de faire le mal. Cette règle 
semble s'étendre jusqu'aux autres animaux ; la race des 
petites vermines est toujours traîtresse, cruelle et couarde, 
tandis que les animaux doués de force et de puissance sont 
généreux, braves et doux. 

— Ces observations sonnent bien, repris-je, et cependant 
il serait aisé en ce moment même de désigner un homme — 
et j'attachai tlxement mou regard sur lui — dont la tête et le 
cœur forment le plus détestable contraste. Oui, monsieur, 
coutinuai-je en élevant la voix, et je suis bien aise d'avoir 
cette occasion de le démasquer au milieu de son imaginaire 
sécurité. Connaissez-vous ceci, monsieur, ce portefeuille? 
— Oui, monsieur, répondit-il avec un visage d'une assu- 
rance imperturbable ; ce portefeuille est à moi , et je suis 
bien aise que vous l'ayez trouvé. — Et, criai-je, connaissez- 
A'ous cette lettre? Allons, ne balbutiez pas, mon homme, 
mais regardez-moi bien en face. Dites, connaissez-vous cette 
lettre ? — Cette lettre , répliqua-t-il ; oui, c'est moi qui ai 
écrit cette lettre. — Et comment avcz-vous pu, dis-jc, être 
assez bas, assez ingrat i^our oser écrire cette lettre? — Et 
comment en êtes-vous venu, reprit-il avec des regards d'une 
eifronterie sans pareille , à être assez bas pour oser ouvrir 



CHAPITRE XV. 



III 



cette lettre? Et maintenant, ne savez-vous pas que je pour- 
rais vous faire pendre tous pour ceci? Tout ce que j'ai à faire, 
c'est de jurer entre les mains du juge de paix le plus proche 
que vous vous êtes rendus coupables d'avoir forcé la serrure 
de mon portefeuille, et je vous ferai tous pendre haut et 
court à cette porte. » Ge trait inattendu d'insolence me fit 
monter à un tel point qne je pouvais à peine gouverner ma 
colère. « Mit^érable ingrat, va-t'en et ne souille pas davan- 
tage ma demeure de ton ignominie ; va-t'en, et ne te montre 
jamais plus à moi ; éloigne-toi de ma porte. Le seul châti- 
ment que je te souhaite est une conscience timorée, qui soit 
uu suffisant bourreau I » En parlant ainsi, je lui jetai son 
portefeuille qu'il ramassa en souriant, et, en attachant le 
fermoir avec le plus complet sang-froid, il nous laissa tout 
étonnés de la sérénité de son assurance. Ma femme particu- 
lièrement était furieuse de ce que rien ue pouvait le mettre 
en colère ni le faire paraître honteux de ses vilenies. « Ma 
chère, dis-je, désireux de calmer ces passions qui s'étaient 
élevées trop haut chez nous, nous ne devons pas être surpris 
que la honte fasse défout aux méchants ; ils ue rougissent 
que d'être découverts à faire le bien, mais ils se glorifient 
de leurs vices. 

« Le Crime et la Honte, dit l'allégorie, étaient d'abord 
compagnons, et, au début de leur voyage, se tenaient insé- 
parablement ensemble. Mais leur union se trouva bientôt 
désagréable et gênante pour l'un et pour l'autre. Le Crime 
donnait à la Honte de fréquentes inquiétudes, et la Honte 
trahissait souvent les conspirations secrètes du l*rime. Aussi, 
après un long désaccord, ils consentirent à la fin à se sépa- 
rer pour toujours. Le Crime marcha hardiment devant lui 
pour atteindre le Destin qui le i)récédait sous la forme d'un 
bourreau; mais la Honte, naturellement craintive, retourna 
tenir compagnie à la Vertn qu'au commencement de leur 
voyage ils avaient laissée en arrière. Ainsi, mes enfants, après 



112 



LE VICAIRE DE WA-KEFIELD. 



que les hommes ont fait quelques étapes dans le vice, la 
Honte les abandonne et retourne au service des quelques ver- 
tus qu'ils ont encore de reste. » 




CHAPITRE XVI 



La famille itse d'artifices auxquels on en oppose d'autres 
plus grands. 




UELLES qu'eussent pu être les impres- 
sions de Sopbia, le reste de la famille 
fut facilement consolé de l'absence de 
M. Burchell par la compagnie de notre 
seigneur, dont les visites devenaient 
maintenant plus fréquentes et plus 
longues. S'il avait été déçu dans son 
espoir de procurer à mes filles les plai- 



sirs de la ville, comme il en avait le 
dessein, il saisissait du moins toutes les occasions de leur 
fournir les petits divertissements que permettait notre 



114 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

retraite. Il venait habituellement clans la matinée, et, tandis 
que mon fils et moi nous poursuivions nos travaux au dehors, 
il s'asseyait au milieu de la famille, à notre foyer, et les amu- 
sait eu leur décrivant la grande ville, avec toutes les parties 
de laquelle il était familier. Il répétait couramment toutes 
les observations qui se débitent dans l'atmosphère des 
théâtres, et savait par cœur les bonnes plaisanteries des 
beaux esprits longtemps avant qu'elles fussent arrivées à se 
faire une place dans le Recueil des bons mots. Il emploj'ait 
les intervalles que laissait la conversation à enseigner le 
piquet à mes filles, ou quelquefois à faire boxer l'un contre 
l'autre mes deux plus jeunes, pour les rendre plus délurés, 
comme il disait; mais l'espoir de l'avoir pour gendre nous 
aveuglait jusqu'à un certain point sur toutes ses imperfec- 
tions. Il faut avouer que ma femme mettait en œuvre mille 
stratagèmes pour le faire tomber dans le panneau, ou, pour 
dire la chose plus galamment, qu'elle employait tous les arti- 
fices pour rehausser le mérite de sa fille. Si les gâteaux, au 
thé, étaient secs et croustillants, c'était Olivia qui les avait 
faits ; si le vin de groseille était bien lié, c'était elle qui 
avait cueilli les groseilles; c'étaient ses doigts qui donnaient 
aux cornichons leur vert particulier, et, dans la composition 
d'un pudding, c'était son jugement qui mesurait le mélange 
des ingrédients. Et puis, qiielquefois, la pauvre femme disait 
au squire qu'elle les trouvait, lui et Olivia, tout à fait de la 
même taille, et elle les priait de se tenir debout tous les deux 
pour voir qui était le plus grand. Ces finesses, qu'elle croyait 
impénétrables, et au travers desquelles tout le monde pouvait 
voir, plaisaient beaucoup) à notre bienfaiteur; chaque jour il 
donnait de sa passion des preuves nouvelles qui, bien qu'elles 
ne fussent pas encore arrivées jusqu'à des propositions de 
mariage, n'en étaient, pensions-nous, guère loin ; et l'on attri- 
buait sa lenteur à se prononcer tantôt à une timidité native, 
tantôt à la crainte d'offenser sou oncle. Une circonstance. 



CHAPITRE X\^I. 115 

cependant, qui se présenta bientôt après, mit liors de doute 
son intention d'entrer dans notre famille ; ma femme même 
regarda cela comme une promesse formelle. 

Ma femme et mes filles, rendant par hasard une visite 
chez le voisin Flamborougli, apprirent que les Flamborougli 
avaient récemment fait faire leurs portraits par un enlu- 
mineur qui voyageait dans le pays et prenait les ressem- 
blances à quinze shillings par tête. Comme il y avait depuis 
longtemps entre cette fixmille et la nôtre une sorte de rivalité 
dans les choses de goût, notre susceptibilité s'alarma du pas 
gagné sur nous, et, nonobstant tout ce que je pus dire, — et je 
dis beaucoup, — il fut résolu que nous ferions faire nos portraits, 
nous aiissi. Ayant donc engagé reulumiueur — car que pou- 
vais-je faire ? — nous eûmes alors à délibérer comment nous 
montrerions la supériorité de notre goût par nos attitudes. 
Quant à la famille de notre voisin, ils étaient sept et on les 
avait représentés avec sept orauges, chose d'un goût tout à 
fait suranné, sans rien de ce qui fait la variété de la vie, sans 
la moindre trace de composition. Nous désirious avoir quel- 
que chose d'un plus brillant style, et, après bien des débats, 
nous en arrivâmes enfin à la résolution unanime de nous foire 
peindre ensemble dans un grand morceau historique de fa- 
mille. Ce serait moins cher, puisqu'un seul cadre servirait 
pour tous, et ce serait d'infiniment meilleur ton ; car aujour- 
d'iiui toutes les familles d'un peu de goût se font peindre de 
cette manière. Ne nous rappelant pas sur-le-champ un sujet 
historique qui s"ada})tât à notre cas, nous nous contentâmes 
de nous faire peindre en figures historiques indépendantes. Ma 
femme voulut être représentée en Vénus, et le 2)eintre fut 
prié de ne j)as être trop parcimonieux de diamants dans sou 
corsage et ses cheveux. Les deux petits garçons devaient être 
en Cupidons à côté d'elle, tandis que moi, avec robe et rabat, 
je lui présenterais mes livres sur la controverse whistonienne. 
Olivia serait peinte en amazone, assise sur un tertre couvert 



ii6 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

de flenrs, vêtue d'un habit de cheval vert, richement galonné 
d'or, et une cravache à la main. Sophia devait être une 
bergère, avec autant de moutons que le peintre en pourrait 
mettre gratis, et Moïse serait paré d'un chapeau à plume 
blanche. Notre bon goût plut tant au squire qu'il insista 
pour être mis dans le tableau, comme un membre de la 
famille, dans le personnage d'Alexandre le Grand aux pieds 
d'Olivia. Nous considérâmes tous cela comme une indication 
de son désir d'entrer dans la famille, et nous ne i)ûmes 
refuser sa requête. Le peintre se mit donc à l'œuvre, et comme 
il travaillait avec assiduité et diligence, en moins de quatre 
jours tout fut achevé. Le morceau était grand, et il faut 
avouer qu'il n'avait pas épargné ses couleurs , ce dont ma 
femme lui fit de grandes louanges. Nous étions tous j^arfai- 
tement satisfaits de sou travail ; mais une malheureuse 
circonstance, dont ou ne s'était pas aperçu^ avant que la 
peinture fût finie, vint nous frapper de consternation. Le 
tableau était si grand que nous n'avions jDas dans la maison 
de place où le fixer. Comment avions-nous fait pour né- 
gliger tous un point si essentiel? C'est une chose inconcevable ; 
mais il est certain que nous avions agi tous grandement 
à l'étourdie. Au lieu donc de flatter notre vanité, comme nous 
l'espérions, le tableau resta appuyé de la plus mortifiante 
façon contre le mur de la cuisine où la toile avait été tendue 
et peinte, beaucoup tro]) grand pour passer jiar aucune des 
portes, et sujet de plaisanteries pour nos voisins. L'un le com- 
parait à la chalouj)e de Eobinson Crusoé, trop grande jiour 
être bougée de place ; un autre trouvait qu'il ressemblait i)lu- 
tùt à un dévidoir dans une bouteille ; quelques-uns se deman- 
daient comment il pourrait sortir, mais le plus grand nombre 
était stupéfait qu'il eût jamais pu entrer. 

Cependant, s'il excitait la raillerie chez quelques per- 
sonnes, il eut pour efî'et d'inspirer à beaucoup d'autres des 
pensées plus malicieuses. Le portrait du squire, que l'on 



CHAPITRE XVI. 117 

voyait mêlé aux nôtres, était un houueur trop grand pour 
échapper à l'envie. Des bruits scandaleux commencèrent à 




circuler tout bas à nos dépens, et notre tranquillité était 
continuellement troublée i)ar des gens qui venaient eu 
amis nous raconter ce que des ennemis avaient dit de 
nous. Nous répondions invariablement à ces rapports avec 
l'indignation qu'ils méritaient ; mais la calomnie ne fait 



ii8 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

jamais qu'augmenter par l'opposition qu'on lui présente. 

Nons tînmes donc nne fois de plus conseil pour parer à la 
malice de nos ennemis, et nous nous arrêtâmes à une résolu- 
tion qui renfermait trop de finesse pour me satisfaire entiè- 
rement. La voici : comme notre objet principal était de mettre 
hors de doute l'honnêteté des intentions de M. Thornhil] , 
ma femme entreprit de le sonder en feignant de lui demander 
son avis dans le choix d'un mari pour notre fille aînée. Si ceci 
ne se trouvait pas suffisant pour l'amener à se déclarer, on 
était alors résolu à le terrifier par un rival. Toutefois, je ne 
voulus d'aucune façon accorder mon consentement à cette der- 
nière mesure, avant qu'Olivia m'eût donné les assurances les 
l)lus solennelles qu'elle épouserait le rival qu'on lui trouve- 
rait pour l'occasion, si le squire ne l'en empêchait pas en la 
prenant lui-même pour femme. Tel fut le plan dressé, et au- 
quel, si je ne m'y opposai joas énergiquement, je ne donnai 
pas non plus mon approbation complète. 

En conséquence, la première fois que M. Tliornhill vint 
nous voir, mes filles eurent soin de se tenir à l'écart, afin de 
donner à leur maman l'occasion d'exécuter son ]}l(in ; mais 
elles ne se retirèrent que dans la chambre à côté, d'où 
elles pouvaient entendre toute la conversation. Ma femme la 
commença artificieusement en remarquant qu'une des demoi- 
selles Flaml)orough avait l'air d'avoir trouvé un très bon 
parti dans M. Spanker. Le squire en convint ; elle poursuivit 
par cette observation que celles qui ont de grosses fortunes 
sont toujours sûres d'avoir de bons maris : « Mais que le ciel 
protège les filles qui n'en ont pas ! continua-t-elle. Que si- 
gnifie la beauté , monsieur Tliornhill , ou que signifient 
toutes les vertus et toutes les qualités du monde dans ce 
siècle d'intérêt personnel ? Ce n'est pas : Qu'est-elle? mais : 
Qu'a-t-elle ? qui est le cri commun. 

— Madame, répliqua-t-il , j'ap])rouve hautement la jus- 
tesse, en même temps que la nouveauté de vos remarques , et 



CHAPITRE XVI. 119 

si j'étais roi, il eu serait autremeut. Ce serait vraiment alors 
le bon temps i^our les filles sans fortune ; vos deux jeunes 
demoiselles seraient les premières que je pourvoirais. 

— Ail ! monsieur, reprit ma femme, il vous plaît de plai- 
santer. Mais je voudrais être reine, et je sais bien alors où ma 
fille aînée clierclierait un mari. Mais justement, vous m'y 
faites songer; sérieusement, monsieur Thornliill, pourriez- 
vous me recommander un mari convenable pour elle? Elle 
a maintenant dix-neuf ans, elle est bien formée et bien éle- 
vée, et, à mon humble avis, elle ne manque pas de talents. 

— Madame, répliqua-t-il, si je devais faire ce choix, je vou- 
drais découvrir une personne en possession de toutes les per- 
fections qui peuvent rendre un auge heureux. Quelqu'un qui 
aurait de la jirudence, de la fortune, du goût et de la sincérité, 
voilà, madame, à mon avis, qui ferait un mari convenable. 

— Oui, certes, monsieur, dit-elle; mais auriez-vous connais- 
sance de quelque personne de ce genre? — Non, madame, 
répondit-il; il est impossible de connaître aucune personne 
qui mérite d'être son mari ; c'est un trop grand trésor pour 
être possédé par un homme ; c'est une déesse. Sur mou âme, 
je dis ce que je pense, c'est un ange. — Ah 1 monsieur Thorn- 
liill, c'est pure flatterie à l'adresse de ma pauvre fille ; mais 
nous avons pensé à la marier à im de vos tenanciers, dont la 
mère est morte dernièrement, et qui a besoin d'une ména- 
gère. Vous savez qui je veux dire, le fermier "Williams, un 
homme à l'aise, monsieur Thornliill, ca])able de bien lui don- 
ner son pain, et qui lui a fait plusieurs fois des propositions 
(ce qui était réellement le cas); mais, monsieur, conclut-elle, 
je serais bien aise d'avoir votre approbation de notre choix. 

— Comment 1 madame , répliqua-t-il, mon approbation 1 Mon 
approbation d'un tel choix ! Jamais. Quoi 1 sacrifier tant de 
beauté, de sens et de bonté à un être incapable de com- 
prendre son bonheur ! Excusez-moi ; je ne saurais jamais 
a])prouvcr un tel acte d'injustice. Et j'ai mes raisons. — 



120 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



Certes, moni?ieur, s'écria Déborab, si vous avez vos raisons , 
c'est une autre affaire ; mais je serais bien aise de connaître 
ces raisons-là. — Excusez-moi, madame, répondit-il, elles 
gisent ici trop profondément pour être découvertes (il met- 
tait la main sur son cœur) ; elles restent ensevelies , rivées 
ici. » 

Lorsqu'il fut parti, nous tînmes une consultation géné- 
rale, et nous ne sûmes que penser de ces beaux sentiments. 
Olivia les considérait comme des témoignages de la passion la 
plus exaltée, mais je n'étais pas aussi entbousiaste. Il me 
semblait assez clair qu'il y avait là dedans plus d'amour que 
de mariage; néanmoins, quoi qu'ils pussent présager, on dé- 
cida de poursuivre le plan avec le fermier Williams, qui, dès 
que ma fille avait paru dans le pays, lui avait adressé ses 
hommages. 



CHAPITRE XVII 



// ne se trouve guère de vertu qui résiste à la puissance d'Une tentation 
agréable et prolongée. 




OUR moi, qui n'avais eu vue que 
le bonheur réel de mou enfant, la 
recherche de M. Williams m'était 
agréable, car il était à l'aise, prudent 
et sincère. Il ne fallait que bieu peu 
d'encouragement pour raviver sa pre- 
mière passion ; de sorte qu'un soir 
ou deux après, lui et M. Thoruhill 



se rencontrèrent dans notre maison 
et s'examinèrent un moment avec des regards de colère ; mais 

i6 



122 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



"Williams ne devait aucun loyer à son propriétaire et ne s'in- 
quiéta que médiocrement de son indignation. De son côté, 
Olivia joua la coquette à la perfection, si l'on peut appeler 
jeu ce qui était son véritable caractère, feignant de prodi- 
guer toute sa tendresse à son nouvel adorateur. Devant 
cette préférence, M. Tliornliill parut tout à fait abattu et 
prit congé d'un air rêveur. J'avoue cei^endant que j'étais 
intrigué de le voir aussi i)einé qu'il paraissait l'être lors- 
qu'il était en sou jwuvoir d'écarter si aisément la cause de 
sa peine en déclarant une honorable passion. Mais quel 
que fût l'ennui qu'il semblait endurer, on pouvait facile- 
ment s'apercevoir que l'angoisse d'Olivia était plus grande 
encore. Après chaque entrevue entre ses deux amants, et 
il y en eut jikisieurs, elle avait l'habitude de se retirer à 
l'écart et de s'abandonner à son chagrin. Ce fut dans cette 
situation que je la trouvai, un soir qu'elle avait soutenu 
pendant quelque temps une gaieté feinte. « Vous voyez main- 
tenant, mon enfant, lui dis-je, que votre confiance en l'amour 
de M. Thornhill n'était rien qu'un rêve; il admet la rivalité 
d'un autre, son inférieur de toute manière, quoiqu'il sache 
qu'il est en son pouvoir de vous obtenir sûrement par une 
franche déclaration. — Oui, papa, répondit-elle; mais il a ses 
raisons pour ces délais : je sais qu'il en a. La sincérité de ses 
regards et de ses paroles me convainc de la réalité de son 
estime. Un peu de temjis encore suffira, je res])ère, pour 
découvrir la générosité de ses sentiments et vous prouver que 
mon opinion sur lui était plus juste que la vôtre. — Olivia, ma 
bien-aimée, repris-je, tous les moyens qu'on a employés jus- 
qu'ici pour Tobliger à une déclaration ont été proposés et 
arrangés par vous-même, et vous ne pouvez dire que je vous 
aie le moindrement contrainte. Mais il ne faut pas supposer, 
ma chérie, que je contribuerai jamais à faire de son honnête 
rival la dupe de votre amour mal i)lacé. Quel que soit le 
temps que vous demandiez pour amener votre adorateur suji- 



CHAPITRE XVII. 123 

posé à une exi^lication, je vous l'accorderai; mais à l'expi- 
ration de ce terme, s'il est toujours indifférent, je me verrai 
obligé d'insister absolument pour que l'honnête M. "Williams 
soit récompensé de sa fidélité. Le caractère que j'ai jusqu'ici 
soutenu dans la vie exige cela de moi, et ma tendresse de 
père n'influencera jamais mon intégrité d'homme. Fixez donc 
votre jour ; qu'il soit aussi éloigné que vous le jugerez bon; et, 
en même tem2)s, prenez soin de faire savoir exactement à 
M. Tliornhill l'époque où je compte vous donner à un autre. 
Si réellement il vous aime, sou bon sens lui suggérera })ronip- 
tement qu'il n'y a qu'uue seule méthode pour empêcher qu'il 
ne vous perde à jamais. » Cette proposition, qu'elle ne pou- 
vait pas ne pas considérer comme parfaitement juste, fut ac- 
ceptée. Elle renouvela encore ses i^romesses les plus positives 
d'épouser M. "Williams au cas où l'aiitre serait insensible ; et, 
la première fors que l'occasion s'en présenta devant M. Thorn- 
hill, on fixa le même jour du mois suivant pour ses noces avec 
le rival. 

Des mesures si rigourèuses semblèrent redoubler l'anxiété 
de M. Thornhill ; mais ce qu'Olivia ressentait réellement me 
donnait quelque inquiétude. Dans cette lutte entre la pru- 
dence et la passion , sa vivacité l'abandonna tout à fait ; elle 
recherchait toutes les occasions d'être seule, et alors elle pas- 
sait son temps dans les larmes. Une semaine s'écoula, mais 
M. Thornhill ne fit aucun effort pour arrêter sou mariage. La 
semaine suivante, il fut toujours assidu, mais pas plus ouvert. 
La troisième, il interrompit ses visites entièrement, et ma 
fille, au lieu de témoigner aucune impatience, comme je m'y 
attendais, sembla garder une tranquillité pensive que je pre- 
nais pour de la résignation. Pour ma part, j'étais sincèrement 
content de penser que mon enfant allait avoir la certitude 
d'un avenir de bien-être et de paix, et soiwcnt j'applaudis- 
sais à sa résolution de préférer h^ bonheur à l'ostentation. 

C'était environ ipiatre jours avant sou mariage projeté; 



124 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

ma petite famille, le soir, était réuuie autour d'uu bon feu, 
racontant des histoires du temps passé et faisant des plans 
pour l'avenir, très occupée à former mille projets, et riant 
de toutes les folies qui venaient aux lèvres. 

c( Eli bien, Moïse, m'écriai-je ; nous allons bientôt avoir 
un mariage dans la famille, mou garçon. Quel est votre avis 
sur cette question et sur cette affaire en général? — Mou avis, 
père, est que tout va très bien, et j'étais justement en train 
de penser que lorsque sœur Livy sera mariée au fermier "Wil- 
liams, il nous prêtera son pressoir à cidre et ses cuves à 
brasser pour rien. — Il nous les prêtera, Moïse, m'écriai-je, 
et il nous chantera la Mort et la Dame, pour nous donner du 
cœur, par-dessus le marché. — Il a appris cette chanson à 
notre Dick, reprit Moïse, et je trouve que Dick s'en tire très 
gentiment. — Vraiment ! m'écriai-je. Alors, écoutons-le. Où est 
petit Dick? Qu'il y aille hardiment. — Mon frère Dick, cria 
Bill, mon dernier, vient de sortir avec sœur Livy; mais 
M. Williams m'a appris deux chansons, et je vais vous les 
chanter, papa. Quelle chanson choisissez-vous : le Cygne mou- 
rant, ou VÉlcyie sur la mort dhin chien enragé? — L'élégie, 
enfant, l'élégie, assurément, dis-je. Je n'ai encore jamais 
entendu cela. Et, Déborali, ma femme, la douleur assèche, 
vous savez ; donnez-nous une bouteille du meilleur vin de 
groseille i)our soutenir nos esjn'its. J'ai tant pleuré à toutes 
sortes d'élégies dans ces derniers temjis que, si je n'avais 
un verre pour me ranimer, je suis sûr que celle-ci m'acca- 
blerait; et vous, Sophy, mon amour, prenez votre guitare, et 
pincez-en un peu pour accompagner l'enfant. » 

ÉLÉGIE SUR LA MORT D'UN CHIEN ENRAGÉ 

Bonnes gens de cliaque condition, 

Prêtez tous l'oreille à ma chanson, 

Et si vous la trouvez merveilleusement courte, 

Elle ne pourra vous retenir longtemps. 



CHAPITRE XVII. 



1^5 



Dans Islington, il y avait un homme 
De qui le monde pouvait dire 
Qu'il faisait une course dévote 
Chaque fois qu'il allait prier. 




Tendre et doux était son cœur 

Pour consoler amis et ennemis ; 

Tous les jours il habillait celui qui est nu, 

Lorsqu'il mettait ses habits. 



126 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



Or dans cette ville un cluen se trouva, 

Car nombreux sont là les chiens , 

Métis, jeunes cliiens, chiennaux, cliiens courants 

Et roquets de bas étage. 

Ce chien et cet homme d'abord furent amis ; 
Mais une pique étant survenue. 
Le chien, dans quelque but secret. 
Devint enragé et mordit l'homme. 

Alentour, de toutes les rues avoisinantes, 
Les voisins inquiets accoururent 
Et jurèrent que le chien avait perdu l'esprit 
De mordre un si brave homme. 

La blessure, elle, semblait et cruelle et fâcheuse 
A tout œil de chrétien ; 
Et, tout en jurant que le chien était enragé. 
Ils juraient que l'homme en mourrait. 

Mais bientôt une merveille se fit jour. 
Qui montra qu'ils mentaient, les coquins : 
L'homme guérit de la morsure ; 
Le chien, ce fut lui qui mourut. 

c( Voilà un très bou garçon, Bill, sur ma parole, et une 
élégie qu'on peut appeler véritablement tragique. Allons, 
mes enfants, à la santé de Bill, et pnisse-t-il être un jour 
évêque I 

— De tout mon cœur, s'écria ma femme ; et s'il iirêclie 
seulement aussi bien qu'il chante, je n'ai pas cle crainte pour 
lui. Presque tous ceux de sa famille, du côté de sa mère, 
savaient bien chanter une chanson : c'était un dicton dans 
notre pays que les Blenkinsop ne pouvaient jamais regarder 
droit devant eux, ni les Hugginson souffler une chandelle; 
qu'il n'y avait pas un Grogram qui ne sût chanter une chan- 
son, ni un Marjoram qui ne sût conter une histoire. — Quoi 



CHAPITRE XVII. 



127 



qiiïl en soit, m'écriai-je, la plus vulgaire de toutes les bal- 
lades me plaît généralement mieux que ces belles odes 
modernes et que ces choses dont une seule strophe vous pé- 
trifie, productions qu'on déteste et qu'on loue à la fois. Passez 
le verre à votre frère. Moïse. Le grand défaut de ces élé- 
giaques est qu'ils sont au désespoir pour des infortunes qui 
ne donnent à la portion sensée du genre humain qu'une peine 
très médiocre. Une dame perd son manchon, son éventail, ou 
son petit chien, et aussitôt le poète imbécile s'encourt chez lui 
mettre la catastrophe en vers. 

— Ce peut être la manière, reju-it Moïse, dans des compo- 
sitions plus relevées; mais les chansons du Eanelagh qui 
viennent jusqu'à nous sont d'une familiarité parfaite et toutes 
jetées dans le même moule : Colin rencontre Dolly, et ils 
ont une conversation tous les deux ; il lui donne un cadeau 
de la foire pour mettre dans ses cheveux, et elle lui fait pré- 
sent d'un bouquet; puis ils vont ensemble à l'église où ils 
donnent aux jeunes nymphes et à leurs galants le bon avis 
de se marier aussi vite qu'ils le pourront. 

— Et c'est même un très bon avis, m"écriai-je. Et je me 
suis laissé dire qu'il n'y a pas un endroit au monde oii un avis 
puisse être donné avec plus de convenance que là; car, en 
même temps qu'on nous persuade de nous marier, on noirs 
fournit une femme ; or il faut assurément que ce soit mi ex- 
cellent marché, mon garçon, que celui où l'on nous dit ce 
qu'il nous faut et où on nous le procure quand nous ne l'avons 
pas. 

— Oui, monsieur, riposta Moïse, et je sais qu'il n'y a que 
deux marchés pareils en Europe pour se procurer des femmes : 
le Eanelagh en Angleterre, et Fontarabie en Espagne. Le mar- 
ché espagnol est ouvert une fois par an ; mais nos femmes 
anglaises sont en vente toute l'année. 

— Vous avez raison, mou garçon, s'écria sa mère. La vieille 
Angleterre est le seul lieu du monde pour les maris qui cher- 



128 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



client des femmes, — Et pour les femmes qui mènent leurs 
maris, dis-je en interrompant. C'est un proverbe à l'étranger 
que si l'on bâtissait un pont sur la mer, toutes les dames du 
continent passeraient l'eau pour prendre modèle sur les nôtres. 
Mais donnez-nous une autre bouteille, Déborah, mon cœur, et 
vous, Moïse, chantez-nous quelque chose de bon. Quelles 
grâces ne devons-nous pas au ciel pour nous accorder ainsi la 
tranquillité, la santé et le bien-être ! Je me trouve plus heu- 
reux à présent que le plus grand monarque de la terre. Il n'a 
point un tel foyer, ni si aimables figures autour de lui. Oui, 
Déborah, voilà que nous vieillissons ; mais le soir de notre vie 
semble devoir être heureux. Nous descendons d'aïeux qui ne 
surent point ce qu'est une tache, et nous laissons derrière nous 
une bonne et vertueuse race d'enfants. Tant que nous vivrons, 
ils seront notre soutien et notre joie ici-bas, et quand nous 
mourrons, ils transmettront notre honneur sans souillure à la 
postérité. Allons, mon fils, nous attendons que vous chantiez ; 
nous reprendrons en chœur. Mais où est ma bien-aimée Olivia? 
La voix de ce petit chérubin est toujours la plus douce dans 
le concert, » 

Je parlais encore lorsque Dick entra en courant, a Oh ! 
papa, i)apa! elle est partie, elle est partie! ma sœur Livy 
est ixartie d'avec nous pour toujours ! — Partie, enfant ! 

— Oui, elle est partie avec deux messieurs dans une chaise 
de poste, et l'un d'eux l'a embrassée et a dit qu'il mourrait 
pour elle; et elle pleurait beaucoup, et elle voulait revenir; 
mais il l'a persuadée de nouveau, et elle est montée dans la 
chaise et a dit : Oh ! que fera mon pauvre papa quand il 
saura que je suis perdue ! — Oh ! maintenant, mes enfants, 
m'écriai-je, allez I Pour vous la misère, car nous ne goûte- 
rons plus une heure de joie. Mais, oh ! que l'éternelle fureur 
du ciel s'abatte sur lui et les siens ! Me voler ainsi mon en- 
fant ! Et sûrement il lui arrivera cela pour m'avoir ravi ma 
douce innocente que je conduisais au ciel, toute la candeur 



CîiAPITRE XVII. 129 

qu'avait mon enfant ! Mais notre bonheur terrestre est à 
jamais fini! Allez, mes enfants, allez! Pour vous la misère 




et l'infamie, car mon cœur s'est brisé en moi ! — Père, s'é- 
cria mon fils, est-ce là votre force d'âme? — Ma force d'âme, 
enfant! Oui, il verra que j'ai de la force d'âme! Apportez- 
moi mes pistolets. Je veux poursuivre le traître. Tant qu'il 
sera sur terre, je le poursuivrai. Tout vieux que je suis, il s'a- 

17 



130 



LE VICAIRE DE VVAKEFIELD. 



percevra que je puis le frapper eucore. Le scélérat ! Le perfide 
scélérat ! » 

J'avais atteint mes pistolets, lorsque ma pauvre femme, 
dont l'emportement n'était jms aussi fort que le mien, me 
prit dans ses bras. « Mou cher, mon bien cher mari, s"écria- 
t-elle, la Bible est la seule arme qui aille maintenant à vos 
mains âgées. Ouvrez le livre, vous que j'aime, et changez 
en le lisaut notre angoisse en patience, car elle uous a 
bassement trompés. — Vraiment, monsieur, reprit mon fils 
après un silence, votre fureur est trop violente et vous mes- 
sied. Vous devriez être le cousolateur de ma mère, et vous 
accroissez sa peine. Il convenait mal à vous et à votre révé- 
rend caractère de maudire ainsi votre plus grand enuemi.Vous 
n'auriez i)as dû le maudire, tout scélérat qu'il est. — Je ne 
l'ai pas maudit, enfant. L'ai-je fait ? — Vous l'avez fait, en 
vérité, monsieur ; vous l'avez maudit deux fois. - — Alors que 
le ciel pardonne à moi et à lui, si je l'ai fait. Et maintenant, 
mon fils, je vois qu'elle est plus qu'humaine, la bienveil- 
lance qui, la première, nous enseigna à bénir nos ennemis ! 
Béni soit son saint nom pour tous les biens qu'il a donnés et 
l)our tout ce qu'il a enlevé. Mais ce n'est pas, non, ce n'est pas 
une petite douleur qui peut arracher des larmes de ces vieux 
yeux qui^ depuis tant d'années, n'ont pas pleuré. Mon enfant ! 
Perdre ma bien-aimée! Que la confusion s'empare... Le ciel 
me pardonne I Qu'allais-je .dire? Vous pouvez vous souvenir, 
mon amour, combien elle était bonne et combien charmante ; 
jusqu'à cette heure d'ignominie, tous ses soins étaient de nous 
rendre heureux. Si seulement elle était morte! Mais elle est 
liartie; l'honneur de notre famille est souillé, et il faut que je 
cherche le bonheur dans d'autres mondes qu'ici-bas. Mais, 
mon enfant, vous les avez vus s'éloigner ; peut-être l'entraî- 
nai t-il de force? S'il l'a enlevée de force, elle j^eut encore être 
innocente. — Ah ! non, monsieur, cria l'enfant. Il l'a seule- 
ment embrassée et ap})elée son ange ; elle pleurait beau- 



CHAPITRE XVII. I3[ 

coup et s'appuyait sur sou bras, et les chevaux sout partis 
très vite. — C'est uue iugrate créature, s'écria ma femme 
qui pouvait à peiue parler à cause de ses larmes, de nous avoir 
traités aiusi. Ou ue lui a jamais imposé la moiudre coutraiutc 
dans ses affectious. La dévergondée a bassement déserté ses 
parents sans aucune provocation de notre part, pour mettre 
vos cheveux gris au tombeau, où je ne tarderai pas à vous 
suivre. » 

C'est ainsi que cette nuit, la ^n'emière de nos véritables 
malheurs , se passa dans l'amertume de la plainte et les 
emportements d'une exaltation mal soutenue. Je résolus 
cependant de découvrir le traître, oii qu'il fût, et de lui repro- 
cher sa bassesse. Le lendemain matin, notre malheureux 
enfant nous mantpra au déjeuner, où elle avait l'haljitude de 
nous donner à tous vie et gaieté. ]\Ia femme, comme elle 
l'avait déjà fait, essaya de se soulager le cœur jDar des repro- 
ches. « Jamais, s'écria-t-elle, cette ignoble tache de notre 
famille n'assombrira de nouveau ces portes innocentes. Je ue 
l'appellerai jamais plus ma fille. Non ; que la débauchée vive 
avec son vil séducteur : elle peut nous causer de la honte, 
mais elle ne nous trompera jamais plus. 

— Femme, dis -je, ne parlez pas durement aiusi : ma 
détcstation de son crime est aussi grande que la vôtre ; mais 
toujours cette maison et ce cœur seront ouverts à une pauvre 
pécheresse qui revient repentante. Plus tôt elle reviendra de 
son égarement, plus elle sera la bienvenue pour moi. Une 
première fois les meilleurs de tous peuvent errer; l'artifice 
peut persuader, et la nouveauté étendre alentour son charme. 
La première faute est fille de la simplicité, mais toute autre 
est la progénitirre du crime. Oui, la misérable créature sera 
la bienvenue dans ce cœur et dans cette maison, quand elle 
porterait la tache de dix mille vices. J'écouterai encore la mu- 
sique de sa voix, encore je m'appuierai tendrement sur son 
sein, pourvu seulement que j'y trouve le repentir. Mou fils. 



132 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



apportez ici ma Bible et mon bâton : je vais à sa iioursnit 
où qu'elle soit, et si je ne peux pas la sauver de la honte, , 
pourrai peut-être empêcher la continuation de l'iniquité. » 




CHAPIÏEE XVIII 

Poursuite d'un père pour rappeler à la vertu un enfant égaré. 



uoiQUE l'enfant n'eût pu donner le 
signalement du gentleman qui avait mis 
sa sœur dans la chaise de poste, tous mes 
sou2)çons tombèrent sur notre jeune sei- 
gneur dont la réputation pour de telles 
intrigues n'était que trop assise. Je diri- 
geai donc mes pas vers le château de 
Thornhill, résolu à l'accabler de repro- 
ches, et, s'il se pouvait, à ramener ma fille; mais avant que 
j'eusse atteint sa résidence, je fus rencontré par un de mes 




134 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

paroissiens qui me dit qu'il avait vu une jeune personne res- 
semblant à ma fille clans une chaise cle poste avec un gentle- 
man qu'à la description qu'il m'en fit je ne jîus que recon- 
naître pDur M. Burcliell ; il ajouta qu'ils allaient très vite. Ce 
renseignement ne me convainquit pourtant en aucune façon. 
J'allai donc chez le jeune squire, et Lien qu'il fût encore de 
bonne heure, j'insistai poiar le voir immédiatement; il parut 
bientôt, avec l'air le jjlus ouvert et le plus familier, et sembla 
parfaitement stupéfait de l'enlèvement de ma fille, protestant 
sur son honneur qu'il y était tout à fait éti anger. En consé- 
quence, je condamnai mes 2)remiers souj^çons, et je ne pus les 
reporter que sur M. Burchell qui avait eu récemment, je me 
le rappelai, plusieurs entretiens particuliers avec elle ; mais 
l'arrivée d'un autre témoin ne me laissa plus la possibilité de 
douter de sa scélératesse : cette personne affirmait comme un 
fait que lui et ma fille étaient partis pour les Eaux, à envi- 
ron trente milles de là, où il y avait alors beaucoup de monde. 

Arrivé à cet état d'esprit où l'on est plus prêt à agir pré- 
(•il)itammeut qu'à raisonner juste, je ne me demandai pas un 
instant s'il ne se pouvait pas que ces renseignements me 
fussent donnés par des gens mis ex])rès sur mon chemin pour 
m'égarer, mais je résolus de poursuivre jusque-là ma fille et 
sou séducteur supposé. Je marchais avec ardeur, m'informaut 
à plusieurs personnes sur le chemin; je n'appris rien jus- 
([uii l'entrée de la ville, où je fns rencontré par un homme 
à cheval que je me souvins d'avoir vu chez le squire , et 
qui m'assura que, si je les suivais jusqu'aux courses , qui 
n'étaient qu'à trente milles plus loin, je pouvais compter 
les rejoindre ; car il les y avait vus danser la nuit précédente, 
et toute la compagnie paraissait chaimée de la manière dont 
ma fille s'en acquittait. De bo;ine heure, le lendemain, je 
m'acheminai vers les courses, et à quatre heures de l'après-midi 
environ j'arrivai sur le champ. L'assemblée offrait un très 
brillant coup d'œil; tous n'avaient qu'un but qu'ils j)Oursuivaieut 



CHAPITRE XVIII. 135 

ardemment, le plaisir; combien clifFéreut du mien, qui était 
de rappeler une enfant égarée à la vertu ! Je crus apercevoir 
M. Burcliell à quelque distance; mais, comme s'il redoutait 
une entrevue, à mon approche il se mêla à la foule et je ne le 
vis plus. Alors je réflécliis qu'il serait inutile de continuer ma 
poursuite j^lus loin, et je me déterminai à revenir à la maison, 
vers ime famille innocente qui avait besoin de mon appui. 
Mais les agitations de mon esprit et les fatigues que j'avais 
subies me jetèrent dans une fièvre dont je sentis les symptômes 
avant de sortir du cliamp de courses. C'était \m autre coup im- 
pré\Ti, car j'étais à plus de soixantenlix milles de chez moi. 
Cependant, je me réfugiai dans une petite auberge, sur le bord 
de la route, et là, dans cette retraite ordinaire de l'indigence et 
de la frugalité, je me couchai pour attendre patiemment l'issue 
de ma maladie. J'y languis pendant près de trois semaines; 
mais à la fin ma constitution l'emporta, bien que je n'eusse 
pas d'argent pour défrayer les dépenses de mon entretien. Il 
est possible que l'anxiété que me causait cette dernière cir- 
constance eût amené une rechute, si je n'avais été secouru par 
un voyageur qui s'était arrêté pour prendre un rafraîchisse- 
ment en passant. Cette personne n'était autre que le libraire 
jihilauthrope de Saint-Paivl's Chin-chyard, qui a écrit tant 
de petits livres pour les enfants ; il s'appelait leur ami; 
mais il était l'ami de tout le genre humain. A peine des- 
cendu, il avait hâte d'être jjarti , car il était toujours occupé 
d'afîaires de la plus haute importance, et, à ce moment-là 
même, il compilait des matériaux pour l'histoire d'un M. Tho- 
mas Trip. Je reconnus immédiatement la figure rouge et 
bourgeonnée de cet excellent homme, qui avait été mon édi- 
teur contre les deutérogamistes du siècle, et je lui emprun- 
tai quelques pièces de monnaie, à rendre à mon retour. Je 
quittai donc l'auberge, et, comme j'étais encore faible, je réso- 
lus de revenir chez moi par petites étapes de dix milles par 
jour. Ma santé et mon calme halntuel étaient à peu j)rès réta- 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



blis, et je condamnais maintenant cet orgueil qui m'avait fait 
regimber sous la main qui châtie. L'homme ne sait guère 
quelles calamités dépassent la mesure de sa patience, avant de 
les éprouver. De même qu'en gravissant les hauteurs de l'am- 
bition qui, d'en bas, paraissent brillantes, chaque pas qui nous 
élève nous montre quelque nouvelle et sombre perspective de 
déception cachée; de même, dans notre descente des sommets 
de la joie, bien que la vallée de misère, en bas, paraisse 
d'abord sombre et obscure, l'esprit actif, toujours appliqué à 
sa propre satisfaction, trouve, à mesure que nous descendons, 
quelque chose pour le flatter et lui plaire. Et toujours, en 
approchant, les objets les plus sombres semblent s'éclairer, et 
l'œil de l'âme s'adapte à son obscur milieu. 

Je poursuivais mou chemin et il y avait deux heures 
environ que je marchais, lorsque j'aperçus quelque chose 
qui, à distance, ressemblait à une charrette de roulier, et que 
je résolus de rejoindre. Mais, lorsque je fus parvenu auprès, 
je "vis que c'était la voiture d'une troupe ambulante, qui por- 
tait les décors et autre mobilier théâtral jusqu'au prochain 
village, où la troupe devait donner une représentation. La 
voiture n'était accomi^agnée que de la personne qui la con- 
duisait et d'un membre de la troupe, le reste des acteurs de- 
vant suivre le lendemain. En route, dit le proverbe, bonne 
compagnie fait le chemin plus court ; j'entamai donc la con- 
versation avec le pamTe comédien, et comme j'avais eu au- 
trefois moi-même quelque goût pour le théâtre, je dissertai 
sur le sujet avec ma liberté ordinaire ; mais , assez peu au 
courant de l'état actuel de la scène, je demandai quels étaient 
maintenant les auteurs dramatiques en vogue, les Dryden et 
les Otway du jour. 

ce J'imagine, monsieur, s'écria le comédien, que peu de 
nos modernes dramaturges se croiraient honorés d'être com- 
parés aux écrivains que vous citez. La manière de Dryden et 
de Rowe, monsieur, est tout à fait hors de mode ; notre goût 



CHAPITRE XVIII. 137 

a reculé de tout un siècle. Fletcher, Ben Jonson et toutes les 
pièces de Shakespeare, voilà les seules choses qui aient cours. 
— Comment , m'écriai-je , est-il possible que le siècle présent 




se plaise à un idiome vieilli, à un tour d'esprit suranné, à 
ces caractères chargés, choses qui abondent dans les ouvrages 
que vous dites ? — Monsieur, répondit mon compagnon, le 
public n'a pas d'opinion en fait d'idiome, de tour d'esprit ou 
de caractère, car ce n'est pas son affaire ; il ne vient que pour 

18 



138 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

être amusé, et il se trouve lieureux quand il peut se régaler 
d'une pantomime, sous la sanction des noms de Jonson ou de 
Shakespeare. — Ainsi donc, repris-je, nos auteurs dramatiques 
modernes sont i)latôt, je suppose, imitateurs de Shakespeare 
que de la nature. — A dire la vérité, répliqua mon compa- 
gnon, je ne sache pas qu'ils imitent rien du tout, ni même, 
il est vrai, que le public l'exige d'eux : ce n'est pas la compo- 
sition de la pièce, c'est le nombre des effets et des attitudes 
qu'on peut y introduire, qui attire les applaudissements. J'ai vu 
une pièce, sans une seule i:)laisanterie d'un bout à l'autre, 
atteindre un succès de popularité, et une autre sauvée par un 
accès de colique que le poète y avait jeté. Non, monsieur, les 
œuvres de Congreve et de Farquhar renferment trop d'esprit 
pour le goût du jour : notre langage moderne est beaucoup 
plus naturel. » 

Cependant l'équiijage de la troupe ambulante était arrivé 
au village qui, scmble-t-il, avait été instruit de notre ajipro- 
che , et était sorti i)our nous contempler ; mon conij^agnon 
fit en effet cette remarque que les comédiens ambulants ont 
toujours i)lus de spectateurs dehors que dedans. Je ne sou- 
geai à l'inconvenance qu'il y avait à être en telle compa- 
gnie que lorsque je vis la populace se rassembler autour de 
moi. Je pris donc refuge, aussi promptemeut que iwssible, 
dans la jjremière taverne qui se présenta, et, ayant été intro- 
duit dans la salle commune, je fus accosté par un monsieur 
bien mis qui me demanda si j'étais réellement le chai^clain de 
la troupe, ou si ce n'était que le déguisement que comportait 
mon rôle dans la pièce. Lorsque je l'eus informé de la vérité, 
et que je n'appartenais en aucune façon à la comjmgnie, il 
poussa la condescendance jusqu'à nous inviter, le comédien et 
moi, à prendre notre part d'un bol de punch, devant lequel 
il discuta la politique moderne avec une grande ardeur et un 
grand intérêt. Je faisais de lui dans mou esi)rit un membre 
du parlement pour le moins , et mes conjectures ])rirent 



CHAPITRE XVIII. 139 

presque la force de la certitude lorsque, au moment où nous 
demandions ce qu'il y avait dans la maison pour souper, il 
insista pour nous emmener, le comédien et moi, souper chez 
lui, prière à laquelle, après quelques cérémonies, nous nous 
laissâmes persuader de nous rendre. 



CHAPITRE XIX 



Portrait d'une personne mécontente du présent gouvernement, 
et appréhendant la perte de nos libertés. 

A maison où nous devions être traités 
se trouvant à une j)etite distance du 
village, notre ami)liitryon nous dit 
que, comme sa voiture n'était pas 
prête, il nous conduirait à pied, et 
nous arrivâmes bientôt à l'une des 
plus magnifiques demeures que j'eusse 
vues daus cette partie du pays, La 
pièce où l'on nous fît entrer était d'une 
élégance et d'une modernité ])arfaites. Il sortit donner des 




142 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

ordres pour le souper, et le comédien, en clignant de Toeil, 
déclara que nous étions réellement en veine. Notre hôte revint 
bientôt ; on servit un élégant souper ; deux ou trois dames 
en négligé coquet furent introduites et la conversation com- 
mença avec une certaine animation. La politique, toutefois, 
était le sujet sur lequel s'étendait notre amphitryon ; car 
il affirmait que la liberté était à la fois son orgueil et son 
épouvante. Lorsqu'on eut desservi, il me demanda si j'avais vu 
le dernier 2[onitor. Lui ayant réi)ondu négativement : « Quoi 1 
VAuditor non plus, je suppose? s'écria-t^il. — Non plus, mon- 
sieur, répondis-je. — C'est étrange, très étrange, reprit mon 
amphitryon. Eh bien, je lis tous les journaux politiques qui 
paraissent. Le Daih/, le Public, le Ledgcr, la Chronicle, le 
London Erening, le WJntchall Ecening, les dix-sept maga- 
zines et les deux revues ; et quoiqu'ils se détestent les uns 
les autres, je les aime tous. La liberté, monsieur, la liberté, 
c'est l'orgueil des fils de la Grande-Bretagne, et par toutes 
nos mines de houille des Cornouailles , j'en révère les 
gardiens. — Alors on jieut espérer, m'écriai-je, que vous 
révérez le roi. — Oui, rijiosta mon amphitryon, lorsqu'il 
fait ce que nous voulons qu'il fasse ; mais s'il continue 
comme il a fait ces temps derniers, je ne m'inquiéterai i)lus 
davantage de ses alïaires. Je ne dis rien, je me contente de 
l^enser. J'aurais su mieux diriger les choses. Je ne crois 
pas qu'il ait eu un nombre suffisant de conseillers ; il de- 
vrait aviser avec toutes les personnes disposées à lui don- 
ner un avis, et alors nous aiirions les choses faites d'autre 
façon. 

— Je voudrais, m'écriai-je, que des conseillers intrus de ce 
genre fassent attachés au pilori. Ce devrait être le devoir des 
honnêtes gens de soutenir le côté le jjIus faible de notre con- 
stitution, ce pouvoir sacré qui, depuis quelques années, va 
chaque jour déclinant et perdant sa juste part d'influence 
dans l'Etat. Mais ces ignorants continuent toujours leur cri 



CHAPITRE XIX. 143 

de liberté, et s'ils out quel(|uo poids, ils le jctteut liasse- 
uient daus le plateau qui peuclie déjà. 

— Commeut ! s'écria une des daines. Ai-je vécu jusqu'à 
ce jour pour voir uu homme assez bas, assez vil pour être 
l'enuemi de la liberté et le défenseur des tyrans ? La liberté, 
ce don sacré du ciel, ce glorieux privilège des Bretons 1 

— Se peut-il bien, reprit notre amphitryon, quïl se 
trouve encore quelqu'un pour se faire l'avocat de l'esclavage ? 
Quelqu'un (pù soit d'avis d'abandonner honteusement les pri- 
vilèges des Bretons? Y a-t-il quelqu'un, monsieur, qui puisse 
être si ahject ? 

— Non, monsieur, répliquai-jc, je suis i)our la liberté, cet 
attribut des dieux ! La glorieuse liberté , ce thème des décla- 
mations modernes ! Je voudrais tous les hommes rois. Je vou- 
drais être roi moi-même. Nous avons tous naturellement un 
droit égal au trône ; nous sommes tous originairement égaux. 
C'est là mon opinion, et ce fut jadis ro])inion d'uue secte 
d'honnêtes gens qu'on appelait les Niveleurs. Ils essayèrent 
de se constituer en une communauté où tous seraient également 
libres. Mais, hélas 1 cela ne put jamais aller ; en elïet, il y en 
avait i)armi eux quehpies-uns de plus forts et cpielques-uns de 
plus fins cj[ue les autres, et ceux-là devinrent les maîtres du 
reste ; car, de même qu'il est sûr que votre groom monte vos che- 
vaux parce que c'est un animal plus fin qu'eux, de môme 
est-il sûr aussi que l'animal qui sera plus fin ou plus fort que 
lui lui montera sur les épaules à son tour. Donc, comme il est 
imposé à l'iiumaiiité de se soumettre, et que quelques-uns 
sont nés pour commander et les autres pour obéir, la question 
est, puisqu'il doit y avoir des tyrans, s'il vaut mieux les avoir 
chez nous, dans la même maison, ou dans le même village, 
ou encore plus loin, dans la capitale. Or, monsieur, pour mon 
compte personnel, je hais naturellement la face du tyran ; 
plus il est éloigné de moi, plus je suis satisfiiit. La généralité 
du genre liumain est aussi de mon sentiment et a unanime- 



144 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

ment créé un roi dont l'élection diminue le nombre des tja'ans 
ca même temps qu'elle met la tyrannie à une distance plus 
grande du i^xis grand nombre de gens. Maintenant, les grands, 
qui étaient eux-mêmes des tyrans avant l'élection d'un seul 
tyran, sont naturellement opposés à un pouvoir élevé au-dessus 
d'eux et dont le i)oids doit toujours appuyer plus lourdement 
sur les classes subordonnées. C'est l'intérêt des grands, par 
conséquent, de diminuer le j^ouvoir royal autant que possible ; 
car tout ce qu'ils lui prennent leur est naturellement rendu à 
eux-mêmes , et tout ce qu'ils ont à faire dans l'Etat est de 
saper le tyran unique, ce qui est le moyen de recoiwrer leur 
autorité primitive. Maintenant il se peut que les circonstances 
dans lesquelles l'État se troiwe, la disposition de ses lois, 
l'esprit de ses membres opulents, tout conspire à pousser 
en avant ce travail de sape contre la monarchie. Car, en j)re- 
mier lieu, si notre Etat est dans des circonstances de nature 
à favoriser l'accumulation des ricliesses et à rendre les 
hommes opulents plus riches encore, cela augmentera leur 
ambition. L'accumulation des richesses, d'ailleurs, doit néces- 
sairement être une conséquence, lorsque, comme à présent, le 
commerce extérieur déverse dans l'État plus de trésors que 
n'en produit l'industrie intérieure; car le commerce extérieur 
ne peut se faire avec profit que par les riches, et ceux-ci ont 
encore en même temps tous les avantages qui dérivent de 
l'industrie intérieure ; de sorte que les riches ont, chez nous, 
deux sources de fortune , tandis que les pauvres n'en ont 
qu'une. C'est pour cette raison qu'on voit, dans tous les Etats 
commerçants, les richesses s'accumuler et que, jusqu'ici, tous 
sont, avec le temps, devenus aristocratiques. 

« En outre, les lois mêmes de ce pays peuvent aussi 
contribuer à l'accumulation des richesses; comme, par exem- 
ple, lorsque, grâce à elles, les liens naturels qui rattachent les 
riches et les pauvres sont brisés et qu'il est prescrit que les 
riches ne se marieront qu'avec les riches, ou lorsque les gens 



CHAPITRE XIX. 145 

instruits sont regardés comme n'ayant pas qualité pour ser- 
vir leur pays de leurs conseils uniquement à cause du défaut 
de fortune, et que la richesse est ainsi proposée comme ob- 




jet à l'ambition de l'homme sage; par ces moyens, dis-je, et 
par des moyens tels que ceux-là, les richesses s'accumulent. 
Maintenant le possesseur de richesses accumulées, lorsqu'il 
est pourvu du nécessaire et des plaisirs de la vie, n'a pas 
d'autre méthode pour employer le superflu de sa fortune que 

J9 



146 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

d'acheter du pouvoir, c'est-à-dire — poiir parler eu d'autres 
termes, de se faire des dépendants en achetant la liberté des 
gens besogneux ou à vendre — des hommes qui sont disposés 
à supporter l'humiliatiou du contact immédiat avec la tyrannie 
pour un morceau de pain. C'est ainsi que tous les personnages 
très opulents réunissent autour d'eux un cercle des plus 
pauvres de la population, et toute organisation politique où 
les richesses abondent peut se comparer au système cartésien, 
où chaque globe a son tourbillon propre. Ceux-là, toutefois, 
qui seraient disposés à se mouvoir dans le tourbillon d'un 
haut personnage ne sont que ce que doivent être les esclaves : 
le rebut du genre humain, dont les âmes et dont l'éducation 
sont adaptées à la servitude, et qui ne connaissent rien de la 
liberté que le nom. 

« Mais il doit y avoir im nombre plus grand encore de 
gens en dehors de la sphère d'influence de l'homme opulent, 
je veux dire cette classe de personnes qui se maintiennent 
entre les très riches et la dernière populaee, ces hommes qui 
sont en possession de fortunes trop grandes pour se soumettre 
au pouvoir du voisin et qui cependant sont troji pauvres pour 
s'établir eux-mêmes comme tyrans. C'est dans cette classe 
moyenne de l'hiimanité que se trouvent généralement tous les 
arts, toute la sagesse, toutes les vertus de la société. On ne con- 
naît que cette classe seiile qui soit la véritable conservatrice 
de lïndépendance et qui puisse être appelée le peuple. Main- 
tenant il peut arriver que cette classe moyenne de l'humanité 
perde toute son influence dans un Etat, et que sa voix soit en 
quelque sorte noyée dans celle de la populace ; car si la for- 
tune suffisante pour donner aujourd'hui à quelqu'un une voix 
dans les affaires de l'État est dix fois moindre que celle que 
l'on avait jugée suffisante en faisant la constitution, il est évi- 
dent qu'un grand nombre de ceux de la populace sera intro- 
duit ainsi dans le système politique, et que ceux-ci, se mou- 
vant toujours dans le tourbillon des grands, suivront la direction 



CHAPITRE XIX. 147 

que les grands pourront donner. Dans un tel État, par consé- 
quent, tout ce qu'il reste à faire à la classe moyenne, c'est de 
conserver la prérogative et les privilèges du chef suprême 
avec la plus religieuse circonspection. Eu effet, il départage 
le pouvoir des riches et empêche les grands de tomber d'un 
poids dix fois plus lourd sur la classe moyenne placée au- 
dessous d'eux. On peut com^jarer la classe moyenne à une 
ville dont les riches fout le siège, et au secours de laquelle le 
gouverneur se hâte du dehors. Tant que les assiégeants redou- 
tent un ennemi imminent, il n'est que naturel qu'ils offrent 
aux geus de la ville les termes les j^lus engageants, qu'ils les 
flattent de vaines paroles et les amusent de privilèges ; mais 
s'ils ont une fois battu le gouverneur sur leurs derrières, les 
murs de la ville ne sont plus qu'une faible défense pour les 
habitants. Ce qu'ils ont alors à esjiérer, ou peut le voir en 
tournant les yeux vers la Hollande, Gênes ou Venise, où les 
lois régnent sur le pauvre, et le riche sur les lois. Je suis donc 
— et je mourrais pour elle — pour la monarchie, la monar- 
chie sacrée, car s'il est quelque chose de sacré parmi les 
hommes, ce doit être le souverain, l'oint de son peuple; et 
toute diminution de son pouvoir, dans la guerre ou dans la 
paix, est un empiétement sur les véritables libertés des sujets. 
Les mots de liberté, de patriotisme et de Bretons ont eu trop 
d'effet déjà ; il faut espérer que les vrais fîls de l'indépendance 
empêcheront désormais qu'ils eu aient davantage. J'ai connu 
beaucoup de ces prétendus champions de la liberté dans mon 
temps, et pourtant je ne me rappelle pas un seul qui ne fût 
au fond du cœur et dans sa famille un tyran. » 

Je m'aperçus que, dans ma chaleur, j'avais prolongé cette 
harangue au delà des bornes de la bonne éducation; mais 
l'impatience de mon amphitryon, qui avait souvent tenté de 
m'intcrrompre, ne put se contenir plus longtemps. « Quoi! 
s'écria-t-il, c'était un jésuite en habit de pasteur que je fêtais 
ainsi 1 Mais, par toutes les mines de houille des Cornouailles, 



148 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

il va plier bagage, ou mou uom u'est pas Wilkinsou. » Je vis 
alors que j'étais allé trop loiu, et je demaudai pardou de la 
chaleur avec laquelle j'avais parlé. «Pardou ! reprit-il, furieux. 
Je crois que de tels principes ont besoin de dix mille pardons. 
Quoi! abandonner la liberté, la propriété, et, comme dit le 
Gazetteer, se coucber pour être bâté de sabots M Monsieur, 
j'exige que vous décampiez de cette maison immédiatement, 
pour éviter pire. Je l'exige, monsieur. » J'allais répéter mes 
explications ; mais juste à ce moment nous entendîmes nn 
valet frapper à la porte, et les deux dames s'écrièrent : 
« Sûr comme la mort, voilà monsieur et madame qui 
rentrent ! » Il paraît que mon amphitryon n'était après tout 
que le sommelier qui, en l'absence de sou maître, avait envie 
de se donner des airs et d'être pour un moment gentleman 
lui aussi ; à dire |vrai, il causait politique aussi bien que la 
plupart des gentilshommes campagnards. Mais rien ne sau- 
rait dépasser ma confusion lorsque je vis entrer le gentleman 
et sa dame; leur surprise en trouvant cette société et cette 
bonne chère ne fut pas moindre que la nôtre. « Messieurs, nous 
dit le vrai maître de la maison, à moi et à mon compagnon, 
ma femme et moi, nous sommes vos serviteurs très humbles ; 
mais je déclare que c'est là une faveur si inattendue que nous 
avons peine à ne pas succomber sous une telle obligation. » 
Quelque inattendue que notre compagnie pût être j)our eux, 
la leur, j'en suis sûr, l'était encore plus pour nous ; je restais 
muet à l'idée de ma propre stupidité, lorsque je vois entrer 
immédiatement derrière eux ma chère miss Arabella Wil- 
mot elle-même, celle qui avait jadis été destinée à mon fils 
George, mais dont l'alliance s'était rompue comme il a déjà 
été raconté. Dès qu'elle me vit, elle vola dans mes bras avec 
une joie extrême. « Mon cher monsieur, s'écria-t-elle, à quel 
heureux hasard devons-nous une visite si imprévue ? Je suis 

1. Lie clown to be saddled witli loooden shoes! 



CHAPITRE XIX. 



149 




sûre que mon oncle et 
ma taute seront ravis 
quand ils sauront qu'ils 
ont pour hôte le bon docteur 
Primrose. » En entendant mon 
nom, le vieux gentleman et la 
dame s'avancèrent poliment et 
me souhaitèrent la bienvenue 
avec la plus cordiale hospitalité. Ils ne purent s'empêcher 



de 



150 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

sonrire eu apprenant l'occasion de ma présente visite, et l'in- 
fortuné sommelier, qu'ils paraissaient d'abord disposés à 
mettre dehors , reçut sa grâce à mon intervention. 

M. Arnold et son épouse, les maîtres de la maison, insis- 
tèrent alors pour avoir le plaisir de me garder quelques jours, 
et comme leur nièce, ma charmante élève, dont l'esprit s'était 
en une certaine mesure formé sous ma direction, se joignait 
à leurs instances, je me rendis. Le soir, on me conduisit à 
une chambre magnifique, et le lendemain, de grand matin, 
miss "Wilmot voulut se promener avec moi dans le jardin, qni 
était décoré au goût moderne. Après quelque temps passé à me 
montrer les beautés du lieu, elle me demanda, d'un air 
indifférent, quand j'avais eu i)our la dernière fois des nouvelles 
de mon fils George. « Hélas ! mademoiselle, m'écriai-je, voilà 
maintenant près de trois années qu'il est absent, et il n'a 
jamais écrit ni à ses amis ni à moi. Où est-il? je ne sais. 
Peut-être ne le reverrai-je jamais, ni lui ni le bonheur. Non, 
ma chère demoiselle, nous ne reverrons plus jamais des heures 
aussi charmantes que celles qui s'écoulaient jadis à notre 
foyer de Wakefield. Ma petite famille se disperse rapidement, 
et la pauvreté nous a apporté non seulement le besoin , mais 
la honte. > L'excellente fille laissa tomber une larme à ce 
récit; mais, la voyant douée d'une sensibilité trop vive, j'évitai 
d'entrer dans un détail plus particulier de nos souffrances. Ce 
me fut, toutefois, quelque consolation que de trouver que le 
temps n'avait pas opéré de changement dans ses affections, et 
qu'elle avait rejeté plusieurs partis qui lui avaient été jiroposés 
depuis notre départ de son pays. Elle me fit faire le tour de 
toutes les beautés de ce vaste jardin, me montrant chaque 
allée et chaque bosquet, et en même temps saisissant partout 
une occasion de me faire quelque nouvelle question relative à 
mon fils. 

Nous passâmes la matinée de cette manière, jusqu'à ce 
que la cloche nous rappelât pour le dîner, où nous trouvâmes 



CHAPITRE XIX. 151 

le directeur de la troupe ambulaute dont il a déjà été yiarlé. 
Il venait dans l'intention de placer des billets pour la Belle 
PéniteMe qu'on devait représenter le soir même, avec le rôle 
d'Horatio tenu par un jeune gentleman qui n'avait jamais 
encore paru sur aucun théâtre. Il faisait le plus chaud 
éloge du nouvel acteur et affirmait qu'il n'avait jamais vu 
personne approcher si près de la perfection. « Jouer ne 
s'apprend i)as en un jour, faisait-il observer; mais ce gentle- 
man semble né pour marcher sur les i^lanches. Sa voix, sa 
fio-ure, ses attitudes, tout est admirable. Nous avons mis 
la main dessus par hasard, en venant ici. » Ces détails exci- 
taient jusqu'à un certain point notre curiosité, et, sur les 
prières des dames, je me laissai persuader de les accompagner 
à la salle de théâtre, qui n'était autre qu'une grange. Comme 
la société dans laquelh; j "étais était incontestablement la 
première de l'endroit, nous fûmes reçus avec le plus grand 
respect et placés en avant, aux sièges de face, où nous atten- 
dîmes quelque temps, avec une impatience non médiocre de 
voir Horatio faire sou entrée. Le nouvel acteur s'avança 
enfin, et que les pères jugent de mes sensations par les leurs 
lorsque je reconnus mon infortuné fils ! Il allait commencer ; 
mais, tournant ses yeux vers la salle, il aperçait miss Wilmot 
et moi, et il resta aussitôt sans voix et sans mouvement. Les 
acteurs derrière le décor, attribuant cet arrêt à sa timidité 
naturelle, voulurc^ut l'encourager ; mais, au lieu de continuer, 
il éclata en un torrent de larmes et se retira de la scène. Je 
ne sais ce que furent mes sentiments en cette occasion, car ils 
se succédèrent avec trop de rapidité pour l'analyse ; mais je fus 
bientôt réveillé de ces pénibles réflexions par miss Wilmot 
qui, pâle et d'une voix tremblante, me priait de la reconduire 
chez son oncle. Quand nous fûmes arrivés à la maison, 
M. Arnold, qui n'avait pas encore le mot de notre extraordi- 
naire conduite, apprenant que le nouvel acteur était mon 
fils, lui envoya sa voiture et une invitation; comme le jeune 



152 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

liomme persistait daus son refus de reparaître sur la scène, 
les comédiens en mirent un autre à sa place, et nous ne 
tardâmes pas à l'avoir avec nous. M. Arnold lui fit le plus 
bienveillant accueil, et je le reçus avec mes transports ordi- 
naires, car je n'ai jamais pu feindre un ressentiment que je 
n'ai point. L'accueil de miss.Wilmot fut marqué d'un air 
d'indifférence, mais je pus m'apercevoir qu'elle jouait un rôle 
étudié. Le tumulte de son cœur ne semblait pas apaisé encore : 
elle disait vingt étourderies qui ressemblaient à de la joie, 
puis elle riait tout haut de sa propre extravagance. De temps 
en temps, elle jetait un regard furtif à la glace, comme heu- 
reuse de la conscience de son irrésistible beauté ; et souvent 
elle faisait des questions sans accorder aux réponses la 
moindre attention. 



CHAPITRE XX 

Histoire d'un vagabond philosophe, qui court après la nouveauté 
et perd le bonheur. 

PRÈS t[ue uous eûmes soupé, Ar- 
nold ofFiit polimeut d'envoyer deux 
de ses domestiques cherclier les ba- 
gages de mon fils, ce que, d'abord, il 
fit mine de refuser ; mais comme elle 
le pressait, il fut obligé de lui déclarer 
(ju'uue canne et une valise étaient 
tous les efi"ets mobiliers qu'il pût se 
vanter de posséder sur cette terre. 
c( Eh oui, mon fils, m'écriai-je, vous 
m'avez quitté pauvre, et je vois que pauvre vous êtes revenu; 

20 




IS4 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

cependant je ne fais pas de doute que vous n'ayez vu beau- 
coup du monde. — Oui, monsieur, répliqua mon fils; mais 
voyager après la fortune n'est pas le moyen de se l'assurer, et 
de fait, j'en ai dci)uis quelque temps abandonné la poursuite. 
— J'imagine, monsieur, dit M''^ Arnold, que le récit de vos 
aventures serait divertissant ; la première j^firtie, je l'ai sou- 
vent entendue de la bouclie de ma nièce, mais si la compagnie 
pouvait obtenir de vous le reste, ce serait une obligation de 
plus qu'on vous aurait. — Madame, réi)liqua mon fils , je vous 
assure que le plaisir que vous aurez à les écouter ne sera pas 
la moitié si grand que ma vanité à les dire ; et cependant 
c'est à peine si, dans toute l'histoire, je puis vous promettre 
une seule aventure, mon récit portant plutôt sur ce que j"ai 
vu que sur ce que j'ai fait. Le premier malbeur de ma vie, 
que vous connaissez tous, fut grand; mais s'il me désola, il ne 
put m'abattre. Personne n'a jamais été plus habile à espérer 
que moi. Moins je trouvais la fortune bienveillante à un 
moment, plus j'attendais d'elle à un autre; et comme j'étais 
au bas de sa roue, chaque tour nouveau pouvait bien m'éle- 
ver, mais non pas m'abaisser. Je m'acheminai donc vers 
Londres un beau matin, nullement iuquiet du lendemain, 
gai comme les oiseaiix qui chantaient sur la route, et je me 
donnais du courage en réfléchissant que Londres est le mar- 
ché où les talents de tout genre sont sûrs de rencontrer dis- 
tinctions et récompenses. 

« A mon arrivée dans la ville, mon premier soin , mon- 
sieur, fut de remettre votre lettre de recommandation à notre 
cousin qui lui-même n'était j^as dans une position beaucoup 
plus brillante que moi. Mon premier projet, vous le savez, 
monsieur, était d'être surveillant dans un collège, et je lui 
demandai son avis sur la chose. Notre cousin reçut l'ouver- 
ture avec une grimace vraiment sardonique. «Ah! oui, s'écria- 
t-il, c'est, en effet, une très jolie carrière, toute tracée pour 
vous. J'ai moi-même été surveillant dans une pension, et je 



CHAPITRE XX. 155 

veux mourir dans une cravate de chanvre, si je n'aimerais 
pas mieux être sous-giiiclietier à Newgate. J'étais debout tôt 
et tard; le maître me regardait du haut de ses sourcils; la maî- 
tresse me haïssait pour la laideur de mou visage; les enfants 
me tourmentaient dans la maison, et jamais je n'avais la per- 
mission de bouger pour aller chercher quelque trace de civili- 
sation au dehors. Mais êtes-vous sûr que vous soyez bon pour 
une école? Laissez-moi vous examiner un peu. Avez-vous été 
élevé dans l'apprentissage du métier ? Non. Alors, vous n'avez 
pas ce qu'il faut pour une école. Savez-vous peigner les en- 
fants? Non. Alors, vous n'avez pas ce qu'il faut pour une école. 
Avez-vous eu la petite vérole? Non. Alors, vous n'avez pas 
ce qu'il faut pour une école. Savez-vous coucher à trois dans 
un lit? Non. Alors, vous n'aurez jamais ce qu'il feut pour 
ime école. Avez-vous un bon estomac? Oui. Alors, vous 
n'avez en aucune façon ce qu'il faut pour une école. Non, 
monsieur. Si vous désirez une profession facile et de bon 
goût, faites un contrat de sept ans d'apprentissage pour 
tourner la meule d'un coutelier, mais fuyez les écoles par 
tous les moyens. Cependant voyons ! continua-t-il ; je vois 
que vous êtes un garçon d'esprit et de quelque instruction. 
Que diriez-vous de débuter par être auteur, comme moi? 
Vous avez lu dans les livres, sans doute, que des hommes 
de génie meurent de faim dans le métier; eh bien, je vous 
montrerai à l'heure qu'il est dans la ville quarante gaillards 
fort bouchés qui vivent dans l'opulence, tous gens hon- 
nêtes, d'allures réglées, qui font tout doucement leur petit 
bonhomme de chemin, écrivent de l'histoire et de la poli- 
tique, et reçoivent des louanges; des hommes, monsieur, 
qui, s'ils avaient été élevés savetiers, auraient toute leur 
vie raccommodé des souliers, mais n'en auraient jamais 
fait. )) 

(( Trouvant (£u"il n'attachait pas une bien grande dis- 
tinction au personnage de surveillant, je résolus d'accepter 



iS6 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

la proposition, et comme j'avais le plus grand respect pour 
la littérature, je saluai avec révérence Vantiqua mater de 
Grub street'. Je trouvais glorieux de suivre un cliemin que 
Dryden et Otway avaient avant moi foulé. Je considérais la 
déesse de ces lieux comme la mère de la perfection, et, quel- 
que bon sens que puisse nous donner l'expérience du monde, 
cette pauvreté qu'elle accordait, je la supposais la nourrice du 
génie. Gros de ces pensées, je m'établis sur ma chaise, et, 
trouvant que les meilleures choses n'avaient pas encore été 
dites du mauvais côté, je résolus de faire un livre qui serait 
totalement neuf. En conséquence, j'habillai quelques paradoxes 
ingénieusement. Ils étaient faux, il est vrai ; mais ils étaient 
neufs. Les joyaux de la vérité ont été si souvent présentés 
])ar d'autres, qu'il ne me restait rien, sinon de présenter de 
spleudides clinquants qui, à distance, auraient tout aussi 
bonne mine. Vous en êtes témoins, puissances célestes ! Quelle 
importance imaginaire se tenait perchée sur ma plume d'oie 
pendant que j'écrivais ! Le monde savant tout entier, je n'en 
faisais pas de doute, se lèverait pour combattre mes sys- 
tèmes ; mais, en ce cas, j'étais prêt à combattre le monde 
savant tout entier. Comme le porc-épic, je me tenais ramassé 
sur moi-même, présentant le dard de ma plume à tout 
adversaire. 

— Bien dit! mon garçon, m'écriai-je. Et quel sujet avez- 
vous traité ? J'espère que vous n'avez pas passé sous silence 
l'importance de la monogamie. Mais j'interromj)s; continuez. 
Vous publiâtes vos paradoxes ; eh bien, qu'est-ce que le monde 
savant a dit de vos paradoxes ? 

— Monsieur, répliqua mon fils, le monde savant n'a rien 
dit de mes paradoxes ; rien du tout, monsieur. Chacun de ses 
membres était occupé à louer ses amis et lui-même, ou à con- 
damner ses ennemis; et malheureusement, comme je n'avais 



1. Rue de Londres qui était alors le quartier général des écrivains. 



CHAPITRE XX. 



157 



ni amis ni c'unemis,je souffris la jiilm cruelle des mortifica- 
tions, l'indiÔerence. 

« Comme je méditais nn jour dans un 
sur le sort de mes pa- 
radoxes , un jtetit 




homme, entrant par liasard dans la 
salle, prit place dans un compar- 
timent en face de moi ; après quel- 
ques discours préalables, voyant 
que j'étais lettré, il tira un paquet 
de prospectus et me pria de souscrire à une nouvelle édition 
qu'il allait donner de Properce, avec notes. Cette demande 
amena naturellement pour réponse que je n'avais pas d'ar- 



158 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

gent, et cet aveu le conduisit à s'enquérir de la nature de 
mes espérances. Reconnaissant que mes esi)érances étaient 
précisément aussi considérables que ma bourse : « Je vois, 
s'écria-t-il, que vous n'êtes pas au courant des choses de la 
ville; je veux vous eu enseigner un côté. Regardez ces pros- 
pectus ; ce sont ces prospectus mêmes qxii me font vivre fort 
à l'aise depuis douze ans. A l'instant où un noble revient de 
ses voyages, oii un créole arrive de la Jamaïque ou bien ime 
douairière de sa maison de campagne, je fraj^pe pour une 
souscription. J'assiège d'abord leurs cœurs par la flatterie, et 
ensuite je fais passer mes prospectus par la brèche. S'ils sous- 
crivent volontiers la première fois, je renouvelle ma requête 
jjour obtenir le prix d'une dédicace. S'ils m'accordent cela, 
je les enjôle une fois de plus pour faire graver leur blason 
en tête du livre. C'est ainsi, continua-t-il , que je vis de la 
vanité et que j'en ris. Mais, entre nous, je suis maintenant 
trop bien connu ; je serais bien aise d'emprunter un peu 
votre visage. Un noble de distinction vient justement de re- 
venir d'Italie; ma figure est familière à son i)ortier; mais si 
vous lui portez cet exemplaire de poésies, je gage ma vie 
que vous réussirez, et nous partagerons la dépouille. 

— Dieu nous bénisse, George ! m"écriai-je. Et c'est là l'em- 
ploi des poètes aujourd'hui? Des hommes comme eux, d'un 
talent sublime, s'abaissent ainsi jusqu'à quémander! Peu- 
vent-ils bien déshonorer leur vocation au point de faire un vil 
trafic d'éloges pour un morceau de pain ? 

« Oh ! non, monsieur, répondit-il. Un vrai poète ne sau- 
rait jamais aller si bas, car partout où il y a génie il y a 
fierté. Les êtres que je suis en train de décrire ne sont que 
des mendiants en rimes. Le poète véritable, s'il brave toutes 
les soufî'rances pour la gloire, recule aussi avec effroi devant 
le mépris, et il n'y a que ceux qui sont indignes de protection 
qui condescendent à solliciter. 

c( Ayant res])rit trop fier pour m'abaisser à de telles indi- 



CHAPITRE XX. IS9 

gnités, et pourtant une fortune trop liumble pour faire nue 
seconde tentative vers la gloire, je fus alors obligé de prendre 
un terme moyen et d'écrire pour gagner mou pain. Mais 
je ne possédais pas les qualités nécessaires à une profession 
où l'assiduité pure et simple peut seule assurer le succès. 
J'étais incapable de réjjrimer mou secret amour des applaudis- 
sements , et je consumais d'ordinaire mon temps à m'efForcer 
d'atteindre une perfection qui n'occujie jias beaucoup de place, 
lorsqu'il eût été i)lns avantageux de l'employer aux })rolixes 
productions d'uue féconde médiocrité. Mon petit morceau pas- 
sait ainsi, au milieu d'une imblicatiou périodique, inaperçu et 
inconnu. Le public avait des clioses plus imijortantes à faire 
que de remarquer la simplicité aisée de mon style ou l'har- 
monie de mes jiériodes. C'étaient autant de feuillets jetés à 
l'oubli. Mes essais étaient ensevelis parmi les essais sur la 
liberté, les contes orientaux et les remèdes contre la morsure 
des chiens enragés, tandis que Philantlios, Philaléthès, Philé- 
leuthérios et Pliilantbropos écrivaient tous mieux que moi, 
parce qu'ils écrivaient plus vite. 

(( Je me mis alors naturellement à ne faire ma société 
que d'auteurs déçus, comme moi-même, qui se louaient, se 
plaignaient et se méprisaient les uns les autres. La jouissance 
que nous trouvions aux travaux de tout écrivain célèbre était 
en raison inverse de leurs mérites. Je m'aperçus que nul 
génie chez autrui ne 2)ouvait me plaire. Mes infortunés para- 
doxes avaient entièrement desséché en moi cette source de 
plaisir. Je ne pouvais ni lire ni écrire avec satisfaction, car la 
perfection chez autrui faisait l'objet de mon aversion, et écrire 
était mon métier. 

« Comme j'étais, un jour, au milieu de ces sombres 
réflexions, assis sur un banc dans Saint-James's Park, un 
jeune gentleman de distinction, que j'avais connu intimement 
à l'Université, s'approcha de moi. Nous nous saluâmes avec 
quelque hésitation ; lui , presque honteux d'être connu par 



i6o 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



(luckj^u'un de si jjiètre uiiue, et moi craigiiaut d'être repoussé. 
Mais mes appréhensions s'évanouirent promptemeut, car Ned 
Tlioruliill était au fond un véritable bon garçon. » 
Je l'interrompis. 

« Que dites-vous, George? Tliorniiill, n'est-ce pas le nom 
que vous avez dit ? Assurément ce ne i)eut être que mon sei- 
gneur. 

— Dieu me bénisse ! s'écria M'^" Arnold. Avez -vous 
M. Thoruliill pour si proche voisin? C'est depuis longtemps 
un ami de notre famille, et nous attendons bientôt sa visite. 

« Le j)remier soin de mon ami, continua mon fils, fut de 
changer mon extérieur au moyen d'un très beau costume 
complet pris dans sa garde-robe, puis je fus admis à sa table 
sur le j)ied moitié d'un ami, moitié d'un subalterne. Mes fonc- 
tions consistaient à l'accompagner aux ventes publiques, à le 
mettre de bonne humeur quand il posait pour son portrait, à 
m'asseoir à gauche dans sa voiture quand la place n'était pas 
prise par un autre, et à l'aider à courir le guilledou, comme 
noiis disions, quand nous avions envie de faire des farces. 
Outre cela, j'avais vingt autres légers emplois dans la mai- 
son. Je devais faire une foule de petites choses sans en être 
prié : apporter le tire-bouchon, tenir sur les fonts tous les 
enfants du sommelier, chanter quand on me le demandait, 
n'être jamais de mauvaise humeur, être toujours modeste, et, 
si je pouvais, me trouver très heureux. 

« Dans ce poste honorable, je n'étais cependant pas sans 
rival. Un capitaine d'infanterie de marine, que la nature avait 
formé pour la place, me disjratait l'affection de mon i^atron. 
Sa mère avait été repasseuse chez iin homme de qualité, et 
par là il avait acquis de bonne heure du goût pour le métier 
de complaisant et de généalogiste. Ce gentleman avait donné 
pour but à sa vie de connaître des grands seigneurs. Plu- 
sieurs l'avaient déjà renvoyé jwur sa stupidité, mais il en 
trouvait encore beaucoup d'aussi sots que lui, qui toléraient 



CHAPITRE XX. i6i 

ses assiduités. La flatterie étant sa profession, il la pratiquait 
avec toute l'aisance et toute l'adresse imaginables, tandis 
qu'elle était gauche et raide, venant de moi ; d'ailleurs, 




comme chaque jour le besoin d'être flatté augmentait chez 
mon patron et qu'à chaque heure j'étais mieux au courant de 
ses défauts, je devenais de moins en moins disposé à le satis- 
faire. Ainsi j'allais, cette fois encore, honnêtement céder le 

21 



102 



LE VICAIRE DE VVAKEFIELD. 



champ libre au capitaine, lorsque mou ami trouva l'occasion 
d'avoir besoin de moi. Il ne s'agissait de rien moins que de 
me battre en duel pour lui, avec un gentleman dont ou pré- 
tendait qir'il avait mis la sœur à mal. Je me rendis prompte- 
ment à sa requête, et, bien que je voie que ma conduite ici vous 
déplaît, l'amitié m'en faisait un devoir impérieux, et je ne pou- 
vais pas refuser. J'entamai l'affaire, désarmai mon antago- 
niste, et eus bientôt après le plaisir de reconnaître que la 
dame n'était qu'une fille de la ville, et l'individu son soute- 
neur et un escroc. Ce service me valut pour récompense les 
plus chaleureuses assurances de gratitude ; mais comme mon 
ami devait quitter la ville dans quelques jours, il ne trouva 

1) as d'autre moyeu de me servir que de me recommander à son 
oncle, sir William Thornhill, et à un autre noble de grande 
distinction, qui occui)ait un poste du gouvernement. Lors- 
qu'il fut parti, mon premier soin fut de porter sa lettre de 
recommandation à sou oncle, homme dont la réputation pour 
toute sorte de vertus était universelle et pourtant justifiée. Les 
serviteurs me reçurent avec les sourires les plus hospitaliers, 
car les visages des domestiques reflètent toujours la bienveil- 
laucc du maître. Introduit dans une grande i)ièce où sir Wil- 
liam ne tarda pas à venir vers moi, je m'acquittai de mon 
message et remis ma lettre, qu'il lut ; et, après quelques mi- 
nutes de silence : « Je vous prie, monsieur, interrogea-t-il, 
apprenez-moi ce que vous avez fait 2)our mou parent, pour 
mériter cette chaude recommandation ? Mais j 'imagine, mou- 
sieur, que je deviue vos titres. Vous vous êtes battu pour 
lui. Et ainsi vous atteudri(>z de moi une récompense jiour 
avoir été l'instrument de ses vices? Je désire, je désire sincè- 
rement que mon refus d'aujourd'hui puisse être en quelque 
manière un châtiment de votre faute, et plus encore, qu'il 

2) uisse avoir quelque influence pour vous induire au repentir. » 

c( Je supportai patiemment la sévérité de cette réjiri- 
mande, parce que je savais qu'elle était juste. Tout mon espoir 



CHAPITRE XX. - 163 

reposait doue maintcnaut sur ma lettre au graud iiersonnage. 
Comme les portes de la noblesse sont presque toujours 
assiégées de mendiants, tout prêts à glisser quelque jiétition 
fiirtive, je trouvai qu'obtenir entrée n'était pas chose facile. 
Cependant, ayant acheté les domestiques avec la moitié de ma 
fortune en ce monde, je fus introduit à la fin dans une pièce 
spacieuse, après avoir, au préalable, envoyé ma lettre pour 
la soumettre à Sa Seigneurie. Pendant cet intervalle plein 
d'anxiété, j'eus tout le ternies de regarder autour de moi. 
Tout était grandiose et heureusement ordonné; la peinture, 
l'ameublement, les dorures me pétrifièrent de respect et élevè- 
rent l'idée que je me faisais du propriétaire. Ah ! pensais-je 
en moi-môme, comme il doit être vraiment grand, le jiosses- 
seur de toutes ces choses, qui porte dans sa tête les affaires 
de l'Etat et dont la maison étale des richesses qui sufiîraient 
à la moitié d'un royaume ! Assurément son génie doit être 
insondable! Pendant ces intimidantes réflexions, j'entendis 
un pas s'avancer lourdement. Ah ! voilà le grand homme 
lui-même ! Non , ce n'était qu'une femme de chambre. Un 
autre pas s'entendit bientôt après. Ce doit être lui 1 Non, ce 
n'était que le valet de chambre du grand homme. A la fin. 
Sa Seigneurie fit en personne son apparition. c( Est-ce voiis, 
cria-t-il, qui êtes le porteur de cette lettre? » Je répondis 
par une inclination. « Ceci m'apprend, continua-t-il, la 
manière dont il se fait que... » Mais juste à cet instant un 
domestique lui remit une carte, et, sans faire plus attention à 
moi, il sortit de la chambre et me laissa savourer mon bon- 
heur à loisir. Je ne le revis plus, jusqu'à ce qu'un valet de 
pied m'eût dit que Sa Seigneurie se rendait à son carrosse 
à la porte. Immédiatement je courus en bas et joignis ma voix 
à celles de trois on quatre antres, qui étaient venus, comme 
moi, pour solliciter des faveurs. Mais Sa Seignem-ie allait 
trop vite pour nous et elle gagnait à larges enjambées la 
porte de son carrosse, lorsque je criai après elle ])Our savoir si 



i64 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

je devais espérer une réponse. Pendant ce temps, il était monté 
et il murmura quelques mots dont je n'entendis qi^.e la moitié, 
l'autre se perdant au milieu du bruit dos roues de la voiture. 
Je restai quelque temps le cou tendu, dans la posture de quel- 
qu'un qui écoiite pour saisir des sons précieux ; mais, regar- 
dant autour de moi, je me trouvai tout seul devant la grande 
porte de Sa Seigneurie. 

c( Ma patience, poursuivit mon fils, était cette fois tout à 
fait épuisée. Exaspéré des mille indignités que j'avais es- 
suyées, j'aurais voulu me précipiter, et il ne me manquait que 
le gouffre pour me recevoir. Je me regardais comme un de ces 
vils objets que la nature a destinés à être jetés de côté dans 
sa chambre aux rebuts, pour y périr dans l'obscurité. Cepen- 
dant il me restait encore une demi-guinée ; je crus que c'était 
une chose dont la nature elle-même ne devait pas me priver; 
mais, afin d'en être sûr, je résolus d'aller immédiatement la 
dépenser taudis que je l'avais , et puis de me confier aux 
événements pour le reste. Comme je m'en allais avec cette 
résolution, il se trouva que le bureau de M. Crispe était ouvert 
avec un aspect engageant, comme pour me faire un cor- 
dial accueil. Dans ce bureau, M. Crispe veut bien oftrir à 
tous les sujets de Sa Majesté une généreuse promesse de 
trente livres sterling par an, pour laquelle promesse tout ce 
qu'ils donnent en retour est leur liberté pour la vie et la per- 
mission de se laisser transporter en Amérique comme es- 
claves. Je fus heureux de trouver un lieu où je pouvais en- 
gloutir mes craintes dans le désespoir, et j'entrai dans cette 
cellule, car elle eu avait l'apparence, avec la dévotion d'un 
moine. J'y trouvai une quantité de pauvres hères, dans des 
circonstances semblables aux [miennes, attendant l'arrivée de 
M. Crispe et présentant en raccourci un tableau exact de 
l'impatience anglaise. Tous ces êtres intraitables, en qiierelle 
avec la fortune, se vengeaient de ses injustices sur leurs pro- 
pres cœurs. Mais M. Crispe arriva enfin, et tous nos murmures 




premier homme qui m'eût parlé eu souriaut. Après quelques 
questions, il reconnut que j'étais apte à tout dans le monde. 
Il réfléchit un instant sur la meilleure manière de me ponr- 



i66 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



voir, et, se frappant le front comme s'il l'avait trouvée, il 
m'assura qu'il était question en ce moment d'une députation 
du synode de Pensylvanie aux Indiens Chickasaw, et qu'il 
emploierait son influence à m'en faire nommer secrétaire. 
J'avais au fond du cœur la conviction que le gaillard men- 
tait, et cependant sa promesse me fit plaisir : le seul son des 
paroles avait quelque chose de si magnifique ! Je jiartageai 
donc honnêtement ma demi-guinée, d^nt une moitié alla 
s'ajoxrter à ses trente mille livres, et avec l'autre moitié je 
décidai d'aller à la plus proche taverne et de m'y donner le 
plus de bonheur que je pourrais. 

« Je sortais dans ce dessein, lorsque je fus rencontré à la 
porte par un capitaine de navire avec lequel j'avais autre- 
fois lié quelque peu. connaissance, et il consentit à me tenir 
compagnie devant un bol de jiuncli. Comme je n'ai jamais 
aimé à faire un secret des circonstances où je me trouve, il 
m'assura que j'étais sur le bord même de ma ruine en écou- 
tant les promesses de l'homme du birreau, parce que son seul 
dessein était de me vendre aux plantations. «Mais, contiuua- 
t-il, je me figure qu'une traversée beaucoup plus courte jjour- 
rait vous mettre très aisément dans un gentil chemin pour 
gagner votre vie. Suivez mon conseil. Mon navire met à la 
voile demain pour Amsterdam. Que diriez-vous d'y monter 
comme passager? Du moment que vous serez débarqué, tout 
ce que vous aurez à faire, ce sera d'enseigner l'anglais aux 
Hollandais, et je garantis que vous trouverez assez d'élèves et 
d'argent. Je suppose que vous comprenez l'anglais à l'heure 
qu'il est, ajonta-t-il, ou le diable y serait. » 

« Je lui donnai cette assurance avec confiance, mais j'ex- 
primai le doute que les Hollandais fassent disposés à ap^irendre 
l'anglais. Il m'afiirma avec serment qu'ils aimaient la chose 
à la folie, et sur cette afiîrmation j'acceptai sa proposition et 
m'embarquai le lendemain pour enseigner l'anglais aux Hol- 
landais. Le vent fut bon, la traversée courte, et, après avoir 



CHAPITRE XX. 167 

payé mon passage avec la moitié de mes effets, je me troiivai 
comme un étranger tombé dn ciel dans nne des principales 
rues d'Amsterdam. Dans cette situation, je n'étais pas disposé 
à laisser passer le temjis sans l'employer à enseigner. En con- 
séquence, je m'adressai à deux ou trois, parmi ceux que je 
rencontrai, dont l'aspect me semblait promettre le plus ; mais 
il nous fut impossible de nous entendre mutuellement. Ce fut 
à ce moment précis seulement que je me rappelai que, pour 
enseigner l'anglais aux Hollandais, il était nécessaire qu'ils 
m'enseignassent le liollaudais d'abord. Comment avais-je fait 
pour ne pas songer à une difficulté si évidente ? Voilà qui me 
confond ; mais il est certain que je n'y avais pas songé. 

c< Ce plan ainsi ruiné, j'eus quelque idée de me rembar- 
quer tout uniment pour l'Angleterre ; mais étant tombé dans 
la compagnie d'un étudiant irlandais qui revenait de Louvain, 
et notre conversation s'étaut portée sur les choses littéraires 
(car on peut observer en passant que j'ai toujours oublié la 
misère de ma situation quand j'ai pu m'eutretenir de sujets 
semblables), j'appris de lui qu'il n'y avait pas, dans toute son 
université, deux hommes qui entendissent le grec. J'en fus 
stupéfait. Sur-le-chami) je résolus d'aller à Louvain et d'y 
vivre eu enseignant le grec, et je fus encouragé dans ce des- 
sein par mon frère étudiant, qui me donna à entendre qu'on 
pourrait bien y trouver sa fortune. 

« Je me mis bravement en route le lendemain matin. 
Chaque jour allégeait le fardeau de mes effets, tel Ésope avec 
son panier au pain, car je les donnai en payement aux Hol- 
landais pour mon logement tout le long du voyage. Lorsque 
j'arrivai à Louvain, j'avais pris la résolution de ne pas aller 
ramper auprès des j)rofesseurs subalternes, mais de j^résenter 
ouvertement mes talents au principal lui-même. J'y allai, 
j'eus audience, et je lui offris mes services comme maître de 
langue grecque, ce qui, m'avait-on dit, était un desideratum 
dans son université. Le principal parut d'abord douter de mes 



i68 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



talents ; mais j'offris de l'en convaincre en traduisant en latin 
nn passage d'un auteur grec quelconque, qu'il désignerait. 
Voyant que j'étais parfaitement de bonne foi dans ce que je 
proposais, il m'adressa ces paroles : «Vous me voyez, jeune 
liomme; je n'ai jamais appris le grec, et je ne trouve pas 
que j'en aie jamais eu besoin. J'ai eu le bonnet et la robe de 
docteur sans grec; j'ai dix mille florins par an sans grec; je 
mange de bon appétit sans grec ; et, en somme, poursuivit-il, 
comme je ne sais pas le grec, je ne crois pas que le grec soit 
bon à rien. » 

c( J'étais maintenant trop loin du pays pour songer à 
m'en retourner ; je me résolus donc à aller de l'avant. J'avais 
quelque connaissance de la musique, une voix passable, et 
je me mis à faire de ce qui était naguère ma distraction un 
moyen immédiat d'existence. Je passai parmi les inoffensifs 
paysans des Flandres et parmi les Français assez pauvres 
pour être vraiment joyeux, car je les ai toiijours trouvés gais 
en proportion de leurs besoins. Toutes les fois que j'arrivais 
près delà maison d'un paysan vers la tombée de la nuit, je 
jouais un de mes airs les plus joyeux, et cela me procurait non 
seulement un logement, mais la subsistance pour le jour sui- 
vant. Une ou deux fois, j'essayai de jouer pour le beau monde; 
mais ceux-là trouvaient toujours mon exécution détestable, et 
ils ne me récompensèrent jamais de la moindre bagatelle. Ceci 
me semblait d'autant plus extraordinaire que, du temps que 
je jouais pour mon plaisir, ma musique ne manquait jamais 
de jeter les gens dans le ravissement, et surtout les dames; 
mais comme c'était maintenant ma seule ressource, on l'accueil- 
lait avec mépris ; ce qui montre combien le monde est prêt à 
déprécier les talents qui font vivre un liomme. 

« Je poussai de cette manière jusqu'à Paris, sans autre 
plan que de regarder autour de moi et d'aller en avant. Les 
gens de Paris aiment beaucoup plus les étrangers qui ont de 
l'argent que ceux qui ont de l'esprit. Comme je ne pouvais 



CHAPITRE XX/ 169 

me piquer d'avoir beaucoup ni de Tun ni de l'autre, on ne me 
goiîta pas beaucoup. Après m'être promené dans la ville 
quatre ou cinq jours et avoir vu les meilleurs hôtels à l'ex- 
térieur, je me préparais à quitter ce séjour de l'hospitalité 
vénale, lorsqu'en traversant une des principales rues, qui ren- 
contrai-je? notre cousin, à qui tout d'abord vous m'aviez 
recommandé. Cette rencontre me fut agréable, et je crois 
qu'elle ne lui déplut pas. Il s'informa de la nature de mon 
voyage à Paris et m'apprit ce qu'il avait lui-même à y 
faire, qui était de collectionner des peintures, des médailles, 
des pierres gravées et des antiquités de toute espèce pour un 
gentleman de Londres qui venait d'acquérir du goût en même 
temps qu'une vaste fortune. Je fus d'aiitant plus surpris de 
voir mon cousin choisi pour un tel office que lui-même m'avait 
souvent déclaré qu'il ne connaissait rien à la question. Je lui 
demandai comment il s'était instruit dans la science de l'ama- 
teur si soudainement, et il m'assura que rien n'était plus 
facile. Tout le secret consistait à s'en tenir strictement à deux 
règles : l'une, de toujours faire remarquer que le tableau au- 
rait pu être meilleur si le peintre s'était donné plus de peine; 
et l'autre, de louer les oiTvrages de Pietro Perugino. « Mais, 
reprit-il, puisque je vous ai jadis enseigné à être auteur à 
Londres, je vais entreprendre aujourd'hui de vous instruire 
dans l'art d'acheter des tableaux à Paris. » 

« J'acceptai sa proposition avec grand empressement, car 
c'était un moyen de vivre, et vivre était dès lors toute mon 
ambition. J'allai donc à son logement, je réparai ma toilette 
grâce à son assistance, et, au bout de quelque temps, je 
l'accompagnai aux ventes publiques de tableaux, où l'on 
comptait que la haute société anglaise fournirait des ache- 
teurs. Je ne fus pas peu surpris de son intimité avec des 
personnes du meilleur monde qui s'en référaient à son juge- 
ment sur chaque tableau ou chaque médaille, comme à un 

guide infaillible du goût. Il tirait très bon parti de mon 

22 



170 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

assistance eu ces occasions ; lorsqu'on lui demandait son avis, 
il m'emmenait gravement à l'écart, me demandait le mien, 
secouait les épaules, prenait l'air profond, revenait et décla- 
rait à la compagnie qu'il ne pouvait donner d'ojiinion sur 
une affixire de tant d'importance. Cependant il y avait lieu 
parfois de mieux payer d'audace. Je me souviens de l'avoir 
vu, après avoir émis l'opiuion qu'une peinture n'avait pas 
assez de moelleux, i^rendre très délibérément une brosse 
cbargée de vernis brun qui se trouvait là par hasard, la pas- 
ser sur le tableau avec un grand sang-froid devant toute la 
compagnie, et demander ensuite s'il n'avait i>as amélioré les 
teintes. 

« Lorsqu'il eut achevé sa commission à Paris, il me 
laissa et me recommanda énergiquement à plusieurs per- 
sonnes de distinction comme quelqu'un de très apte à voyager 
en qualité de précepteur. Quelque temps après, j'étais employé 
dans ces fonctions par un gentleman qui avait amené son 
jjupille à Paris pour lui faire commencer son tour à travers 
l'Europe. Je devais être le gouverneur du jeune gentleman, 
mais à la condition qu'il aurait toujours la permission de se 
gouverner lui-même. Et de fait, mon élève entendait l'art de 
se guider dans les affaires d'argent beaucoup mieux que moi. 
Il était l'héritier d'une fortune d'environ deux cent mille 
livres sterling, que lui avait laissée un oncle aux Indes occi- 
dentales ; et son tuteur, pour le rendre pro2)re à administrer 
cette fortune, l'avait mis clerc chez un procureur. Aussi 
l'avarice était sa passion dominante; toutes ses questions 
le long de la route tendaient à savoir combien on pouvait 
économiser d'argent, quel était l'itinéraire le moins coûteux, 
si l'on pourrait acheter quelque chose qui donnerait un profit 
lorsqu'on en disposerait à Londres. En chemin, les curiosités 
qu'il pouvait voir pour rien, il était assez j^rêt à les regarder; 
mais s'il fallait payer pour en avoir la vue, il affirmait d'or- 
dinaire qu'on lui avait dit qu'elles ne valaient pas la peine 



CHAPITRE XX. ,71 

d'être visitées. Il ne payait jamais nue note sans faire obser- 
ver combien les voyages étaient liorriblemeut dispendieux, et 
il n'avait pas encore vingt et nu ans ! Lorsque nous fûmes 
arrivés à Livourne, comme nous nous promenions pour 
voir le port et les navires, il s'informa du prix du passage 
par mer jusqu'en Angleterre. Il apprit que ce n'était qu'une 
bagatelle comparativement au retour par terre ; aussi fut-il 
incai)al)le de résister à la tentation : il me paya la petite 
partie de mon salaire qui était échue, prit congé et s'embar- 
qua pour Londres avec un seul serviteur. 

c( J'étais donc une fois de plus tout seul dans le monde; 
mais c'était dès lors une chose à laquelle j'étais fait. Toute- 
fois, mon talent en musique ne pouvait me servir de rien 
dans un jiays où tout paysan était meilleur musicien que 
moi. Mais, à cette éj)oque, j'avais acquis un autre talent qui 
répondait aussi bien à mon but : c'était une habileté d'argu- 
mentation particulière. Dans toutes les universités et tous 
les couvents de l'étranger, il y a à certains jours des thèses 
philosophiques soutenues contre tout venant ; si le champion 
combat la thèse avec quelque adresse, il ^leut réclamer une 
gratification en argent, un dîner, et un lit pour une nuit. 
C'est de cette manière que je me conquis un chemin vers 
l'Angleterre, à jiied, de ville eu ville, examinant de plus 
près le genre humain, et, si je puis m'exprimer ainsi, voyant 
les deux côtés du tableau. Mes remarques, toutefois, ne sont 
qu'en petit nombre : j'ai reconnu que la monarchie est le 
meillcTir gouvernement pour les pauvres, et la république, 
pour les riches. J'ai remarqué que richesse est en général 
dans tous les pays synonyme de liberté, et que personne n'est 
assez ami de la liberté lui-même pour n'être pas désireux 
d'assujettir à sa volonté propre la volonté de quelques autres 
membres de la société. 

(( A mon arrivée en Angleterre, je voulais d'abord vous 
rendre mes devoirs et m'enrôler ensuite comme volontaire 



172 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

dans la première expédition qui mettrait à la voile; mais en 
chemin mes résolutions changèrent par la rencontre que je 
fis d'une vieille connaissance qui, à ce que j'appris, apparte- 
nait à une troupe de comédiens sur le point de faire une cam- 
pagne d'été dans la province. La troupe ne sembla pas trop 
mécontente de m'avoir pour pensionnaire. Mais tous m'aver- 
tirent de l'importance de la tâche à laquelle j'aspirais; ils 
me dirent que le public était un monstre à bien des têtes, et 
que ceux-là seuls qui eu avaient une très bonne pouvaient 
lui plaire; que le jeu ne s'apprenait pas en un jour; et que, 
sans certains haussements d'épaule traditionnels qui sont sur 
la scène — mais rien que là — depuis ces cent dernières 
années, je ne jiourrais jamais j^rétendre au succès. La diffi- 
culté fut ensuite de me donner des rôles convenables, car 
presque tous les personnages étaient en main. On me trans- 
porta quelque temps d'un caractère à un autre, jusqu'à ce 
qu'on se fût arrêté sur Horatio, que la vue de la compagnie 
ici présente m'a heureusement empêché de jouer. » 



CHAPITRE XXI 

Courte durée de Vaiuitié entre les méchants ; elle ne subsiste qu'aussi 
longtemps qu'ils y trouvent leur wutuelle satisfaction. 

E récit de mon fils était trop long 
Ijour être fait d'un seul coup. Il en 
commença la première partie ce soir- 
là, et il finissait le reste, après dîner, 
le lendemain, lorsque l'apjmrition de 
l'équipage de M. Tiiornbill à la porte 
sembla mettre un temi)s d'arrêt dans 
la satisfaction générale. Le somme- 
lier, qui était maintenant mon ami 
dans la maison, m'informa tout bas que le squire avait déjà 
fait quelques ouvertures à miss Wilmot, et que sa tante et 




174 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

son oncle avaient l'air d'approuver grandement cette alliance. 
Lorsque M. Tliornhill entra, il parut, en voyant mon fils et 
moi, faire un mouvement en arrière ; mais j'attribuai tout de 
suite cela à la surprise et non au mécontentement. D'ailleurs, 
lorsque nous nous avançâmes pour le saluer, il nous rendit 
nos politesses avec toutes les apparences de la francliise; et, 
un moment après, sa présence ne servait qu'à augmenter la 
gaieté générale. 

Après le thé, il me prit à part pour s'informer de ma 
fille. Lorsque je lui eus fait savoir que mes recherches 
avaient été infructueuses, il sembla fort surpris et ajouta 
qu'il était souvent allé chez moi depuis, afin de porter des 
consolations au reste de ma famille qu'il avait laissée en 
parfaite santé. Il demanda ensuite si j'avais fait part du mal- 
heur à miss Wilmot ou à mon fils ; et sur ma réponse que je 
ne le leur avais pas dit jusqu'ici, il approuva fortement ma 
prudence et mes précautions, m'engageant à garder la chose 
secrète à tout prix : « Car, à le prendre du meilleur côté, 
s'écria-t-il, ce n'est jamais que proclamer sa propre honte; et 
peut-être miss Livy n'cst-elle pas aussi coupable que nous 
l'imaginons tous. » Ici, nous fûmes interrompus par un domes- 
tique qui vint prier le sqiiire de rentrer pour figurer dms les 
contredanses; il me laissa absolument convaincu de l'intérêt 
qu'il semblait prendre à mes affaires. Cependant ses inten- 
tions pour miss Wilmot étaient trop évidentes pour qu'on 
s'y méprît; mais elle n'en semblait jias parfaitement contente 
et elle les supportait plutôt pour se conformer à la volonté 
de sa tante que par inclination réelle. J'eus même la satisfac- 
tion de la voir accorder à mon infortuné fils quelques regards 
bienveillants que l'autre ne pouvait lui arracher ni par sa for- 
tune ni par ses assiduités. Le calme apparent de M. Thornhill 
ne me surprenait pas peu cependant. Il y avait mainte- 
nant une semaine que nous étions là, retenus par les pres- 
santes instances de M. Arnold; cependant plus miss Wilmot 



CHAPITRE XXI. I7S 

montrait chaque jour d'affection à mon fils, plus l'amitié de 
M. Tliornliill pour lui semblait s'accroître j^roportionnel- 
lement. 

Il nous avait donné jadis les plus bienveillantes assu- 
rances qu'il emploierait son crédit à servir notre famille; mais 
cette fois sa générosité ne se borna pas aux promesses seules. 
Le matin que j'avais fixé pour mon départ, M. Thornliill vint 
à moi avec un air de véritable plaisir, pour m'informer d'uu 
service qu'il avait rendu à son ami George. Ce n'était rien 
moins que de lui avoir obtenu une commission d'enseigne 
dans un régiment qui allait jiartir pour les Indes occiden- 
tales; il n'en avait promis que cent livres sterling, son 
influence ayant été suffisante pour faire rabattre les deux 
cents autres. « Pour ce service, qui n'est que bagatelle, 
continua le jeune gentilhomme, je ne désire d'autre récom- 
])ense que d'avoir été utile à mon ami; et pour les cent 
livres à payer, si vous n'êtes pas en état de les trouver vous- 
même, je les avancerai, et vous me rembourserez à votre loi- 
sir. » C'était une faveur telle que les mots nous manquaient 
pour exprimer combien nous en étions touchés ; je donnai 
donc avec empressement mon billet de la somme, et je témoi- 
gnai autant de gratitude que si j'avais eu l'intention de ne 
jamais jiayer. 

George devait partir le lendemain pour Londres afin de 
s'assurer de sa commission, conformément aux instructions de 
son généreiTX jn'otecteur, qui jugeait très utile de faire dili- 
gence, de peur que, sur les entrefaites, quelque autre ne se 
présentât avec de jdus avantageuses propositions. Le lende- 
main donc, de bonne heure, notre jeune soldat était prêt au 
départ et semblait la seule personne parmi nous qui n'en fût 
j)as affectée. Les fatigues et les dangers quïl allait braver, 
les amis et la maîtresse — car miss "VVilmot l'aimait réel- 
lement — ({u'il laissait derrière lui, ne refroidissaient en rien 
son ardeur. A})rès qu'il eut pris congé du reste de la compa- 



176 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

gnie, je lui donnai tout ce que j'avais, ma bénédiction. « Et 
maintenant, mon garçon, que tu vas combattre pour ta 
patrie, m'écriai-je, souviens-toi comment ton brave grand- 
père combattit pour son roi sacré, lorsque la fidélité chez 
les Bretons était une vertu. Va, mon fils, imite-le en tout, 
hors ses infortunes, si ce fut une infortune de mourir avec 
lord Falkland. Allez, mon fils, et si vous tombez, au loin, 
nu et privé des pleurs de ceux qui vous aiment, souvenez- 
vous que les larmes les plus précieuses sont celles que 
le ciel verse en rosée sur la tête sans sépulture dhm sol- 
dat. » 

Le matin suivant, je pris congé de la bonne famille qui 
avait eu l'amabilité de me garder si longtemps, non sans ex- 
primer à plusieurs reprises à M. Thornhill ma gratitude pour 
sa récente générosité. Je les laissai dans la jouissance de tout 
le bonheur que l'abondance et la bonne éducation procurent, 
et je repris le chemin de la maison, désespérant de retrouver 
jamais ma fille, mais envoyant au ciel mes soupirs pour qu'il 
l'épargnât et lui donnât pardon. J'étais arrivé à environ vingt 
milles de la maison, ayant loué un cheval pour me porter, car 
j'étais encore faible, et je me consolais dans l'espoir de voir 
bientôt tout ce qui m'était le plus cher sur la terre. Mais 
comme la nuit venait, je m'arrêtai à une petite auberge sur 
la route et priai le patron de me tenir compagnie devant une 
pinte de vin. Nous nous asshnes à côté du feu de la cuisine, 
qui était la plus belle pièce de la maison, et bavardâmes sur 
la politique et les nouvelles du pays. Nous en vînmes, entre 
autres sujets, à parler du jeune squire Thornhill qui, m'as- 
sura l'hôte, était détesté autant que son oncle, sir William, 
qi;i venait quelquefois au pays, était aimé. Il poursuivit en 
disant qu'il ne s'appliquait qu'à trahir les filles de ceux qui 
le recevaient chez eux, et qu'après .une quinzaine ou trois se- 
maines de possession, il les mettait dehors sans compensation 
et abandonnées dans le monde. 



CHAPITRE XXI. 



177 



Comme nous prolongions ainsi la conversation, sa femme, 
qyii était sortie pour faire de la monnaie, rentra, et, s'aperce- 
vant cpie son mari prenait nn plaisir dont elle n'avait pas sa 
part, elle lui demanda d'une voix irritée ce qu'il faisait là; à 
quoi il ne répliqua qu'en buvant ironiquement à sa santé. 




« Monsieur Symonds, s'écria-t-elle, vous en usez fort mal avec 
moi, et je ne le supporterai pas plus longtemps. Ici les trois 
quarts de la besogne, c'est moi qui les ai à faire, et le qua- 
trième reste en plan ; pendant ce temps vous ne faites que vous 
imbiber avec les clients tout le long du jour, tandis qu'une 
cuillerée de liqueiir, dût-elle me guérir de la fièvre, je n'eu 
toucbe jamais une goutte. » Je vis alors à quoi elle en avait, 
et je lui remplis immédiatement un verre qu'elle prit avec 

23 



178 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

nue révérence, et, bnvaut à ma bonne sauté : « Monsieur, 
rejn-it-elle, ce n'est pas tant ponr la valeur de ce qu'on boit 
que je me mets en colère; mais on ne saurait s'en empêclier, 
quand la maison s'en va par les fenêtres. S'il faut presser les 
clients ou les voyageurs, tout le fardeau m'en retombe sur le 
dos, et il aimerait autant mâcher ce verre que de bouger pour 
aller réclamer lui-même. Nous avons maintenant là-haut une 
jeune femme qui est venue prendre logement ici, et je crois 
bien qu'elle n'a pas d'argent, elle est trop polie ])om cela. Je 
suis sûre du moins qu'elle ne se presse pas de payer, et je 
voudrais qu'on le lui remît en l'esprit. — Lui remettre en 
l'esprit! s'écria l'hôte. Que signihe cela? Si elle n'est pas 
pressée, elle est sûre. — C'est ce que je ne sais pas, répli- 
qua la femme, mais je sais que je suis sûre qu'elle est ici 
dc])uis (piiuzo jours et que nous n'avons pas encore vu la 
couleur de son argent. — Je suppose, ma chère, que nous 
aurons tout en bloc. — En bloc! s'écria l'autre. J'espère 
bien que nous l'aurons d'une manière ou de l'autre ; et, cela 
ce soir même; j'y suis bien décidée; ou dehors la coureuse, 
armes et bagages! — Songe, ma femme, s'écria le mari, 
que c'est une femme bien née et qu'elle mérite plus de res- 
pect. — Pour ce qui est de cela, riposta Tiiôtesse, bien née 
ou non, elle pliera bagage, et plus vite que ça. Les gens bien 
nés peuvent être bons là où ils prennent; mais, pour ma part, 
je n'ai jamais vu venir grand profit d'eux à l'enseigne de la 
Herse. » 

Ce disant, elle monta en courant un étroit escalier qui 
allait de la cuisine à une chambre au-dessus de nos têtes, et 
je reconnus bientôt à ses éclats de voix et à l'aigreur de ses 
reproches qu'il n'y avait point d'argent à obtenir de sa 
logeuse. Je pouvais entendre très distinctement ses récrimi- 
nations. c( Dehors, dis-je, plie bagage à l'instant même, cou- 
reiTse, infâme dévergondée, on je te fais une marque dont tu 
ne guériras pas de trois mois ! Quoi ! vaurienne, venir loger 



CHAPITRE XXI. 179 

dans une honnête maison sans posséder un sou marqué ni un 
rouge liard ! Allons ! filons ! dis-je. — clière madame ! criait 
l'étrangère, ayez pitié de moi, ayez pitié d'une pauvre créa- 
ture abandonnée, pour une nuit seulement, et la mort aura 
vite fait le reste. » Je reconnus sur-le-cliamp la voix de ma 
jmuvre enfant perdue, d'Olivia. Je volai à son secours au mo- 
ment où la femme la traînait déjà par les cheveux, et je pris en 
mes bras la pauvre misérable abandonnée. « Yous êtes la bien- 
venue toujours, la bienvenue, ma chère, chère perdue, mon 
trésor, dans le cœur de votre vieux père. Que les méchants 
t'abandonnent ; il y a quelqu'un dans le monde qui, du moins, 
ne t'abandonnera jamais. Quand tu aurais à répondre de dix 
mille crimes, je veux te les pardonner tous. — mon cher... 

— pendant cpielques minutes elle ne put rien dire de plus — 
mon cher, mon cher papa, à moi I Les anges jjeuvent-ils être 
plus tendres ? Qu'ai-je fait pour mériter tant? Le scélérat, je le 
hais et me hais moi-même. Payer d'opprobre tant de bonté ! 
Vous ne pouvez pas me pardonner. Je le sais; vous ne le 
pouvez pas. — Si, mon enfant; du fond de mon cœur, je te 
pardonne! Repens-toi seulement, et l'un et l'autre nous se- 
rons heureux encore. Nous verrons encore beaucoup de beaux 
jours, mon Olivia ! — Ah ! jamais, monsieur, jamais. Le reste 
de ma misérable vie doit être ignominie au dehors et honte 
au foyer. Mais, qwoi 1 papa, vous êtes plus pâle que vous 
n'aviez l'habitude de l'être. Se peut-il qu'une créature telle 
que moi vous cause tant de tourment? Assurément, vous avez 
trojj de sagesse pour vous charger des douleurs de ma faute. 

— Notre sagesse, jeune femme... — Ah ! pourquoi un nom si 
froid, papa? s'écria-t-elle. C'est la première fois que vous 
m'appelez d'un nom si froid. — Pardon, ma chérie, repris-je; 
mais j'allais faire cette remarque, c'est que la sagesse ne 
forme que lentement un abri contre le chagrin, quoique, à la 
fin, ce soit un abri sûr. » L'hôtesse revint à ce moment pour 
savoir si nous ne voudrions pas un appartement plus convc- 



i8o 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



nable, ce que nous accei^tâmes, et elle nous conduisit dans 
une cliambre où nous j)ouvions nous entretenir plus libre- 
ment. Après nous être un peu calmés en causant, je ne pus 
éviter de lui demander avec quelques détails j^ar qi;els de- 
grés elle était arrivée à sa misérable situation présente. « Ce 
scélérat, monsieur, dit-elle, dès le premier jour de notre 
rencontre , m'a fait des propositions secrètes , mais hono- 
rables. 

— Scélérat, en vérité ! m'écriai-je. Et cejjendant je suis en 
quelque sorte surpris qu'un homme du bon sens de M. Bur- 
chell et qui semblait avoir tant d'honneur ait pu se rendre 
coupable de cette vilenie délibérée et s'introduire ainsi dans 
une famille pour la détruire. 

— Mon cher papa, répondit ma fille, vous êtes victime 
d'une étrange erreur. M. Burchell n'a jamais essayé de me 
tromper ; au lieu de cela, il saisissait toutes les occasions de 
me prévenir en particulier contre les artifices de M. Thorn- 
hill, qui, je le vois maintenant, est encore pire qu'il ne me 
le représentait. — M. ïhoruhill I iuterrompis-je. Est-il pos- 
sible? — Oui, monsieur, répondit-elle, c'est M. Thornhill qui 
m'a séduite; c'est lui qui emjjloyait ces deux dames, comme il 
les appelait, mais qui, en réalité, n'étaient que des femmes 
perdues de la ville sans éducation ni pitié, pour nous attirer 
jusqu'à Londres. Ses artifices, vous vous le rajjpelez, auraient 
réussi sans la lettre de M. Burchell où il leur adressait 
ces reproches que nous nous sommes tous ajjpliqués. Com- 
ment il a pu avoir assez d'influence j^our déjouer leurs in- 
tentions, c'est encore un secret pour moi ; mais je suis con- 
vaincue qu'il a toujours été notre plus chaud, notre plus 
sincère ami. 

— Vous me confondez, ma chère, m'écriai-je. Je vois main- 
tenant que mes premiers soupçons de la bassesse de M. Thorn- 
hill n'étaient que trop bien fondés. Mais il peut triompher 
en sécurité, car il est riche, et nous sommes pauvres. Mais 



CHAPITRE XXI. i8i 

dis-moi, mon enfant, assurément il a fallu une tentation bien 
puissante pour anéantir ainsi les impressions de ton éducation 
et des penchants aussi vertueux que les tiens. 




phe qu'au désir 

que j'avais de le rendre heureux, lui, et non moi. Je savais 
qiie la cérémonie de notre mariage, célébrée secrètement 
par un prêtre papiste, ne le liait en aucune façon, et que je 
n'avais à me fier à rien qu'à son honneur. — Quoi ! l'inter- 
romi)is-je. Ainsi vous avez été réellement mariés par un 
prêtre dans les ordi-es ? — Oui, monsieur, nous l'avons été. 



l82 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



répliqna-t-elle, qnoi(j[n'il uous ait fait jurer à l'un et à l'autre 
de celer son uom. — Eli bien ! alors, mon enfant, reve- 
nez dans mes bras, et maintenant vous êtes mille fois plus 
la bienvenue qu'auparavant ; car maintenant vous êtes sa 
femme d'intention et de fait ; et toutes les lois des bommes, 
fussent-elles écrites sur des tables de diamant, ne sauraient 
diminuer la force de ce lien sacré. 

— Hélas ! papa, réplirpia-t-elle , vous ne connaissez 
guère ses vilenies ; il s'est fait marier déjà par le même 
prêtre à six ou huit femmes qu'il a trompées et abandon- 
nées. 

— A-t-il fait cela? m'écriai-je. Alors nous devons faire 
pendre le prêtre, et vous déposerez contre lui dès demain. — 
Mais, monsieur, répondit-elle, cela sera-t-il bien, ayant juré 
le secret? — Ma chère, ré2)liquai-je, si vous avez fait cette 
promesse, je ne peux pas, je ne veux pas chercher à vous la 
faire violer. Quand même cela pourrait profiter au bien géné- 
ral, il ne faut pas que vous déposiez contre lui. Dans toutes 
les institi;tions humaines on admet un mal moindre pour pro- 
curer un bien plus grand ; c'est ainsi qu'en politique on jjcut 
céder line province j)our s'assurer d'un royaume, et qu'en mé- 
decine on peut retrancher un membre pour conserver le corps. 
Mais en religion la loi est écrite et inflexible : ue jamais faire 
le mal. Et cette loi, mon enfant, est juste; car autrement, si 
l'on commettait un mal moindre pour procurer un bien j^lus 
grand, on encourrait ainsi une culpabilité certaine dans l'at- 
tente d'un avantage aléatoire. Et quand même l'avantage 
devrait certainement s'ensuivre, il se pourrait que l'intervalle 
entre l'acte et l'avantage, intervalle pendant lequel il est 
admis que l'on est coupable, fût celui dans lequel nous 
sommes appelés à répondre des choses que nous avons faites, 
et où le livre des actions humaines est clos à jamais. Mais je 
vous interromps, ma chère; continuez. 

— Dès le matin du lendemain, continua-t-elle, je vis quel 



CHAPITRE XXI. 183 

peu de fond je devais faire sur sa sincérité. Ce matin-là même, 
il me présenta deux autres malheureuses femmes que, comme 
moi, il avait trompées, mais qui vivaient satisfaites dans la 
prostitution. Je l'aimais trop tendrement pour supporter de 
telles rivales dans son affection, et je m'efforçai d'oublier mon 
inflxmie au milieu du tumulte des i)laisirs. Dans ce but, je dan- 
sais, je faisais de la toilette, je parlais beaucoup; mais j'étais 
toujours malheureuse. Les messieurs qui venaient en visite me 
parlaient à tout moment du pouvoir de mes charmes, et cela 
ne faisait que contribuer à accroître ma tristesse, car tout ce 
pouvoir, je l'avais perdu, rejeté loin de moi. Ainsi ciiaque jour 
je devenais plus pensive, et lui plus insoleat; tant qu'à la fin 
le monstre eut l'effronterie de m'offrir un jeune baronnet de sa 
connaissance. Ai-je besoin de dire, monsieur, combien cette 
ingratitude me perça au vif? Ma réponse à cette pro2)Osition 
fut comme une fureur folle. Je voulus partir. Comme je m'en 
allais, il m'offrit une bourse; mais je la lui jetai à la face avec 
indignation et je m'arrachai de lui dans une rage qui pendant 
un temps me maintint insensible aux misères de ma situa- 
tion. Mais je ne tardai pas à jeter les yeux aiitour de moi et 
je me vis, créature vile, abjecte et coupable, sans un ami au 
monde à qui m'adresser. 

« Juste à ce moment, une voiture publique vint à passer 
et j'y pris i)lace, sans autre but que d'être emportée loin d'un 
misérable que je méprisais et détestais. On me descendit ici, 
où, depuis mon arrivée, je n'ai eu pour compagnes que mes 
propres anxiétés et la dureté de cette femme. Les heures de 
joie que j "ai passées avec maman et ma sœur me sont aujoiir- 
d'iuii devenues douloureuses. Leurs chagrins sont grands, 
mais les miens sont plus grands que les leurs, car les miens 
sont mêlés de crime et d'infamie. 

— Ayez patience, mon enfant, m'écriai-je, et j'espère 
encore que les choses s'amélioreront. Prenez quelque re- 
pos cette nuit ; demain je vous mènerai à la maison , vers 



i84 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

votre mère et le reste de la famille, de qui vous recevrez 
un bienveillant accueil. La pauvre femme! cela l'a frappée 
au cœur ; mais elle vous aime toujours, Olivia, et elle par- 
donnera. » 



CHAPITRE XXII 



Les offenses se pardonnent aisément lorsqu'il y a l'amour au fond. 



E lendemain, je pris ma fille eu 
croupe et me remis eu route vers la 
maison. Le long du chemin, je m'ef- 
forçai par tous les moj^eus de l'ame- 
ner à calmer ses cliagrius et ses 
craiutes, et de l'armer de courage 
pour soutenir la présence de sa mère 
offensée. Je saisissais toutes les occa- 
sions qu'offrait le spectacle du beau 
pays que nous traversions pour faire remarquer combien le 
ciel nous est plus clément que nous ne le sommes les uns 

24 




iS6 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

envers les autres, et combien les infortunes du fait de la 
nature sont peu nombreuses. Je l'assurais (qu'elle ne s'aper- 
cevrait jamais d'aucun changement dans mon affection , et 
que pendant ma vie, qui pouvait être longue encore, elle 
pourrait compter sur un gardien et un guide. Je l'armais 
contre les censures du monde, lui faisais voir que les livres 
sont j)Our les misérables de bons compagnons, qui ne font 
jwint de reproches, et que, s'ils ne peuvent nous amener 
à jouir de la vie, ils nous enseignent, du moins, à la sup- 
porter. 

Le cheval de louage qui nous ])ortait devait être mis, le 
soir, à une auberge sur la route, à environ cinq milles de la 
maison, et, comme je désirais préparer ma famille à la récep- 
tion de ma fille, je me décidai à la laisser cette nuit-là à 
l'auberge et à revenir la chercher, accompagné de mon aiitre 
fille Sophia, de bonne heure le lendemain matin. 11 était nuit 
avant que nous eussions atteint l'étape fixée. Cependant, 
après l'avoir vue installée dans une chambre convenable et 
avoir commandé à l'hôtesse de quoi la restaurer, je l'em- 
brassai et continuai mon chemin vers la maison. Et mainte- 
nant mon cœur éprouvait de nouvelles sensations de plaisir à 
mesure que j'approchais de cette paisible demeure. Comme 
un oiseau qi;'une alarme a chassé de son nid, mes ati'ections 
devançaient la hâte de mes pas et planaient autour de mon 
petit foyer avec tout le ravissement de l'esjjoir. J'évoquai 
toutes les choses tendres que j'avais à dire, et jouissais 
d'avance de la bienvenue que j'allais recevoir. Je sentais déjà 
l'affectueux embrassement de ma femme, et je souriais à la 
joie des petits. Comme je ne marchais pas vite, la nuit s'avan- 
çait rai)idement. Les travailleurs du jour s'étaient tous reti- 
rés pour prendre leur repos ; les lumières étaient éteintes 
dans toutes les chaumières ; aucun bruit ne se faisait entendre 
que celui du coq perçant ou de la puissante gueule du chien 
de garde, dans les profondeurs du lointain. J'approchais du 



CHAPITRE XXII. 187 

séjour de ma joie, et je u"cu étais pas encore à deux cents 
yards que notre honnête dogue accourut me souhaiter la. 
bienvenue. 

Il était près de minuit cpiaud j'arrivai frapper à ma porte. 
Tout était calme et silencieux; mon cœur se dilatait, gonflé 
d'un bonheur indicible, lorsrpie, éiwuvantement ! je vis la 
maison éclater comme un jet de flamme, et toutes les ouver- 
tures rouges de feu ! Je poussai convulsivement un grand cri 
et tombai inanimé sur la pierre. Ce bruit donna l'alarme à 
mon fils, qui était resté endormi jusque-là. En voyant les 
flammes, il réveilla aussitôt ma femme et ma fille ; ils se pré- 
ci2)itèrent tous dehors, sans vêtements, fous d'effroi, et me 
rappelèrent à la vie par leur angoisse. Mais ce ne fut que 
pour contempler de nouveaux objets d'horreur, car les flammes 
s'étaient pendant ce temps emparées du toit de notre habita- 
tion qui s'écroulait morceau j)ar morceau, tandis que la 
famille restait là dans un silence d'agonie, les yeux fixes, 
comme si elle jouissait du spectacle de l'embrasement. Je les 
regardai tour à tour, eux et l'incendie, jjuis je jetai les yexrx 
aiitour de moi, chercliant les enfants ; mais ils ne paraissaient 
pas. malheur! «Où sont, criai-je, où sont mes petits en- 
fants? — Ils sont brûlés vifs dans les flammes, dit ma femme 
avec calme, et je vais mourir avec eux. » A ce moment, j'en- 
tendis à l'intérieur le cri des petits que le feu venait de réveil- 
ler. Kien u'aurait pu m'arrêter. « Où sont, où sont mes en- 
fants? criai-je, en me précipitant à travers les flammes et en 
faisant sauter la porte de la chambre où ils étaient enfermés. 
Où sont mes petits? — Ici, cher papa, nous sommes ici», 
criaient-ils ensemble i)endant que les flammes prenaient au 
lit où ils étaient couchés. Je les saisis tous deux dans mes 
bras et les emportai à travers le feu en courant aussi vite 
que possible; juste comme j'en sortais, le toit s'abîma. 
« Maintenant, m"écriai-je en levant mes enfants dans mes 
bras , maintenant, que les flammes continuent de dévorer, et 



i88 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



que tous mes bieus périssent ! Les voici ! j'ai sauvé mou trésor. 
Voici, ma bien-aimée, voici nos trésors, et nous connaîtrons 
encore le bonheur. » Nous baisâmes nos petits chéris mille 
fois; ils s'attachaient à nos cous et semblaient partager nos 
transports, pendant que leur mère riait et pleurait tour à 
tour. 

Je restai dès lors calme spectateur des flammes ; mais au 
bout de quelque temps, je commençai à m'apercevoir que mon 
bras était brûlé jusqu'à l'épaule d'une terrible façon. Il était 
donc hors de mon pouvoir de donner à mon fils aucun secours, 
soit pour essayer de sauver nos effets, soit pour empêcher les 
flammes de se propager jusqu'à notre blé. Cependant les voi- 
sins avaient pris l'alarme et arrivaient en courant à notre 
aide ; mais tout ce qu'ils purent faire fut de rester, comme 
nous, spectateurs de la catastrophe. Mes biens, et entre 
autres les billets de banque que je tenais en réserve pour la 
fortune de mes filles, furent entièrement consumés, excepté 
une boîte contenant quelques papiers, qui était dans la cui- 
sine, et deux ou trois autres choses de peu d'importance que 
mon fils avait emportées dès le premier moment. Les voisins, 
toutefois, contribuèrent en ce qu'ils poiwaient à alléger notre 
détresse. 

Ils nous apportèrent des vêtements et garnirent une 
de leurs granges d'ustensiles de cuisine; de sorte que, lors- 
que le jour vint, nous avions une autre liabitation , toute mi- 
sérable qu'elle fût, oii nous retirer. L'honnête homme, mou 
plus proche voisin, et ses enfants ne furent pas les moins zélés 
à nous pourvoir de toutes les choses nécessaires et à noirs offrir 
toutes les consolations qu'une bienfaisance spontanée pouvait 
suggérer. 

Lorsqiie les frayeurs de ma famille se furent calmées, la 
curiosité de connaître la raison de ma longue absence se fit 
jour à la place. Je leur appris donc tout en détail et conti- 
nuai en les joréparaut à recevoir notre enfant perdue ; bien 




désirais faire en sorte qu'elle fût la bienvenue à partager ce 
que nous avions. Cette tâche eût été plus difficile sans notre 



igo LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

calamité récente, qui avait liumilié l'urgueil de ma femme 
et l'avait émoussé an contact d'afflictions plus poignante?. 
Incapable d'aller clierclicr ma ])auvre enfant moi-même, à 
cause de mon bras qui devenait très douloureux, j'envoyai 
mon fils et ma fille, qui ne tardèrent pas à revenir, soutenant 
la coupable. Elle n'avait pas le courage de lever les yeux 
vers sa mère à laquelle mes exhortations n'avaient pu per- 
suader une réconciliation parfaite, car les femmes ont un 
sentiment des erreurs féminines beaucoup plus fort que les 
hommes. « Ah ! madame, lui dit sa mère, c'est en un bien 
pauvre lieu que vous venez, après tant d'élégance. Ma fille 
Sopliia et moi ne pouvons offrir que bien peu de distraction 
à des personnes q:ii n'ont eu pour société que des gens de 
distinction. Oui , miss Livy, votre pauvre père et moi, nous 
avons souffert beaucoup dernièrement ; mais j'esjière que le 
ciel vous pardonnera.» Devant cet accueil, la malheureuse 
victime restait pâle et tremblante, ne pouvant ni jjleurer ni 
répondre. Mais je ne poiivais rester jJus longtemps spectateur 
silencieux de sa détresse; aussi, donnant à ma voix et à mes 
manières un degré de sévérité qui avait toujours été suivi 
d'une immédiate soumission : « Je demande, femme, que 
l'on retienne ici mes jmroles une fois pour toutes, dis-je : je 
vous ai ramené une pauvre créature errante et trompée. Sou 
retour au devoir appelle la renaissance de votre tendresse. 
Les véritables rigueurs de la vie tombent maintenant sur 
nous à coups pressés; ne les augmentons donc pas par des 
discussions entre nous. Si nous vivons ensemble en bonne har- 
monie, noiis 2)Ouvous encore avoir du contentement, car nous 
sommes assez pour fermer la porte aiix critiques mécliantes 
du monde et pour nous soutenir mutuellement. La clémence 
du ciel est promise à qui se repent ; laissons-nous guider 
par cet exemple. Le ciel, on nous l'assure, se réjouit beau- 
coup plus de voir un pécheur repentant que quatre-vingt- 
dix-neuf personnes qui se sont maintenues, sans en dévier, 



CHAPITRE XXII. 191 

daus la droite voie. Êt c'est cliose juste, car le seul effort 
I)ar lequel nous nous arrêtons court sur la pente raj^ide du 
sentier de la perdition est en lui-même une plus énergique 
manifestation de vertu que l'accomplissement de cent actes 
de justice. » 



CHAPITRE XXIII 

Nul que le méchanl ne peut être longtemps et complètement misérable. 

L nous fallait maintenant quelque 
assiduité au travail pour rendre 
notre séjour du moment aussi con- 
venable que possible, et nous nous 
retrouvâmes bientôt en état de 
jouir de notre ancienne sérénité. 
Incapable d'aider mon fils dans 
nos occupations habituelles , je fai- 
sais des lectures à ma famille dans 
les quelques livres qui avaient été sauvés, et particuliè- 
rement dans ceux qui, en amusant l'imagination, contri- 

25 




194 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

buent à alléger le cœnr. Nos bons voisins venaient anssi 
chaque jour avec les meilleures paroles de consolation, et ils 
fixèrent une époque où ils devaient tous se mettre à réparer 
mon ancienne demeure. L'honnête fermier William ne fut 
pas le dernier parmi ces visiteurs, et cordialement, il nous ofï'rit 
sou amitié. Il aurait même renouvelé ses attentions aiiju'ès de 
ma fille; mais elle le repoussa de manière à le faire s'abstenir 
de toute sollicitation future. Son chagrin semblait de ceux 
qui persistent, et elle était la seule personne de notre petite 
société qu'une semaine n'avait j)as suffi à rendre à la gaieté. 
Elle avait désormais perdu cette innocence ignorante du 
rouge de la honte, qui jadis lui enseignait à se res2)ecter elle- 
même et à trouver son plaisir à plaire. L'angoisse avait main- 
tenant jjrofondément pris possession de son esprit; sa beauté 
commençait à être atteinte en même temps que sa santé, et 
toute froideur contribuait encore à l'altérer. Cliaque mot tendre 
à l'adresse de sa sœur lui mettait un serrement au cœur et 
line larme dans les yeux; et comme un vice, même guéri, en 
implante toujours d'autres là où il a existé, sa première faute, 
quoique effacée par le repentir, avait laissé la jalousie et l'eu- 
vie derrière elle. Je m'efforçais en mille façons de diminuer 
son souci ; j'oubliais même mes propres douleurs dans ma 
sollicitude pour elle, recueillant les anecdotes amusantes de 
l'histoire qu'une bonne mémoire et quelque lecture pouvaient 
me suggérer. « Notre bonheur, ma chère, disais-je, est au 
poiTvoir de quelqu'un qui peut l'amener de mille manières 
inattendues et propres à confondre notre prévoyance. Si un 
exemple est nécessaire pour prouver cela, mon enfant, je vous 
répéterai une anecdote que nous a racontée un grave, quoique 
parfois romanesque, historien. 

c( Matilda avait été mariée très jeune à un noble Napoli- 
tain du plus haut rang, et, à l'âge de quinze ans, elle se 
trouva veuve et mère. Un jour qu'elle caressait son petit 
enfant à la fenêtre ouverte d'un appartement donnant sur 



CHAPITRE XX m. 195 

le Vulturue, l'enfant, d'un élan soudain, s'écliappa de ses bras 
pour tomber dans l'eau de la rivière où il disparut en un 
moment. La mère, surprise et affolée, fait effort pour le 
sauver et plonge après hii ; mais, loin de pouvoir porter aide 
à l'enfant, elle ne se sauve elle-même qu'avec peine sur la rive 
opposée, juste au moment où le pays était, de ce côté-là, pillé 
par des soldats français qui la firent aussitôt prisonnière. 

c Comme la guerre se faisait entre les Français et les Ita- 
liens avec la dernière inhumanité, ils allaient immédiatement 
se porter sur elle aux deux extrémités que l'appétit des sens 
et la cruauté suggèrent. Ce vil projet fut pourtant arrêté par 
un jeune officier qui, bien que leur retraite commandât la plus 
grande diligence, la prit en croupe et l'emiwrta saine et sauve 
jusqu'à sa ville natale. La beauté de cette jeune femme avait 
d'abord séduit ses yeux; son mérite bientôt après lui séduisit 
le cœur. Ils se marièrent ; lui s'éleva à la position la plus 
baute ; ils vécurent longtemps ensemble, et ils étaient heu- 
reux. Mais la félicité d'un soldat ne peut jamais s'appeler 
permanente : plusieurs années après , les troupes qu'il com- 
mandait ayant subi un échec, il fut obligé de chercher refuge 
dans la ville où il avait demeuré avec sa femme. Ils y soutin- 
rent un siège, et la ville à la fin fut prise. Les historiens ne 
peuvent guère présenter ailleurs plus d'actes de cruauté que 
ceux que les Français et les Italiens commirent en ce temps- 
là les uns sur les autres. En cette circonstance, les vainqueurs 
décidèrent de mettre à mort tous les prisonniers français, mais 
particulièrement le mari de l'infortunée Matilda, parce qu'il 
avait été la ju'incipale cause de la prolongation du siège. 
Leurs décisions s'exécutaient généralement dès qu'elles étaient 
prises. On amena le soldat captif, et le bourreau se tenait tout 
prêt avec son glaive, tandis que les spectateurs, dans un 
lugubre silence, attendaient le coup de mort, siTspendu seu- 
lement jusqu'à ce que le général, qui présidait comme juge, 
eût donné le signal. Ce fut dans cet intervalle d'angoisse et 



196 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

d'atteute que Matilda vint dire le dernier adieu à sou mari 
et à sou sauveur, déplorant la situation misérable où elle se 
trouvait et la cruauté du destin, qui l'avait empêchée de 
périr d'une mort prématurée dans le Yulturne pour la faire 
assister à des calamités encore plus grandes. Le général, qui 
était un jeune homme, fut frappé d'étonnement devant sa 
beauté et de pitié devant sa détresse; mais il éprouva des 
émotions plus fortes quand il l'entendit parler du péril 
qu'elle avait autrefois couru. Il était son fils, le petit enfant 
pour lequel elle s'était précipitée dans im si grand danger. 
Il la reconnut sur-le-cliamp comme sa mère et tomba à ses 
pieds. Le reste se suppose aisément : le captif fut mis en 
liberté, et tous les bonheurs que l'amour, l'amitié et le devoir 
pouvaient donner à chacun se trouvèrent réunis. » 

C'est ainsi que j'essayais d'amuser ma fille; mais elle 
écoutait d'une attention distraite, car ses propres infortunes 
occupaient toute la pitié qu'elle avait jadis pour celles des 
autres, et rien ne lui donnait du soulagement. En société, 
elle redoutait le mépris; et dans la solitude, elle ne trouvait 
que douleur. Telle était la noire profondeur de sa misère, lors- 
que nous reçûmes un avis certain que M. Tlioruhill allait se 
marier avec miss Wilmot, pour laquelle je l'avais toujours 
soupçonné d'avoir un réel amour, bien qu'il saisît devant 
moi toutes les occasions de manifester à la fois du mépris 
pour sa personne et pour sa fortune. Cette nouvelle ne fit 
qu'accroître l'afiiiction de la pauvre Olivia; une violation de 
foi si flagrante était j)lus que son courage ne pouvait sujjpor- 
ter. Cependant je résolus de prendre des renseignements plus 
positifs et d'empêcher, s'il était possible, l'exécution de ses 
projets en envoyant mon fils chez le vieux M. Wilmot, avec 
mission de savoir la vérité sur ces bruits et de remettre à 
miss Wilmot une lettre qui lui apprendrait la conduite de 
M. Thornhill dans ma famille. Mon fils partit avec mes 
instructions, et, au bout de trois jours, il revint, nous assu- 



CHAPITRE XXIII. 197 

rant de l'exactitude de mes renseignements ; mais il lui avait 
été impossible de remettre la lettre, et il avait été obligé de 
la laisser, parce que M. Tliornliill et miss Wilmot étaient 011 




peu de jours ; le dimanche avant 

son arrivée, ils s'étaient montrés ensemble à l'église en 
grande pompe, la fiancée escortée de six demoiselles, et lui 
d'autant de messieurs. Leurs noces prochaines remplissaient 
toute la contrée de réjouissances, et ils avaient coutume de 



igS LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

sortir ensemble à clieval dans le plus splendicle appareil qu'on 
eût vu dans le pays dej)uis bien des années. Tous les amis des 
deux familles étaient là, partiadièrement l'oncle du squire, sir 
William Tliornliill, qui avait une si excellente réputation. Il 
ajouta qu'il n'y avait en train que plaisirs et fêtes; que tout le 
pays vantait la beauté de la jeune fiancée et la bonne mine 
du prétendu^ et qu'ils s'aimaient extrêmement l'un et l'autre ; 
et il conclut qu'il ne pouvait s'empêcher de trouver M. Thorn- 
liill un des bommes les plus beureux qui fussent au monde. 

(( Eh bien, qu'il le soit s'il le peut, repris-je. Mais, mon 
fils, regardez ce lit de paille et ce toit qui n'est même pas un 
abri , ces murs croulants et ce sol humide , mon misérable 
corps estropié par le feu, et mes enfants pleurant autour de 
moi pour avoir du pain : c'est à tout cela que vous êtes 
venu en revenant à la maison, mon enfant; et cependant ici, 
oui, ici , vous voyez un liomme qui, pour tout au monde, ne 
voudmit pas changer nos situations. mes enfants ! si vous 
l^ouviez seulement apprendre à faire commimier ensemble vos 
cœurs, si vous saviez quels nobles compagnons vous pouvez 
en faire, vous vous soucieriez peu des élégances et des splen- 
deurs des corrompus. Tous les hommes, ou à peu près, ont 
été instruits à appeler la vie un passage, et à s'appeler eux- 
mêmes des voyageurs. La comparaison pourrait être meilleure 
encore si l'on remarquait que les bons sont joyeux et sereins 
comme des voyageurs qui reviennent vers leurs foyers, et les 
méchants heureux seulement par intervalles, comme des voya- 
geurs qui s'en vont en exil. » 

Ma compassion pour ma pauvre fille, que ce nouveau dé- 
sastre accablait, interrompit ce que j'avais encore à dire. Je 
priai sa mère de la soutenir, et, un instant après, elle revint 
à elle. A partir de ce moment, elle parut jdus calme, et je 
m'imaginai qu'elle avait acquis un nouveau degré d'énergie ; 
mais l'apparence me trompait, car sa tranquillité n'était que 
l'abattement d'une douleur portée au comble.Une quantité de 



CHAPITRE XXIII. 199 

provisions, qxie nous envoyaient charitablement mes bons pa- 
roissiens, semblait répandre une nouvelle joie dans le reste de 
la famille, et je n'étais pas fàclié de les voir \me fois encore 
plus enjoués et j^lus à l'aise. Il aurait été injuste de troubler 
leur contentement dans le seul but de mêler leurs pleurs à 
ceux d'un chagrin opiniâtre, ou de leur faire jiorter le poids 
d'une tristesse qu'ils ne rcsscutaient pas. Aiuisi une fois de 
plus cliacxm autour de la table conta son histoire; on demanda 
une chanson, et la gaieté voulut bien voltiger autour de notre 
humble demeure. 



CHAPITRE XXIV 



Nouvelles calamités. 

E leudemain matin, le soleil se 
leva particulièrement chaud pour 
la saison; aussi fîmes-nous la par- 
tie de déjeuner ensemble sur le 
banc aux chèvrefeuilles. Là, pen- 
dant que nous nous reposions, ma 
fille cadette, à ma demande, joi- 
gnit sa voix au concert qui se 
donnait dans les arbres autour de 
nous. C'était en ce lieu que ma pauvre Olivia avait vu pour 
la première fois son séducte;ir, et tout servait à rappeler sa 
peine. Mais la mélancolie qu'excitent des objets plaisants, ou 
qu'inspirent des sons harmonieux, calme le cœur au lieu 

26 




202 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



de le ronger. La mère ressentit également dans cette occa- 
sion un doux mouvement de tristesse; elle pleura, et elle 
aima sa fille comme autrefois. <; Allons ! ma mignonne Oli- 
via, s"écria-t-elle, donnez-nous ce petit air mélancolique que 
votre papa aimait tant. Votre sœur Sopliia s'est déjà exé- 
cutée. Allons, enfant, cela fera plaisir à votre père.» Elle 
obéit avec une grâce si pathétique que j'en fus ému. 

Quand femme descend jusqu'à la folie, 
Et trouve trop tard que les hommes trahissent, 
Quel charme peut calmer sa mélancolie ? 
Quel art peut laver sa faute en l'effaçant ? 

Le seul art pour couvrir sa faute, 
Pour cacher sa honte à tous les yeux, 
Pour donner le repentir à son amant 
Et lui déchirer le cœur, c'est de mourir. 

Comme elle terminait la dernière strophe, à laquelle sa 
voix entrecoupée par la douleur donnait une douceur particu- 
lière, l'apparition de l'équipage de M. Thornhill à quelque 
distance nous jeta tous dans l'alarme et surtout augmenta le 
malaise de ma fille aînée qui, désireuse d'éviter le traître, 
retourna à la maison avec sa sœur. Quelques minutes après, 
il était descendu de sa voiture, et, se dirigeant vers l'endroit 
où j'étais encore assis, il s'informa de ma santé avec son air de 
familiarité habituel. « Monsieur, lui dis-je, votre assurance 
à cette heure ne fait qu'ajouter à la bassesse de votre carac- 
tère. Il fiit un temps où j'aurais châtié votre insolence d'oser 
ainsi paraître devant moi. Mais aujourd'hui vous êtes en sû- 
reté, car l'âge a refroidi mes passions, et ma profession, les 
réprime. 

— Je jure, mon cher monsieur, répondit-il, que je suis 
stupéfait de tout cela, et je ne saurais comprendre ce que cela 
veut dire 1 J'espère que vous ne croyez pas que la récente 
excursion de votre fille avec moi ait eu rien de criminel. 



CHAPITRE XXIV. 203 

— Va 1 criai-je ; tu es un misérable, un i)auvre misérable, 
à faire pitié, et de toute manière un menteur!... Mais votre 
avilissement vous garantit de ma colère. Pourtant, mon- 
sieur, je descends d'une famille où l'on n'aurait pas supporté 
ceci... Et c'est ainsi, vil personnage, que pour satisfaire une 
passion d'un moment tu as rendu une pauvre créature misé- 
rable pour la vie et souillé une famille qui n'avait rien que 
l'honneur pour lot! 

— Si elle ou vous, répliqua-t-il, êtes décidé à être misé- 
rable, je . ne puis pas- l'emjièclier. Mais vous pouvez encore 
être heureux, et quelque opinion que vous ayez formée de moi, 
vous me trouverez toujours prêt à y coutril)uer. Nous pour- 
rons la marier à un autre dans quelque temps, et, ce qui 
est mieux encore, elle pourra garder aussi son amant; car je 
proteste que je continuerai toujours à avoir un véritable senti- 
ment pour elle. » 

Je sentis toutes mes passions se soulever à cette nouvelle 
proposition dégradante. En effet, si l'esprit souvent reste 
calme sous de grands outrages, une petite vilenie suffit à un 
moment donné pour toucher Tàme au vif et l'aiguillonner jus- 
qu'à la fureur. « Fuis ma vue, reptile, m'écriai-je, et ne con- 
tinue pas à m'insulter de ta présence. Si mon brave fils était 
ici, il ne le souffrirait pas ; mais je suis vieux et impuissant, 
et, de toute façon, détruit. 

— Je vois, dit-il, que vous êtes décidé à m'obliger de par- 
ler plus durement que je n'en avais Tintention. Mais comme 
je vous ai montré ce qu'on peiit esjiérer de mon amitié, il 
n'est peut-être pas hors de place de vous représenter les con- 
séquences que peut avoir mon ressentiment. Mon avoué, à qui 
votre billet a été remis, menace fort, et je ne sais comment 
arrêter le cours de la justice autrement qu'en payant la somme 
moi-même, ce qui, en raison des dépenses que j'ai dû faire 
dernièrement à l'occasion de mon prochain mariage, n'est pas 
si facile à faire. D'un autre côté, mon intendant i)arle de venir 



204 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

pour le loyer : il est certain qu'il connaît sou devoir, car je ne 
m'inquiète jamais d'affaires de cette nature. Cependant je vou- 
drais encore pouvoir vous servir, et même vous avoir, vous et 
votre fille, à mou mariage qui doit bientôt se célébrer avec 
miss Wilmot : c'est ma charmante Arabelle elle-même qui 
vous le demande, et j'espère que vous ne refuserez pas. 

— Monsieur Thoruliill, répliquai-je, écoutez-moi une fois 
pour toutes. Quant à votre mariage avec n'importe qui autre 
que ma fille, je n'y consentirai jamais, et quand même votre 
amitié pourrait m'élever sur un trône, ou votre ressentiment 
me plonger au tombeau, je les mépriserais l'une et l'autre. 
C'est que tu m'as une fois douloureusement, irréparablement 
trompé. Je reposais mon cœur sur ton honneur, et j'y ai 
trouvé la bassesse. Jamais plus, donc, ne t'attends à de l'ami- 
tié de ma part. Va, jouis de ce que la fortune t'a donné, 
beauté, richesse, santé et plaisir. Va, laisse-moi au besoin, 
à l'infamie , à la maladie et à la douleur. Tout abattu que je 
suis, mon cœur saura encore revendiquer sa dignité, et si tu 
as mon jaardou, tu auras toujours mou méjjris. 

— S'il en est ainsi, riposta-t-il , comptez-y, vous sentirez 
les effets de cette insolence , et vous verrez promptement le- 
quel est le plus digue objet de mépris, de vous ou de moi. » 
Là-dessus il partit brusquement. 

Ma femme et mon fils, qui assistaient à cette entrevue, 
semblaient terrifiés par l'appréhension. Mes filles, de leur côté, 
voyant qu'il était parti, sortirent pour apprendre le résultat 
de notre conférence, et quand elles le connurent, elles n'eu 
furent pas moins alarmées que les autres. Mais quant à moi, 
je dédaignais les derniers excès de sa malveillance : le coup 
était déjà frappé, et désormais je me tenais prêt à repousser 
tout nouvel effort, semblable à un de ces engins emplojœs 
dans l'art de la guerre, qui, de quelque côté qu'on les jette, 
présentent toujours une pointe pour recevoir l'eunemi. 

Nous ne tardâmes pas à voir toutefois qu'il n'avait pas 



CHAPITRE XXIV. 205 

menacé en vain; car, dès le lendemain matin, son intendant 
arrivait pour demander mou loyer annuel , que , par suite des 
accidents déjà racontés, j'étais incaiJable de payer, La consé- 
quence de cette incapacité fut que le soir même il emmena 
mon bétail, lequel fut évalué et vendu le lendemain à moitié 




prix de sa réelle valeur. Ma femme et mes 
enfants me supplièrent alors d'accepter 
toutes les conditions plutôt que d'encourir 
une ruine complète. Elles me prièrent même de permettre 
une fois de plus ses visites, et employèrent toute leur petite 
éloquence à peindre les calamités que j'allais endurer, — les 
horreurs d'une prison par une saison si rigoureuse, et les 
dangers menaçant ma santé par suite de l'accident qui m'était 
dernièrement arrivé dans l'incendie. Mais je demeurai iné- 
branlable. 



2o6 



LE VICAIRE DE AVAKEFIELD. 



t( Pourquoi, mes trésors, m'écriai-je, pourquoi voulez-vous 
essayer de me persuader ce qui n'est pas juste ? Mon devoir 
m'a enseigné à lui pardonner; mais ma conscience n'admet- 
tra pas que je l'approuve. Voudriez-vous me faire applaudir 
devant le monde ce qu'intérieurement mon cœur doit condam- 
ner? Voudriez-vous me voir, tranquillement assis, flatter 
celui qui nous a traliis ignoblement, et, pour éviter une pri- 
son, souffrir continuellement les liens plus douloureux d'un 
enchaînement moral? Non, jamais ! Si nous devons être en- 
levés à ce séjour, tenons-nous-en seulement à ce qui est bieu ; 
et, où que nous soyons jetés, nous aurons toujours ime retraite 
enchantée où nous pourrons, avec une intrépidité mêlée de plai- 
sir, jeter nos regards autour de nos propres coeurs ! » 

C'est ainsi que nous passâmes la soirée. Le matin sui- 
vant, de bonne heure, comme il était tombé une neige très 
abondante pendant la nuit, mon fils s'occupait à la déblayer 
et à oiivrir un passage devant la porte. Il n'y avait pas tra- 
vaillé longtemps lorsqu'il rentra précipitamment, la figure 
toute pâle, nous dire que deux étrangers, qu'il reconnaissait 
pour des officiers de justice, se dirigeaient vers la maison. 

Il parlait encore qu'ils entrèrent ; ils s'approclièrent du 
lit où j'étais couché, et, m'ayant au préalable informé de leurs 
fonctions et de leur mission, ils m'arrêtèrent prisonnier et 
m'invitèrent à me préparer à aller avec eux à la geôle du 
comté, qui était à onze milles de là. 

(( Mes amis, dis-je, vous venez par une température bien 
sévère pour me mener en prison ; et la chose est particu- 
lièrement malheiireuse en ce moment, car je me suis récem- 
ment brûlé un bras d'une façon terrible, ce qui m'a donué 
une légère fièvre ; et puis je manque de vêtements jjour me 
couvrir, et je suis maintenant trop f;xible et trop vieux pour 
marcher loin dans une neige si épaisse ; mais s'il en doit être 
ainsi... » 

Je me tournai alors vers ma femme et mes enfants , et 



CHAPITRE XXIV. 207 

leur donnai pour iustructious de rassembler le peu de choses 
qui uous restaient et de se préparer immédiatement à quitter 
ces lieux. Je les conjurai de se luiter, et je priai mon fils 
de prêter assistance à sa sœur aînée, qui, ayant conscience 
d'être la cause de toutes nos calamités, était tombée évanouie 
et avait perdu à la fois le sentiment de son existence et de 
ses maux. J'encourageai ma femme, pâle et tremblante, qui 
serrait dans ses bras nos petits enfants épouvantés, s'attacliant 
à son sein, muets et craignant de lever les yeux sur les étran- 
gers. Pendant ce temps, ma fille cadette préparait notre dé- 
part, et comme on lui répétait souvent de faire diligence, au 
bout d'une heure environ nous fûmes prêts à nous mettre eu 
route. 




CHAPITRE XXV 



// n'est pas de situation, quelque misérable qti'elle semble, qui ne soit 
accompagnée de quelque espèce de consolation. 



ous qiiittâmes ces lieux paisibles, 
et nous mîmes à marcher lentement, 
Ma fille aînée était affaiblie par une 
fièvre lente qui commençait, depuis 
quelques jours , à miner sa constitu- 
tion. Un des ofiîciers, qui avait un 
cheval, eut la bonté de la prendre 
derrière lui, car ces hommes eux- 
mêmes ne peuvent dépouiller entiè- 
rement tout sentiment d'humanité. Mou fils conduisait un 
des petits par la main, et ma femme l'autre, tandis que je 
m'appuyais sur ma fille cadette, dont les larmes coulaient, 
non sur ses projires malheurs, mais sur les miens. 

27 




2[0 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



Nous étions à euviron deux milles de mon ancienne de- 
nienre, lorsqne nons vîmes nne fonlc qui courait et criait der- 
rière nous, composée d'une cinquantaine de mes plus pauvres 
paroissiens. Ils se furent bientôt, avec d'épouvantables impré- 
cations, saisis des deux ofificiers de justice, et, jurant qu'ils ne 
verraient jamais leur ministre aller en prison tant qu'ils 
auraient une goutte de sang à verser pour sa défense, ils se 
disposaient à les malmener rudement. Les conséqiiences 
auraient pu être fatales^ si je ne m'étais immédiatement inter- 
posé, et si je n'avais, non sans quelque difficulté, arraclié les 
officiers aux mains de cette multitude furieuse. Mes enfants, 
qui regardaient déjà ma délivrance comme assurée, semblaient 
transportés de joie et étaient incapables de contenir leur ravis- 
sement. Mais ils ne tardèrent pas à se détromper lorsqu'ils 
m'entendirent parler à ces pauvres gens abusés, qui venaient, 
croyaient-ils, pour me rendre service. 

« Quoi, mes amis ! m'écriai-je, est-ce là la façon dont vous 
m'aimez ? Est-ce la manière dont vous obéissez aux instruc- 
tions que je vous ai données dans la chaire ? Défier ainsi la 
justice en face et apporter la ruine sur vous-mêmes et sur 
moi ! Quel est votre meneur? Montrez-moi l'homme qui vous 
a séduits ainsi. Aussi sûr qu'il existe, il éprouvera mon ressen- 
timent. Hélas ! cher troujieau abusé, revenez à votre devoir 
envers Dieu, envers votre pays et envers moi. Peut-être vous 
verrai-je encore un jour ici dans des circonstances plus fortu- 
nées, et contribue rai-je à vous faire la vie plus heureuse. Mais 
que ce soit du moins ma consolation, lorsque je j^arqucrai mes 
brebis pour l'immortalité, qu'il n'en manque aucune au trou- 
peau. y> 

Tous semblèrent alors pénétrés de repentir, et, fondant en 
larmes, ils vinrent l'un après l'autre me dire adieu. Je serrai 
tendrement la main de chacun d'eux, et, leur laissant ma 
bénédiction, je continuai ma route sans rencontrer aucun 
autre empêchement. Quelques heures avant la nuit, nous attei- 



CHAPITRE XXV. 



211 



gnîmes la ville, ou plutôt le village; car elle ne se composait 
que de quelques humbles maisons, ayant entièrement perdu 
son opulence d'autrefois, et ne gardant, pour toute marque de 
son ancienne supériorité, que la prison. 

A l'entrée, nous nous arrêtâmes à une auberge, où nous 
prîmes les rafraîcliissements que l'on pouvait se procurer le 
plus vite, et je soupai avec ma famille aussi gaiement que 
de coutume. Après les avoir vus convenablement installés 
I)Our la nuit, je suivis les officiers du shérif à la prison, qui, 
jadis construite en vue de la guerre, consistait en une vaste 
salle solidement grillée et pavée de pierres, commune aux mal- 
faiteurs et aux débiteurs à certaines heures de la joxirnée. 
Outre cette salle, chaque prisonnier avait une cellide à j^art, 
où il était enfermé pour la nuit. 

Je m'attendais, en entrant, à ne trouver que lamentations 
et cris de misère de toute sorte; mais il eu fut bien diffé- 
remment. Les prisonniers semblaient tous conspirer à un des- 
sein commun, celui d'oublier de penser au milieu de la joie et 
du bruit. On m'informa du petit tribut requis d'ordinaire en 
ces occasions, et je me rendis immédiatement à la requête, 
bien que le jDeu d'argent que j'avais fût bien près d'être com- 
plètement épuisé. On l'envoya aussitôt s'échanger contre de 
quoi boire, et la prison tout entière ne tarda pas à être pleine 
de vacarme, de rires et de profanation. 

« Comment ! m'écriai-je à part moi , des hommes si véri- 
tablement vicieux seront gais, et moi, je serai triste ! Je ne 
souffre que le même emprisonnement, et je crois avoir plus 
de raisons qu'eux d'être heureux. » 

C'est par de semblables réflexions que je travaillai à me 
rendre gai ; mais la gaieté n'a jamais été produite par l'effort, 
lequel est, en soi, pénible. Comme j'étais assis dans un coin 
de la prison, l'air pensif, un de mes compagnons de captivité 
s'avança, s'assit près de moi et entama la conversation. Ce fut 
toujours ma règle invariable dans la vie de ne jamais éviter 



212 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



la conversation d'aucune ])ersonne semblant vouloir parler avec 
moi ; car, si l'individu était bon, je pouvais profiter de son in- 
struction, et s'il était mauvais, il pouvait trouver du secours 
dans la mienne. Je remarquai que celui-ci était un liomme 
d'expérience et d'un énergique, mais inculte bon sens; il 
avait une parfaite connaissance du monde, comme ou dit, ou 
pour parler plus proprement, de l'espèce humaine vue du 
mauvais côté. Il me demanda si j'avais pris soin de me pré- 
cautionner d'un lit, ce qui était iin détail auquel je n'avais 
pas une seule fois songé. 

« C'est fâcheux , dit-il ; car on ne vous donne ici rien 
que de la paille, et votre chambre est très grande et tr^s 
froide. Toutefois, comme vous avez l'air d'être un gentleman, 
et que j'en ai été un moi-même dans mon temps, je mets de 
bon cœur une partie de ma literie à votre service. » 

Je le remerciai, exprimant mou étonnement de trouver 
dans une geôle une telle humanité pour l'infortune, et j'ajou- 
tai, pour lui faire voir que j'étais un lettré, que le sage de 
l'antiquité avait semblé comprendre la valeur d'un compagnon 
dans l'affliction lorsqu'il avait dit : Ton kosmon aire, ei dos 
ton etairon * ! «Et de fait, continuai-je , qu'est le moud.; 
s'il n'offre rien que solitude? 

— Vous parlez du monde, monsieur, rejn-it mon compa- 
gnon. Le monde retombe en enfance, et pourtant la cosmo- 
gonie ou création du monde a rendu perplexes les philoso- 
phes de tous les âges. Quelle mêlée confuse d'oiDiuions n'ont- 
ils pas soulevée sur la création du monde! Sanchoniathon, 
Manéthon, Bérose et Ocellus Lucanus ont tous tenté la ques- 
tion, mais en vain. Le dernier a ces paroles : Anarchon ara 

kai atelutaion ta pan, ce qui implique — Je vous demande 

pardon d'interrompre tant d'érudition, monsieur, m'écriai-je ; 
mais je crois avoir entendu tout cela déjà. N'ai-je pas eu le 

1. Enlève le monde, iJourvu que tu donnes un ami. 



CHAPITRE XXV. 213 

plaisir de vous voir une fois à la foire de Welbridge , et ne 
vous nommez -vous pas Éphraïm Jenkinson? » A cette 
question, il se contenta de soupirer. « Je suppose que vous 




devez vous rappeler, repris-je, un docteur Primrose, à qui 
vous avez acheté un cheval ? » 

Alors M. Jenkinson se souvint de moi sur-le-cliamp ; l'obs- 
curité du lieu et l'approche de la nuit l'avaient empêché de 
distinguer auparavant mes traits. «Oui, monsieur, reprit-il, je 
me souviens de vous parfaitement bien. J'ai acheté un cheval. 



214 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

mais oublié de le payer. Votre voisin Flamborougli est le seul 
plaignant que je redoute en aucune façon aux ])rocliaines 
assises, car il a l'intention de déposer positivement contre 
moi comme faussaire. Je regrette de tout mon cœur, mon- 
sieur, de vous avoir jamais trompé, et, de fait, d'avoir trompé 
qui que ce soit ; car, vous voyez, continua-t-il en montrant 
ses fers, à quoi m'ont conduit mes tours. 

— Eh bien! monsieur, répliquai-je, votre bonté à m'offrir 
un secours lorsque vous ne pouviez rien espérer en échange sera 
payée par les efforts que je ferai pour adoucir ou supprimer 
tout à fait la déposition de M. Flamborough. Je lui enverrai 
mon fils à cet effet à la première occasion, et je ne fais pas le 
moindre doute qu'il ne se rende à ma requête. Pour ce qui 
est de ma propre déposition, vous n'avez pas besoin d'avoir 
aucune inquiétude à ce sujet. 

— Eh bien ! monsieur, répondit-il, tout ce que je pourrai 
vous rendre en retour, je le ferai. Voiis aurez plus de la moitié 
de mes couvertures cette nuit, et j'aurai soin de me poser 
comme votre ami dans la prison, où je crois avoir quelque 
influence. » 

Je le remerciai et ne pus m'empêcher de manifester ma 
surprise du changement de son extérieur et de l'air de jeunesse 
qu'il avait à présent; car, lorsque je l'avais vu auparavant, il 
paraissait avoir soixante ans au moins. 

« Monsieur, répondit-il, vous êtes pe;; au courant des 
choses de ce monde. J'avais en ce temps-là de faux cheveux, et 
j'ai ai^jDris l'art de contrefaire tous les âges, dejniis dix-sept 
jusqu'à soixante-dix ans. Ah! monsieur, si j'avais seulement 
consacré à apprendre un métier la moitié de la peine que j'ai 
prise à devenir un coquin, je serais peut-être un homme riche 
aujourd'hui. Mais, tout chenapan que je suis, je peux toujours 
me montrer votre ami, et cela peut-être au moment où vous 
vous y attendez le moins. )) 

Nous fûmes em^^êchés de pousser plus loin cette couver- 



CHAPITRE XXV. 2i5 

sation, par l'arrivée des aides du geôlier, qni venaient faire 
l'appel nominal des prisonniers et les enfermer pour la nuit. 
Il y avait aussi un homme avec une botte de paille, lequel me 
conduisit, le long d'un sombre et étroit corridor, dans une 
chambre pavée comme la prison commune. Dans iin coin de 
cette chambre, j'étendis mon lit de paille et les couvertures 
donuées par mon compagnon. Ceci foit, mon conducteur, qui 
était assez poli, me souliaita le bonsoir. Après mes médita- 
tions habituelles et lorsque j'eus loué celui qui me frappait 
de sa correction céleste, je me couchai et dormis le jjIus 
tranquillement du monde jusqu'au matin. 



CHAPITRE XXVI 



■Réformes dans la prison. — Pour rendre les lois complètes , elles devraient 
récompe?iser aussi bien que punir. 



E lendemain matin de bonne heure, 
je fus réveillé par ma famille, que 
je trouvai en larmes à mon chevet. 
L'aspect lugubre de tout ce qui était 
autour de nous les avait, à ce qu'il 
semble, abattus sous son influence. 
Je les grondai doucement de leur 
chagrin, en leur affirmant que je 
n'avais jamais dormi avec plus de 
tranquillité, et je m'informai ensuite de ma fille aînée, qui 
n'était pas avec eux. Ils m'apprirent que son malaise et sa 

28 




2l8 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



fatigue de la veille avaient augmenté sa fièvre, et qu'on avait 
jugé qu'il valait mieux ne jms l'amener. Mon premier soin fut 
d'envoyer mon fils retenir une chambre ou deux pour y loger 
la famille, aussi près de la prison qu'il serait possible d'en 
trouver. Il obéit ; mais il ne put trouver qu'une seule pièce, 
qu'il loua à bas prix pour sa mère et ses sœurs, le geôlier 
ayant l'humanité de consentir à ce que lui et ses deux petits 
frères couchassent dans la prison avec moi. On leur prépara 
donc, dans un coin delà chambre, un lit qui me parut être 
tout ce qu'il fallait. Je désirai cependant savoir d'abord si 
mes jeunes enfants voudraient bien coucher en un lieu qui 
avait semblé les effrayer en entrant. 

« Eh bien! mes bons enfants, m'écriai-je, comment trouvez- 
vous votre lit? J'es2:»ôre que vous n'avez pas peur de coucher 
dans cette chambre, toute sombre qu'elle paraisse ? 

— Non, i^apa, dit Dick; je n'ai peur de coucher nulle part 
où vous êtes. 

— Et moi, dit Bill, qui n'avait encore que quatre ans, 
j'aime mieux tous les endroits où est mon papa. » 

J'assignai ensuite à chaque membre de la famille ce qu'il 
avait à faire. Ma fille reçut pour instruction particulière de 
veiller à la sauté affaiblie de sa sœur; ma femme devait 
s'occuper de moi; mes petits garçons auraient à me faire la 
lecture. « Et quant à vous, mon fils, contiuuai-je, c'est du 
labeur de vos mains que nous devons tous attendre notre 
subsistance. Votre salaire d'homme de peine stiôira pleine- 
ment, avec la sobriété convenable, à nous entretenir tous, et 
même confortablement. Voilà que tu es âgé de seize ans, mon 
fils ; tu as de la force, et elle t'a été donnée dans un but bien 
utile : elle doit saiiver de la faim vos parents et votre famille 
sans ressources; préparez -vous donc aujourd'hui même à 
chercher de l'ouvrage pour demain, et rapportez chaque soir 
pour notre entretien l'argent que vous gagnerez. » 

Lui ayant ainsi donné ses instructions et ayant réglé tout 



CHAPITRE XXVI. 219 

le reste, je descendis à la iirison commune, où je pouvais jouir 
de plus d'air et d'espace. Mais je n'y étais pas depuis long- 
temps qne les blasphèmes, l'obscénité et la brutalité qui 
m'assaillaient de tous côtés me chassèrent dans ma cliambre. 
J'y restai pendant quelque temps, réfléchissant à l'étrang-e 
iufatuation de ces misérables qui, voyant le genre humain tout 
entier en guerre ouverte contre eux, travaillaient encore à se 
faire pour l'avenir un formidable ennemi. 

Leur endurcissement excitait ma compassion la plus pro- 
fonde et effaçait de mon esprit mou propre mal. Il me parut 
même que c'était un devoir qui m'incombait que d'essayer de 
les ramener. Je résolus donc de redescendre encore, et, en 
déj)it de leur mépris, de leur donner des conseils et de les 
vaincre 'pav la persévérance. M"étant rendu au milieu d'eux, 
je tîs part de mon dessein à M. Jenkinson, qui en rit de bon 
cœur, mais qui le communiqua aux autres. La proposition fut 
reçue avec la jilus grande gaieté, car elle promettait de four- 
nir un nouveau fonds d'amusement à des gens qui n'avaient 
pour s'égayer d'autres ressources que celles qu'on peut tirer 
de la moquerie et de la débauche. 

Je leur lus une partie du service d'une voix haute et 
simple, et je vis que mon auditoire s'en divertissait sans ré- 
serve. D'obscènes murmures, des gémissements de contrition 
ironiques, des clignements d'yeux, des accès de toux, tour à 
tour excitaient les rires. Je continuai néanmoins à lire avec 
ma solennité naturelle, sentant que ce que je faisais en amé- 
liorerait peut-être quelques-uns, sans pouvoir d'aucun d'eux 
recevoir la moindre souillure. 

Après la lecture, j'entamai une exhortation calculée au 
début plutôt pour les amuser que pour les condamner. J'ai déjà 
fait observer que leur bien était le seul motif qui pût m'enga- 
ger à agir ainsi, que j'étais leur compagnon de prison, et qne 
maintenant prêcher ne me rapportait plus rien. J'étais aflfligé, 
leurdisais-je, deles entendre parler d'une façon si impie, parce 



220 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



qu'ils n'y gagnaient rien et qu'ils pouvaient y perdre beau- 
coup. « Soyez-en sûrs, eu effet, mes amis, m'écriai-je — 
car vous êtes mes amis, quoique le monde puisse renier votre 
amitié, — quand même vous prononceriez douze mille jurons 
en un jour, cela ne mettrait pas un sou dans votre bourse. Que 
signifie-t-il donc de faire à tout moment appel au diable et de 
courtiser son amitié, puisque vous voyez qu'il vous traite si 
indignement ? Il ne vous a rien donné ici-bas, vous le voyez, 
qu'une bouche pleine de jurons et un ventre vide, et, d'après 
les meilleurs renseignements que j'ai de lui, il ne vous don- 
nera rien de bon plus tard. 

c( Si nous sommes maltraités dans nos relations avec un 
homme, nous nous adressons naturellement ailleurs. Ne vau- 
drait-il donc pas la peine d'essayer seulement comment vous 
trouveriez le traitement d'un autre maître, qui, du moins, 
nous donne de belles promesses pour nous faire venir à lui ? 
Assurément, mes amis, de toutes les stupidités du monde 
celui-là doit avoir la plus grande qui, après avoir dévalisé 
une maison, court demander protection aux agents de po- 
lice. Et pourtant, en quoi êtes-vous plus sages ? Vous êtes 
tous à chercher un appui auprès de quelqu'un qui vous a trahis 
déjà, à vous adresser à un être plus malicieux qu'aucun de 
tous les agents de police ; car ceux-ci se contentent de vous 
attirer dans le piège et de vous perdre; mais lui attire et perd, 
et, ce qui est pire que tout, c'est qu'il ne vous lâchera pas 
quand le bourreau aura fini. » 

Lorsque j'eus conclu, je reçus les compliments de mon 
auditoire ; quelques-uns vinrent me serrer la main, jurant que 
j'étais un très honnête garçon et qu'ils désiraient faire plus 
ample connaissance. Je leur promis conséquemment de re- 
prendre ma harangue le lendemain, et je conçus réellement 
quelque espoir d'opérer une réforme. J'avais toujours eu 
pour opinion, en effet, qu'il n'est pas d'homme qui ait passé 
l'heure de l'amendement, tous les cœurs étant accessibles 



CHAPITRE XXVI. 221 

aux traits de la réprimande si seulement l'arclier sait viser 




juste où il faut. 

Lorsque j'eus 
ainsi satisfait 
mon désir, je 
retournai à ma 
chambre , où ma 
femme préparait 
un frugal repas. 
Cependant M. Jen- 
kinson pria qu'on 
lui permît d'ajouter 
son dîner au nôtre, 
et de jouir — com- 
me il fut assez bon 
pour le dire en 

termes exprès — du plaisir de ma conversation. Il n'avait 
pas encore vu les membres de ma famille , car ils venaient à 



222 



LE VnCAIRE DE WAKEFIELD. 



ma chambre par une porte dounaut sur l'étroit corridor décrit 
plus haut, et évitaient ainsi la prison commune. Aussi, à la 
première rencontre, Jenidnson ne parut pas jjcu frappé de la 
beauté de ma plus jeune fille , que son air pensif contribuait 
encore à rehausser, et mes petits garçons ne passèrent pas 
non 2)lus inaperçus. 

« Hélas ! docteur, s'écria-t-il, ces enfants sont trop bons et 
trop beaux pour un endroit comme celui-ci ! 

— Eli ! monsieur Jenidnson, répliquai-je , grâce au ciel, 
mes enfants ont une éducation morale i)assable, et s'ils sont 
bons, le reste importe peu. 

— J'imagine, monsieur, reprit mon compagnon de prison, 
que cela doit vous donner une grande consolation d"avoir cette 
petite famille autour de vous ? 

— Une consolation, monsieur Jcnkinson ! répondis -je. 
Oui, c'est vraiment une consolation, et je ne voudrais pas 
être privé d'eux pour tout au monde, car d'un cachot ils 
peuvent faire un palais. Il n'y a qu'une manière en cette 
vie d'atteindre mon bonheur, ce serait de leur faire du 
mal. 

— Je crains alors, monsieur, s'écria-t-il, d'être en quelque 
façon coupable ; car je crois que je vois ici — il regardait mon 
fils Moïse — quelqu'un à qui j'ai fait du mal, et dont je 
désire le pardon. » 

Mon fils se rappela immédiatement sa voix et ses traits 
quoiqu'il l'eût vu auparavant déguisé, et, lui jM-enant la 
main , il lui pardonna en souriant. « Cependant , ajouta- 
t-il,je ne i)eux m'empêcher de vous demander ce que vous avez 
pu voir dans ma figure, pour croire que je ferais une bonne 
cible à duperies. 

— Mon cher monsieur, répondit Tautre, ce n'est pas votre 
figure, ce sont vos bas blancs et le ruban noir de vos cheveux 
qui m"ont tenté. Mais, sans rabaisser votre intelligence, j'en 
ai dupé de plus sages que vous, de mon temps; et pourtant, 



CHAPITRE XXVI. 223 

malgré tons mes tours, les sots ont fini jmr être trop nombrenx 
ponr moi. 

— Je snppose, s'écria mon fils, qne le récit d'une vie 
comme la vôtre doit être extrêmement instructif et amusant. 

— Ni l'un ni l'autre, répondit M. Jenkinson. Les écrits 
qui ne dépeignent que les superclieries et les vices du genre 
luimaiu entravent notre réussite en augmentant nos soupçons 
dans la \de. Le voyageur qui se défie de chaque personne 
qu'il rencontre et tourne le dos à l'aspect de tout homme 
qui a l'air d'un voleur arrive rarement à temps à la fin de 
son voyage. 

(( Vraiment je crois, par ma propre expérience, qu'il n'y 
a I)as d'individu plus idiot sous le soleil qu'un homme habile. 
On me trouvait rusé dès ma petite enfance. Je n'avais que 
sept ans, que les dames déclaraient que j'étais un petit 
homme accomijli; à quatorze ans, je connaissais le monde, 
je portais mon chapeau sur l'oreille et j'aimais les dames; à 
vingt, bien que je fusse parfaitement honnête, tout le monde 
me croyait si rusé que personne ne voulait se fier à moi. C'est 
ainsi qu'à la fin je fus obligé de devenir un aigre-fin pour 
ma défense iiersonnelle, et que j'ai toujours vécu depuis, la 
tête toute gonflée et agitée de plans pour faire des dupes, et le 
cœur palpitant de la crainte d'être découvert. Je riais souvent 
de votre lionuête et simple voisin, Flamborough, et d'une façon 
ou de l'autre je le filoutais généralement une fois par année. 
Eh bien, l'honnête homme n'en a pas moins continué à mar- 
cher sans méfiance et est devenu riche, taudis que moi, je 
continuais à être malin et rusé, et que j'étais pauvre sans 
le soulagement d'être honnête. Mais, ajouta-t-il, faites- 
moi connaître votre cas et ce qui vous a amené ici ; peut- 
être, tout en n'ayant pas l'adresse d'éviter la prison moi- 
même, pourrai-je en tirer mes amis. » 

Poiir satisfaire à sa curiosité, je lui appris toute la suite 
d'accidents et de fautes qui m'avaient plongé dans mes 



224 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

ennuis présents, et ma comjjlète impuissance à me libérer. 

Après avoir écouté mon histoire et être resté silencieux 
quelques minutes, il se frappa le front comme s'il avait 
trouvé quelque chose d'important, et prit congé en disant 
qu'il allait voir ce qu'on pouvait faire. 



CHAPITEE XXVII 



Continuaiion du même sujet. 



E lendemain matin, je fis part à 
ma femme et à mes enfants du 
plan que j'avais formé pour la 
réforme des prisonniers ; ils l'ac- 
cueillirent avec une unanime désap- 
probation, en alléguant son impos- 
sibilité et son inconvenance. Ils 
ajoutaient que mes efforts ne con- 
tribueraient en rien à leur amende- 
ment, mais jetteraient probablement du déshonneur sur ma 
profession. 

29 




226 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

« Excusez-moi, répliquai-je. Cos gens, tout déchus qu'ils 
sont, sont encore des hommes, et c'est là un excellent titre à 
mon aifection. Les bons conseils repoussés reviennent enri- 
chir le cœur de celui qui les donne ; et quand même l'instruc- 
tion que je leur communique ne les amenderait i)as, elle 
m'amendera, moi, certainement. Si ces misérables, mes en- 
fants, étaient des princes, il y en aurait des milliers tout 
prêts à leur offrir leur ministère ; mais, à mon avis, le cœur 
enfoui dans une prison est aussi précieux que celui qui siège 
sur un trône. Oui, mes trésors, si je peux les amender, je le 
ferai ; peut-être ne me mépriseront -ils pas tous. Peut-être 
pourrai-je en arracher un du gouffre, et ce sera une grande 
conquête, car y a-t-il sur terre chose aussi précieuse que l'âme 
de l'homme? » 

En disant ces mots, je les laissai, et je descendis à la 
prison commune, ofi je trouvai les détenus fort en gaieté, at- 
tendant mon arrivée, et ayant préparé chacun quelque bonne 
farce de prison à jouer au docteur. Ainsi, au moment où 
j'allai commencer, l'un d'eux tira, comme par accident, ma 
perruque de travers et me demanda pardon. Un second, qui 
se tenait à quelque distance, eut le talent de lancer entre ses 
dents un jet de salive qui tomba en pluie sur mon livre. Un 
troisième criait Amen d'un ton affecté qui amusait grande- 
ment les autres. Un quatrième avait furtivement enlevé mes 
lunettes de ma poche. Mais il y en eut un dont la farce 
leur fit à tous plus de plaisir que tout le reste : ayant 
remarqué la manière dont j'avais disposé mes livres sur la 
table devant moi, il eu retira un très adroitement et mit à la 
place un volume de plaisanteries obscènes qui lui appartenait. 
Cependant je n'accordai aucirne attention à tout ce que ce 
groupe malfaisant de petites créatures pouvait faire, mais je 
poursuivis, sentant parfaitement que ce qu'il y avait de ridi- 
cule dans ma tentative n'exciterait l'hilarité que la première 
ou la seconde fois, tandis que ce qu'il y avait de sérieux serait 



CHAPITRE XXVII. 227 

durable. Mon dessein réussit, et, en moins de six jours, quel- 
ques-uns étaient pénitents et tous attentifs. 

Ce fut alors que je m'applaudis de ma persévérance et de 
mon ardeur, pour avoir ainsi donné de la sensibilité à des misé- 
rables dénués de tout sentiment moral. Je me mis à songer à 
leur être utile aussi dans l'ordre temporel, en rendant leur 
situation un peu plus confortable. Jusque-là, leur temps se 
partageait entre la disette et les excès, les orgies tumul- 
tueuses et les plaintes amères. Toutes leurs occupations con- 
sistaient à se quereller les uns les autres, à jouer au crlhhage\ 
et à tailler des fouloirs à tabac. Cette dernière espèce d'in- 
dustrie oiseuse me suggéra l'idée de mettre ceux qui vou- 
draient travailler à tailler des formes pour les fabricants de 
tabac et les cordonniers. Le bois convenable était acheté par 
une souscription générale, et, une fois fabriqué, vendu par 
mes soins; de sorte que chacun gagnait quelque chose tous 
les jours , une bagatelle sans doute, mais assez pour son 
entretien. 

Je ne m'arrêtai pas là : j'établis des amendes pour punir 
l'immoralité, et des récompenses pour le travail extra- 
ordinaire. Ainsi, en moins d'une quinzaine, je les avais for- 
més en quelque chose de sociable et d'humain, et j'eus le 
plaisir de me regarder comme législateur qui aurait 
ramené les hommes, de leur férocité native, à l'amitié et à 
l'obéissance. 

Et il serait grandement à désirer que le pouvoir législatif 
voulût ainsi diriger la loi vers la réforme plutôt que vers la 
sévérité, qu'il parût convaincu que l'œuvre d'extirper les 
crimes ne s'accomplit pas en rendant les châtiments familiers, 
mais en les faisant formidables. Alors, au lieu de nos prisons 
actuelles, qui prennent les hommes coupables ou les rendent 

1. Sorte de jeu de cartes où celui qui a la main a le droit de prendre 
des cartes dans le jeu de sou adversaire {to crib, enlever, cliiperj. 



228 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



tels, qui enferment des misérables pour avoir commis un 
crime, et les renvoient, s'ils en sortent vivants, projires à eu 
commettre des milliers, nous verrions, comme dans d'autres 
pays de l'Europe, des lieux de pénitence et de solitude, où les 
accusés seraient entourés de personnes capables de leur 




inspirer du repentir s'ils sont coupables, ou de nouveaux 
motifs de vertu s'ils sont innocents. C'est là, et non en aug- 
mentant les châtiments, le moyen d'amender un état ; je ne 
puis même m'empêcher de mettre en question la validité de 
ce droit assumé par les sociétés humaines de punir de la 
peine capitale des fautes d'une nature légère. Dans le cas de 
meurtre, le droit est évident, car c'est notre devoir à nous tous, 



CHAPITRE XXVII. 229 

en vertu de la loi de défense personnelle, de retrancher 
riiomme qui a prouvé qu'il ne respectait pas la vie d'autrui. 
Contre ceux-là la nature tout entière se lève en armes ; mais 
il n'en est pas ainsi vis-à-vis de celui qui vole mon bien. La 
loi naturelle ne me donne aucun droit de prendre sa vie, car, 
pour elle, le cheval qu'il vole est autant sa propriété que la 
mienne. Si, donc, j'ai un droit quelconque, ce doit être en 
vertu d'un contrat fait entre nous, et stipulant que celui qui 
2)rivera l'autre de son cheval mourra. Mais c'est là un con- 
trat sans valeur, car nul homme n'a le droit de faire marché 
de sa vie, non plus que de la supprimer, puisqu'elle ne lui 
appartient pas. Et d'ailleurs le contrat est inégal et serait 
annulé même dans une cour d'équité moderne, car il emporte 
une grande pénalité pour un avantage insignifiant, puisqu'il 
est bien préférable que deux hommes vivent plutôt qu'un seul 
monte à cheval. Or un contrat qui est sans valeur entre deux 
hommes l'est également entre cent, ou entre cent mille ; car, 
de même que dix millions de cercles ne pourront jamais faire 
un carré, de même les voix réunies de millions de personnes 
ne sauraient prêter le moindre fondement à ce qui est faux. 
C'est ainsi que la raison parle, et la nature laissée à elle- 
même dit la même chose. Les sauvages, qui sont dirigés par 
la loi naturelle seule, sont très respectueux de la vie les uns 
des autres ; ils répandent rarement le sang autrement que par 
représailles d'une première cruauté. 

Nos ancêtres saxons, tout féroces qu'ils étaient à la guerre, 
n'avaient que peu d'exécutions en temps de paix ; et, dans 
tous les gouvernements primitifs qui portent encore, forte- 
ment marquée, l'empreinte de la nature, presque aucun crime 
n'est tenu pour capital. 

C'est parmi les citoyens d'un état de civilisation raffinée 
que les lois pénales, lesquelles sont entre les mains des riches, 
pèsent sur les pauvres. Les gouvernements, à mesure qu'ils 
vieillissent, semblent prendre l'humeur morose du grand âge; 



230 LE VICAIRE DE WAKEFIEI.D. 

et, comme si nos biens nous devenaient plus cliers à mesure 
qu'ils s'accroissent, comme si, plus notre opulence est énorme, 
plus nos craintes s'étendaient, toutes nos possessions sont 
chaque jour encloses comme d'une palissade de nouveaux 
édits et entourées de gibets pour épouvanter tous les enva- 
hisseurs. 

Je ne saurais dire si c'est à cause du nombre de nos lois 
pénales ou à cause de la licence de notre population que 
ce pays offre plus de condamnés en un au que la moitié des 
États de l'Europe pris ensemble. Peut-être est-ce dû aux deux 
causes, car elles s'engendrent mutuellement l'une l'autre. 
Lorsque, par des lois pénales sans discernement, une nation 
voit le même châtiment attaché à des degrés de culpabilité 
divers, le peuple, n'apercevant pas de distinction dans les 
peines, est conduit à perdre tout sentiment de distinction dans 
le crime, et c'est cette distinction qui est le boulevard de 
toute moralité : ainsi la multitude des lois produit des vices 
nouveaux, et les vices nouveaux appellent de nouvelles 
rigueurs. 

Il serait à désirer que le pouvoir, au lieu d'imaginer de 
nouvelles lois pour jjunir le vice, au lieu de tirer avec dureté 
les cordes de la société jusqu'à ce qu'une convulsion vienne 
les faire se rompre, au lieu de retrancher de son sein comme 
inutiles des misérables avant d'avoir essayé leur utilité, au 
lieu de transformer la correction eu vengeance, il serait à 
désirer que nous missions à l'épreuve les moyens préventifs 
de gouvernement, et que uous fissions de la loi le protecteur, 
mais non le tyran du peuple. Nous verrions alors que des créa- 
tures, dont nous regardions les âmes comme des scories, n'ont 
manqué que de la main de l'affineur ; nous verrions alors que 
des créatures, aujourd'hui attachées à de longs tourments 
pour éviter au luxe de ressentir un moment d'angoisse, pour- 
raient, si on les traitait comme il convient, servir à donner du 
nerf à l'État dans les temps de danger ; que, de même que 



CHAPITRE XXVIl. 231 

leurs visages, leurs cœurs aussi sont semblables aux nôtres ; 
qu'il y a peu d'esprits si avilis que la persévérance ne puisse 
amender ; qu'il n'est pas besoin de la mort pour faire qu'un 
homme ait vu son dernier crime, et que le sang ne sert guère 
à cimenter notre sécurité. 




CHAPITRE XXVIII 

Le bonheur et le malheur dans celle vie dépendent de la prudence plutôt 
que de la vertu, car le ciel regarde les maux ou les félicités terrestres 
comtne des choses purement insignifiantes en soi et indignes de ses soins 
dans leur répartition. 



ÉJA quinze jours s'étaient écoulés 
depuis mou arrestation; mais, de- 
puis mon arrivée, je n'avais pas 
eu la visite de ma chère Olivia, 
et il me tardait grandement de la 
Ll=s^^|^^^^JK|^ voir. Je fis part de mou désir à ma 
T ^^^J^ f^^' ^ femme, et le matin suivant la pau- 
,] i — _ - " À:^'-' vre fille entra dans ma chambre, 
appuyée au bras de sa sœur. Le 
changement que je vis dans sa physionomie fut un coup pour 

30 




I 



234 LE VICAIRE DE VVAKEFIELD. 

moi. Les grâces sans nombre qui y faisaient naguère leur 
séjour en avaient fui , et la main de la mort semblait avoir 
modelé tous ses traits pour m'alarmer. Ses tempes étaient 
creusées, la peau de son front tendue, et une fatale pâleur 
siégeait sur sa joue. 

« Je suis bien aise de te voir, ma chérie, m'écriai-je. Mais 
pourquoi cet abattement, Livy? J'espère, mon amour, que 
vous avez tro^) de considération pour moi pour laisser le 
chagrin miner ainsi une vie que je prise autant que la 
mienne. Du courage, enfant, et nous pourrons encore voir des 
jours plus heureux. 

— Vous avez toujours été bon pour moi, monsieur, répli- 
qua-t-elle, et la pensée que je n'aurai jamais l'occasion de 
partager ce bonheur que vous promettez ajoute à ma peine. 
Le bonheur, je le crains, ne m'est plus destiné ici-bas, et j'ai 
hâte d'être loin d'un lieu où je n'ai trouvé que le malheur. 
En vérité, monsieur, je voudrais que vous fissiez votre sou- 
mission à M. Thornhill ; cela pourrait, jusqu'à un certain 
point, l'induire à la jiitié envers vous, et cela me donnerait 
quelque soulagement en mourant 

— Jamais, enfant, jamais ou ne m'amènera à reconnaître 
ma fille pour une prostituée ; car, si le monde regarde votre 
faute avec mépris, qu'il m'appartienne du moins de la consi- 
dérer comme une marque de simplicité crédule, et nou comme 
un crime. Ma chérie, je ne suis nullement malheureux en ce 
lieu, quelque lugubre qu'il paraisse, et soyez sûre que tant 
que vous continuerez à vivre pour ma joie, lui n'aura jamais 
mon consentement de vous faire plus misérable en en épou- 
sant une autre. » 

Après le départ de ma fille, mon compagnon de prison, 
qui était présent à cette entrevue, me fit avec assez de bon 
sens des remontrances sur mon obstination à refuser une sou- 
mission qui promettait de me donner la liberté. Il me fit 
remarquer que le reste de ma famille ne devait pas être 



CHAPITRE X XVI II, 235 

sacrifié à la paix d"iine seule enfant, et de la seule qui m'eût 
offensé. ^( D'ailleurs, ajouta-t-il, je ne sais pas s'il est juste 
de mettre ainsi obstacle à l'union de l'homme et de la 
femme, comme vous le faites à présent, en refusant de con- 
sentir à une alliance que vous ne pouvez jias empêcher, mais 
que vous pouvez rendre malheureuse. 

— Monsieur, répliquai-je, vous ne connaissez pas l'homme 
qui nous opprime. Je sens i^arfaitement qu'aucune soumission 
de ma part ne pourrait me procurer la liberté, même pour 
une heure. On me dit que, précisément dans cette chambre- 
ci, un de ses débiteurs, pas plus tard que l'année dernière, 
est mort de besoin. Mais quand ma soumission et mon 
approbation pourraient me transférer d'ici dans le plus beau 
des appartements qu'il possède, je n'accorderais ni l'une ni 
l'autre, car quelque chose me dit à l'oreille que ce serait 
sanctionner un adultère. Tant que ma fille vivra, aucun 
mariage qu'il puisse contracter ne sera jamais légal à mes 
yeux. Si elle m'était enlevée, je serais, il est vrai, le plus vil 
des hommes d'essayer, par ressentiment personnel, de séparer 
ceux qui désirent s'unir. Non, tout scélérat qu'il est, je vou- 
drais alors qu'il fût marié, pour prévenir les conséquences 
de ses futures débauches. Mais aujourd'hui, ne serais-je pas le 
plus cruel de tous les i)ères de signer un instrument qui doit 
mettre mon enfant au tombeau, dans le seul but d'éviter la 
prison moi-même, et ainsi, pour échapper à une douleur, de 
briser sous mille autres le cœur de mon enfant? » 

Il reconnut la justesse de cette réponse, mais il ne put 
s'empêcher de faire observer qu'il craignait que la vie de ma 
fille ne fût déjà trop attaquée pour me tenir prisonnier long- 
temps. (,( Toutefois, continua-t-il, quoique vous refusiez de 
vous soumettre au neveu, j'espère que vous n'avez rien à 
objecter à mettre votre cas devant l'oncle, qui a la plus haute 
réputation du royaume pour tout ce qui est juste et bon. Je 
vous conseillerais de lui envoyer une lettre par la poste, l'in- 



236 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



formant de tous les mauvais traitements de son neveu, et je 
gage ma vie qu'en trois jours vous aurez une réponse. » Je 
le remerciai de l'idée, et immédiatement je me mis en devoir 
de l'exécuter. Mais je manquais de papier, et malheureuse- 
ment tout notre argent avait été dépensé ce matin-là en pro- 
visions. Néanmoins, il m'en fournit. 

Les trois jours suivants, je fus daus l'anxiété de savoir 
quel accueil ma lettre avait bien pu recevoir; mais en même 
temps j'étais fréquemment sollicité par ma femme de me 
soumettre à toutes les conditions plutôt que de rester ici, et 
à chaque heure on me répétait des détails sur le déclin de la 
santé de ma fille. Le troisième et le quatrième jour arrivè- 
rent, mais je ne recevais point de réponse à ma lettre : les 
plaintes d'un étranger contre un neveu favori n'avaient 
aucune chance de succès, de sorte que ces espérances s'éva- 
nouirent bientôt comme toutes les précédentes. Mon esprit, 
toutefois, se soutenait encore, bien que l'emprisonnement et le 
mauvais air commençassent à altérer visiblement ma santé, 
et que mon bras qui avait souffert de l'incendie devînt de 
plus en plus malade. Cependant mes enfants se tenaient assis 
autour de moi, et taudis que j'étais étendu sur ma paille, ils 
me faisaient tour à tour la lecture ou écoutaient mes con- 
seils en pleurant. Mais la santé de ma fille déclinait plus vite 
que la mienne ; chaque nouvelle qui me venait d'elle contri- 
buait à accroître mes appréhensions et ma peine. Le matin 
du cinquième jour, après avoir écrit la lettre envoyée à sir 
"William Tliornhill, je fus effrayé d'apprendre qu'elle avait 
perdu l'usage de la parole. Ce fut alors que la prison me fut 
véritablement douloiireuse ; mon âme s'élançait de sa geôle 
vers le chevet de mon enfant pour l'encourager, pour l'af- 
fermir, pour recevoir ses derniers vœux et enseigner à sou 
âme le chemin du ciel ! D'autres renseignements arrivèrent. 
Elle était expirante, et moi j'étais privé de la pauvre conso- 
lation de pleurer à ses côtés. Mon compagnon de prison, un 



CHAPITRE XXVIIl. 



237 



moment ajn'ès, vint m'apporter la dernière nouvelle. Il me 
recommandait d'être patient. Elle était morte ! — Le lende- 




main matin, il revint et me trouva avec mes deux petits gar- 
çons, maintenant ma seule compagnie, qui mettaient en œuvre 
tous leurs innocents efforts pour me consoler. Ils me priaient 



238 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

de les laisser me faire la lecture et me demandaient de ne 
pas pleurer, parce que j'étais maintenant trop vieux pour 
verser des larmes. « Et ma sœur n'cst-elle pas un ange 
maintenant, papa? s'écriait le plus âgé. Et alors, pourquoi 
vous chagrinez-vous pour elle? Je voudrais bien être un ange, 
hors de ce lieu qui me fait peur, si mon papa était avec moi. 
— Oui, ajoutait mon mignon le plus jeune, le ciel, où est ma 
sœur, est un lieu plus beau que celui-ci et où il n'y a rien que 
de bonnes gens, tandis que les gens d'ici sont très méchants. » 

M. Jenkinson interrompit cet innocent babil en faisant 
remarquer que maintenant que ma fille n'était plus, je de- 
vais songer sérieusement au reste de ma famille et essayer 
de conserver ma propre existence, qui déclinait chaque jour 
par le manque des choses nécessaires et d'un air sain. 11 
ajouta qu'il m'incombait maintenant de sacrifier tout orgueil 
ou tout ressentiment personnel au bien-être de ceux qui comp- 
taient sur moi pour vivre et que j'étais dorénavant obligé, 
et par la raison et par la justice, de me réconcilier avec mon 
seigneur. 

« Le ciel soit loué ! répliquai-je. Il ne me reste aucun or- 
gueil aujourd'hui. Je haïrais mon propre cœur si j'y voyais 
caché de l'orgueil ou du ressentiment. Au contraire, puisque 
mon oppresseur a jadis été mon paroissien, j'espère un jour 
lui })résenter une âme sans souillure devant le tribunal éter- 
nel. Non, monsieur, je n'ai pas de ressentimçnt maintenant, et 
bien qu'il m'ait pris ce que je considérais comme plus cher que 
tous ses trésors, bien qu'il m'ait tordu le cœur, — car je suis 
malade presque à en perdre le sentiment, bien malade, mon 
compagnon^ — jamais cependant cela ne m'inspirera le désir 
de la vengeance. Je suis maintenant disposé à approuver ce 
mariage, et si cette soumission peut lui faire plaisir, qu'il 
sache que si je lui ai fait quelque injure, j'en ai du regret. » 

M. Jenkinson prit une plume et de l'encre et écrivit ma 
soumission à peu près telle que je l'ai exprimée; et je la signai 



CHAPITRE XXVIir. 239 

de mon nom. Mon fils reçut mission de porter la lettre à 
M. Tliornliill, qui était alors à son château, à la campagne. Il 
y alla, et six heures après il revint avec nue réponse verbale. 
11 avait eu queLj^ue difficulté, dit-il, à réussir à voir son sei- 
gneur, les domestiques étant insolents et soupçonneux ; mais 
il l'avait vu par hasard, au moment où il sortait pour quelque 
affaire relative aux préparatifs de son mariage qui dt'vait 
avoir lieu dans trois jours. Il continua son récit eu nous disant 
qu'il s'était avancé de la plus humble manière et avait remis 
la lettre, et que M. Thornhill, après l'avoir lue, avait déclaré 
que toute soumission venait aujourd'hui trop tard et était 
inutile, qu'il avait appris notre démarche auprès de son oncle, 
laquelle avait trouvé le mépris qu'elle méritait, et que, quant 
au reste, toute demande, à l'avenir, devait être adressée à son 
avoué et non à lui. Il fit remarquer, toutefois, que, comme il 
avait une très bonne opinion de la discrétion des deux jeunes 
demoiselles, elles auraient été sans doute les intercesseurs les 
mieux agréés. 

« Eh bien ! monsieur, dis-je à mon compagnon de prison, 
vous découvrez maintenant le caractère de l'homme qui m'op- 
prime. Il sait être à la fois facétieux et cruel. Mais qu'il me 
traite comme il voudra, je serai bientôt libre, en dépit de tous 
ses verrous j^our me retenir. Je me dirige vers un séjour qui 
paraît plus brillant à mesure que je m'en approche. Cette 
attente me relève dans mes afflictions, et si je laisse derrière 
moi une famille d'orphelins sans appui, peut-être se trouvera- 
t-il quelque ami qui les aidera pour l'amour de leur pauvre 
père, et quelques-uns les soulageront aussi peut-être pour 
l'amour de leur père qui est au ciel. » 

Comme je parlais, ma femme, que je n'avais pas encore 
vue de la journée, apparut, l'air terrifié, faisant des efforts 
pour parler sans pouvoir y parvenir. « Pourquoi, mon amour, 
m'écriai-je, pourquoi vouloir ainsi accroître mon affliction 
par la vôtre ? Eh quoi ! si nulle soumission ne peut ramener 



240 LE VICAIRE DE W A K E F I EL I). 

notre rigoureux maître, s'il m'a condamné à périr en ce lien 
de misère, et si nous avons perdu une enfant bien-aimée, vous 
trouverez encore de la consolation dans vos autres enfants 
lorsque je ne serai plus. — En effet, reprit-elle, nous avons 
perdu une enfant bien-aimée. Ma Sopliia, ma plus chérie, est 
partie, arrachée de nos bras, enlevée par des ruffians ! 

— Comment, madame ! s'écria mon compagnon de prison, 
miss Sophia enlevée par des scélérats! C'est impossible, en 
vérité. » 

Elle ne put répondre que par un regard fixe et un flot de 
larmes. Mais la femme d'un des prisonniers, qui était présente 
et qui était entrée avec elle, nous fit un récit plus clair : elle 
nous apprit que, pendant que ma femme, ma fille et elle se 
promenaient ensemble sur la grande route à une petite dis- 
tance du village, une chaise de poste attelée de deux chevaux 
était arrivée près d'eux et s'était aussitôt arrêtée. Alors, un 
homme bien vêtu, mais qui n'était pas M. Thornhill, eu était 
descendu, avait saisi ma fille par la taille, et, la poussant de 
force dans la voiture, avait ordonné au postillon de rouler, de 
sorte qu'ils avaient été liors de vue en un moment. 

« Maintenant, m'écriai-je, la mesure de mes infortunes est 
comble, et il n'est au pouvoir de rien sur terre de me frapper 
d'un autre coup. Quoi! pas une de laissée! Ne pas m'en laisser 
une ! Le monstre! Je portais cette enfant dans mon cœur! Elle 
avait la beauté d'un ange et presque la sagesse d'un ange 
aussi ! Mais soutenez cette j^auvre femme; ne la laissez pas 
tomber... Ne pas m'en laisser une! 

— Hélas ! mon mari, dit ma femme, vous paraissez avoir 
besoin d'appui plus encore que moi. Nos malheurs sont 
grands ; mais je saurais supporter celui-ci et d'autres encore, 
si seulement je vous voyais tranquille. Ils peuvent méprendre 
mes enfants, et le monde tout entier, si seulement ils me lais- 
sent mon mari ! » 

Mon fils, qui était là, s'elForça de modérer notre chagrin ; 



CHAPITRE XXVI II. 241 

il nous sni)pliait de prendre courage, car il espérait que nous 
pouvions encore avoir lieu d'être reconnaissants ici- bas. 
« Mou fils, m'écriai-je, regardez le monde autour de vous, et 
voyez s'il y a aucun bonheur de reste pour moi maintenant. 
Tout rayon de consolation n'est-il pas éteint pour nous ? Ce 
n'est plus qu'au delà du tombeau que peuvent briller nos espé- 
rances! — Mon cher père, répondit-il, j'espère qu'il y a 
encore quelque chose qui vous donnera une minute de satis- 
faction, car j'ai une lettre de mon frère George. — Quoi de 
nouveau pour lui, enfant? interromj)is-je. Connaît- il notre 
misère? J'espère qu'on a épargné à mon garçon jusqu'à la plus 
petite part de tout ce que souffre sa misérable famille! — Oui, 
monsieur, reju-it-il. Il est parfaitement gai, content et heu- 
reux. Sa lettre n'ai)porte rien que de bonnes nouvelles ; il est 
le favori de son colonel, qui promet de lui faire avoir la pre- 
mière lieutenance qui deviendra vacante ! 

« Et êtes-vous sûr de tout cela ? s'écria ma femme. Etes- 
vous sûr que rien de mal n'est arrivé à mon garçon? — Rien 
du tout, en vérité, madame, répondit mon fîls ; vous verrez la 
lettre, qui vous fera le plus grand plaisir; et si quelque chose 
peut vous procurer de la consolation, je suis sûr que cela le 
fera. — Mais êtes-vous sûr, iusista-t-elle encore, que la lettre 
est bien de lui, et qu'il est réellement si heureux ? — Oui, 
madame, réidiqua-t-il, elle est certainement de lui, et il sera 
un jour l'honneur et le soutien de notre famille. — Alors je 
remercie la Providence, cria-t-elle, de ce que ma dernière 
lettre n'ait pas été à son adresse. Oui, mon ami, continua- 
t-elle en se tournant vers moi, je confesserai maintenant que, 
si la main du ciel s'est douloureusement appesantie sur nous 
en d'autres circonstances, elle nous a été cette fois favorable. 
Par la dernière lettre qu-e j'ai écrite à mon fils, lettre écrite 
dans l'amertume de la colère, je lui demandais, au prix de la 
bénédiction de sa mère et s'il avait le cœur d'un homme, 
de faire en sorte que justice fût faite à son père et à sa sœur, 

3' 



242 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

et de venger notre cause. Mais grâces soient rendues à celui 
qui dirige toutes choses! elle n'est pas parvenue à son adresse, 
et je suis en repos. — Femme, m'écriai-je, tu as agi très 
mal, et en un autre temps mes reproches auraient pu être 
plus sévères. Oh I à quel effroyable abîme tu as échappé, un 
abîme qui vous aurait engloutis tous les deux, toi et lui, 
dans une ruine sans fin. La Providence, en vérité, a été ici 
plus bienfaisante pour nous que nous ne le sommes pour 
nous-mêmes. Elle a conservé ce fils pour être le père et le pro- 
tecteur de nos enfants, quand je serai parti. Que je me plai- 
gnais injustement d'être dépouillé de toute consolation, puis - 
que j'apprends qu'il est heureux et ignorant de nos peines ! 
Qu'il reste toujours comme en réserve pour soutenir sa mère 
dans son veuvage et pour protéger ses frères et ses sœurs ! 
Mais quelles sœurs a-t-il qui lui restent ? Il n'a plus de sœurs 
maintenant ; elles sont toutes parties ; on me les a dérobées, 
et c'en est fait de moi. — Père, interrompit mon fils, je vous 
prie de me permettre de lire cette lettre ; je sais qu'elle vous 
fera plaisir. » Et, ayant reçu ma permission, il lut ce qui 
suit : 

« HoxoEÉ Monsieur, 

<£ J'ai distrait mon imagination pour quelques instants 
des plaisirs qui m'entourent pour les fixer sur des objets plus 
plaisants encore, le cher petit foyer domestique. Mon esprit 
se représente ce groupe innocent écoutant avec grande atten- 
tion chacune de ces lignes. C'est avec délices que je vois 
ces visages qui n'ont jamais senti la main flétrissante de 
l'ambition ou de la misère ! Mais quel que soit votre bonheur 
à la maison, je suis sûr qu'il sera encore accru quand vous 
apprendrez que je suis parfaitement content de ma position, 
et de toute manière heureux ici. 

<r Notre régiment a reçu contre-ordre et ne doit pas 
quitter le royaume ; le colonel, qui fait profession d'être mon 



CHAPITRE XXVIII. 243 

ami, me mène avec lui dans toutes les maisons où il a des 
relations, et, après ma première visite, je me trouve générale- 
ment reçu avec un redoublement d'égards quand je la renou- 
velle. J'ai dansé la nuit dernière avec lady G***, et si j'étais 




capable d'oublier vous savez qui, je pourrais peut-être réussir. 
Mais c'est ma destinée de me rapjieler toujours les autres, 
tandis que je suis moi-même oublié de la plupart de mes amis 
absents, et dans ce nombre je crains, monsieur, de devoir vous 
placer ; car j'ai longtemps attendu le plaisir d'une lettre de 
la maison, mais inutilement. Olivia et Sophia avaient aussi 



244 L E V I C A I R E D E \V A K E F I E L D. 

promis de m'écrire, mais elles semblent m'avoir oublié. Dites- 
leur qu'elles sont deux franches petites friponnes, et que je 
suis' en ce moment dans la plus violente colère contre elles ; 
et cependant, je ne sais comment, bien que je veuille tempêter 
un peu, mon cœur ne répond qu'à de plus tendres émotions. 
Dites-leur donc, monsieur, qu'après tout je les aime de grande 
affection, et soyez assuré que je reste toujours 

« Votre fils soumis. » 

« Dans toutes nos misères, m'écriai-je, quelles grâces n'a- 
vons-nous pas à rendre de ce qu'un membre de notre famille 
soit exempt, du moins, de ce que nous souffrons! Que le ciel 
soit son gardien, et qu'il conserve ainsi mon garçon heureux 
pour être le soutien de sa mère veuve et le père de ces deux 
petits, qui font tout le patrimoine que j'aie maintenant à lui 
léguer ! Puisse-t-il préserver leur innocence des tentations du 
besoin, et être leur guide dans les sentiers de l'honneur! » 

J'avais à peine dit ces mots qu'un bruit qui ressemblait 
à du tumulte parut venir de la prison au-dessous. Il s'éteignit 
bientôt après, et l'on entendit un cliquetis de fers le long du 
corridor qui conduisait à ma chambre. Le gardien de la prison 
entra, tenant un homme tout sanglant, blessé et chargé des 
plus lourdes chaînes. Je tournai des regards compatissants 
sur le misérable à mesure qu'il approchait ; mais ils se chan- 
gèrent en regards d'horreur lorsque je vis que c'était mon 
propre fils. « Mon George ! mon George I Est-ce toi que je 
vois ainsi? Blessé! enchaîné! Est-ce là ton bonheur? Est-ce 
là l'état dans lequel vous me revenez? Oh! puisse cette vue 
briser ici mon cœur et me faire mourir 1 — Où est votre force 
d'âme, monsieur? répondit mon fils d'une voix intrépide. Je 
dois souffrir ; ma vie est condamnée, qu'ils la prennent donc ! » 

J'essayai de contenir mon émotion pendant quelques mi- 
nutes eu silence, mais je pensai mourir de l'effort. « mon 
garçon, mon cœur pleure de te voir ainsi, et je ne peux 



ciiArrrRH xxviii. 245 

pas, je ne penx pas rempêclier. Dans le moment où je te 
croyais heureux et où je priais pour ta préservation, te revoir 
ainsi! Enchaîné ! blessé! Et encore la mort des jeunes est un 
bonheur. Mais moi, je suis vieux, un vieil homme tout à fait, 
et j'ai dû vivre pour voir un tel jour! Voir mes enfants 
tomber tous avant le temps autour de moi, pendant que je 
reste, survivant misérable, au milieu des ruines! Puissent 
toutes les malédictions qui ont jamais écrasé une âme s'a- 
battre lourdes sur le meurtrier de mes enfants ! Puisse-t-il 
vivre comme moi, pour voir !... 

— Arrête, père, reprit mon fils, ou je rougirais pour toi ! 
Comment, monsieur, oublieux de votre âge, de votre mission 
sacrée, i)Ouvez-vous aiusi vous arroger la justice du ciel, et 
lancer en haut ces malédictions qui ne tarderont pas à redes- 
cendre sur votre tête grise, pour l'écraser et la détruire ! Non, 
monsieur; que ce soit votre souci maintenant de me pré2)arer 
à la mort infamante que je dois bientôt souffrir, de m'armer 
d'espérance et de résolution, et de me donner la force de 
boire cette amertume qui doit bientôt être mon partage. 

— Mon enfant, vous ne devez pas mourir. Je suis sûr 
qu'aucune faute de ta part ne peut mériter un si affreux châ- 
timent. Jamais mon George n'a pu être coupable d'un crime 
tel que ses aïeux aient honte de lui. 

— Mon crime, monsieur, répondit mon fils, est, je le crains, 
un crime impardonnable. Quand j'ai reçu de la maison la 
lettre de ma mère, je suis venu sur-le-champ, résolu h punir le 
larron de notre honneur, et je lui envoyai l'ordre de me ren- 
contrer sur le terrain ; au lieu d'y répondre en personne, il 
dépêcha quatre de ses domestiques pour se saisir de moi. Je 
dus blesser mortellement, je le crains, le premier qui m'atta- 
qua ; mais les autres me firent prisonnier. Le lâche est dé- 
cidé à mettre la loi à exécution contre moi ; les preuves sont 
indéniables : j'ai envoyé un cartel, et comme j'ai le premier 
transgressé le statut, je ne vois pas d'esjîoir de pardon. Mais 



246 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

VOUS m'avez souvent charmé par vos lerons sur la force 
d'âme; faites maintenant, monsieur, que je les retrouve dans 
l'exemple que vous me donnerez. 

— Et aussi les retrouverez-vous, mon fils. Je suis mainte- 
nant élevé au-dessus de ce monde et de toutes les joies qu'il 
peut donner. De ce moment, j'arraclie de mon cœur tous les 
liens qui le retenaient à la terre, et je me mets en mesure de 
nous préparer l'un et l'autre pour l'éternité. Oui, mon fils, je 
montrerai la voie, et mon âme guidera la vôtre dans le voyage, 
car nous prendrons notre essor ensemble. Je vois maintenant 
et je suis convaincu que vous ne pouvez attendre aucun pardon 
ici-bas, et je ne peux que vous exhorter à le chercher à ce plus 
grand des tribunaux où nous aurons bientôt tous les deux à 
répondre. Mais ne soyons pas avare dans notre exhortation ; 
que tous nos compagnons de prison en aient leur part. Bon 
geôlier, qu'il leur soit permis de se tenir ici pendant que je 
vais essayer de les rendre meilleurs. » En disant ces mots, je 
fis un efi'oit pour me lever de mon lit de paille, mais la force 
me manqua et je ne pus que m'appuyer contre le mur. Les 
prisonniers s'assemblèrent suivant mon invitation, car ils 
aimaient à entendre mes conseils. Mon fils et sa mère me 
soutenaient de chaque côté ; je regardai et vis qu'il ne man- 
quait personne. Alors je leur adressai l'exhortation qui suit. 



CHAPITRE XXIX 



Égalité de traitement de la part de la Providence démontrée vis-à-vis des 
heureux et des malheureux ici-bas. De la 7iatnre du plaisir et de la 
peine il ressort que les misérables doivent recevoir la co7npensation de 
leurs souffrances dans la vie future. 




ES amis, mes enfants , et compa- 
gnons de souffrance, lorsque je ré- 
fléchis à la répartition du bien et 
du mal ici-bas, je trouve qu'il a 
beaucoup été donné à Thomme 
pour jouir, mais encore plus pour 
souffrir. Quand même nous passe- 
rions en revue le monde entier, 
nous ne trouverions pas un seul 



homme assez heureux pour qu'il ne lui reste rien à désirer; 
mais nous en voyons journellement des milliers qui nous 



248 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

montrent par leur suicide qu'il ne leur reste rien à esjjérer. 
Dans cette vie, donc, il apparaît que nous ne saurions être 
entièrement satisfaits, mais que cependant nous pouvons être 
absolument misérables. 

« Pourquoi l'homme doit ainsi sentir la douleur, pour- 
quoi notre misère est chose nécessaire à la formation de la 
félicité universelle; pourquoi, lorsque tous les autres sys- 
tèmes sont rendus parfaits par la perfection de leurs parties 
subordonnées, le grand système exige pour sa perfection des 
l)arties qui non seulement ne sont pas subordonnées aux 
autres, mais qui sont eu elles-mêmes im])arfaites ? Ce sont là 
des questions qui ne pourront jamais être expliquées et qui 
seraient inutiles si on les savait. Sur ce sujet, la Providence a 
jugé bon d'éluder notre curiosité, se contentant de nous 
accorder des motifs de consolation. 

« Dans cette situation, l'homme a invoqué le secours 
amical de la i:)hilosophie, et le ciel, voyant rinhabileté de 
celle-ci à le consoler, lui a donné l'aide de la religion. Les 
consolations de la philosophie sont très propres à distraire, 
mais elles sont souvent fallacieuses. Elle nous dit que la vie 
est remplie de bonnes choses si seulement nous en voulons 
jouir, et d'un autre côté, que, si nous avons inévitablement 
des misères ici-bas, la vie est courte et qu'elles seront 
bientôt passées. Ainsi ces consolations se détruisent mutuel- 
lement ; car si la vie est un lieu de bien-être, sa brièveté doit 
être un malheur, et si elle est longue, nos maux sont pro- 
longés. C'est pourquoi la philosophie est faible ; mais la reli- 
gion réconforte sur uu ton plus élevé. L'homme est ici, nous 
dit-elle, pour disposer son esprit et le préparer à un autre 
séjour. Lorsque l'homme bon quitte le corps et est tout entier 
un esprit glorieux, il trouve qu'il s'est fait ici-bas un ciel de 
félicité; tandis que le misérable qui a été déformé et souillé 
par ses vices se sépare de son corps avec terreur et voit qu'il 
a anticipé la vengeance du ciel. C'est donc à la religion qu'il 



CHAPITRE XXIX. 249 

faut se tenir dans tontes les circonstances de la vie comme à 
notre consolateur le plus véritable ; car si nous sommes heu- 
reux déjà, c'est un plaisir de i^enser que nous pouvons rendre 
ce bonheur sans fin; et si nous sommes misérables, il est 
très consolant de penser qu'il y a un lieu de repos. Ainsi aux 
hommes fortunés la religion présente une continuation de 
bénédictions, et aux misérables un cliaugement qui les tire 
de peine, 

« Mais, bien que la religion soit trùs bienfaisante pour 
tous les hommes, elle promet des récompenses particulières 
aux malheureux ; les malades, ceux qui sont nus, ceux qui 
sont sans foyer, ceux dont le fardeau est lourd, les prison- 
niers, sont l'objet des plus fréquentes promesses dans notre 
sainte loi. L'auteur de notre religion fait surtout profession 
d'être l'ami des misérables, et, au contraire des faux amis de 
ce monde, il accorde toutes ses caresses aux abandonnés. Les 
étourdis ont blâmé cela comme une partialité, comme une 
préférence qu'aucun mérite ne justifie. Mais ils n'ont jamais 
réfléchi qu'il n'est pas au pouvoir du ciel lui-même de faire 
que l'offre d'une félicité incessante soit un don aussi grand 
pour les heureux que pour les misérables. Pour les premiers, 
l'éternité n'est qu'une simple bénédiction, j)uisqu'elle ne fait 
à tout le plus qu'augmenter ce qu'ils possèdent déjà. Pour 
les seconds, c'est un double avantage ; car elle diminue leurs 
peines ici-bas et elle les récompense plus tard par la félicité 
céleste. 

« Mais la Providence est encore à un autre point de vue 
plus tendre aux pauvres qu'aux riches ; car, faisant ainsi la 
vie après la mort plus désirable, elle eu adoucit le passage. 
Les misérables sont depuis longtemps familiers avec tous les 
aspects de l'horreur. L'homme de douleur se couche tranquil- 
lement, sans biens à regretter, et peu d'attaches seulement 
retardent son départ ; il ne sent que l'angoisse de la nature 
dans la séparation finale, et celle-ci n'est en aucune façon 



250 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

plus grande que celles sous lesquelles il a plié déjà; car, après 
un certain degré de souffrance , à chaque nouvelle brèche que 
la mort ouvre dans la constitution de l'homme, la nature 
oppose charitablement l'insensibilité. 

c< Ainsi la Providence a donné aux misérables deux avan- 
tages sur les heureux dans cette vie : une plus grande félicité 
en mourant, et dans le ciel toute cette supériorité de bonheur 
qui naît du contraste de la jouissance avec la peine. Et 
cette supériorité, mes amis, n'est pas un petit avantage : elle 
semble être une des joies du pauvre dans la parabole ; car, 
bien qn'il fût déjà dans le paradis et sentît tous les ravisse- 
ments que peut donner ce séjour, on mentionne cependant, 
comme un surcroît à ce bonheur, qu'il avait été jadis misé- 
rable, et que maintenant il était consolé; qu'il avait su ce 
que c'était que d'être malheureux, et que maintenant il sen- 
tait ce que c'est que d'être heureux. 

« Ainsi, mes amis, vous voyez que la religion fait ce que 
la philosoi^hie ne saurait jamais faire : elle montre l'égalité 
de traitement de la part du ciel vis-à-vis des heureux et des 
malheureux, et ramène tontes les jouissances humaines à peu 
près au même niveau. Elle donne aux riches et aux pauvres 
le même bonheur dans la vie future, et des espérances égales 
pour j aspirer ; mais si les riches ont l'avantage de jouir des 
plaisirs ici-bas, les pauvres ont la satisfaction infinie de 
savoir ce que c'est que d'avoir jadis été misérables, lorsqu'ils 
sont couronnés d'une félicité sans terme désormais ; et, quand 
même on appellerait cela un avantage léger, comme il est 
éternel, il doit compenser par sa durée ce que le bonheur tem- 
porel des grands a eu de plus en intensité. 

« Telles sont donc les consolations que les misérables ont 
spécialement jjour eux, et par lesquelles ils sont au-dessus 
du reste du genre humain ; à d'autres égards, ils sont au-des- 
sous. Ceux qui veulent connaître les misères des pauvres 
doivent voir leur vie et la supporter. Déclamer sur les avan- 



CHAPITRE XXIX. 251 

tages matériels dont ils jouissent, c'est simplement répéter ce 
que personne ne croit ni ne pratique. Les hommes qui ont les 
choses nécessaires à l'existence ne sont pas pauvres, et ceux à 




qui elles manquent ne peuvent 2)as ne pas être misérables. 
Oui, mes amis, nous ne pouvons pas ne pas être misérables, 
il n'est point de vains efforts de l'imagination qui puissent 
calmer les besoins de la nature, changer en un air élastique 
et doux les humides vapeurs d'une prison, ou a2)aiser les san- 
glots d'un cœur brisé. Que, de sa couche moelleuse, le philo- 



252 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

soplie nous dise que nous pouvons résister à tout cela ! Hélas ! 
l'effort i^ar lequel nous y résistons est encore la souffrance la 
jîlus grande. La mort est peu de chose, et tout homme peut 
la supporter; mais les tourments sont épouvantables, et c'est 
là ce que nul ne sait endurer. 

« Pour nous, donc, mes amis, les i^romesses de bonheur 
dans le ciel devraient nous être particulièrement chères ; car 
. si notre récompense n'est que dans cette vie seulement, alors 
nous sommes vraiment de tous les hommes les plus misé- 
rables. Lorsque je regarde autour de moi ces sombres mu- 
railles faites pour nous terrifier aussi bien que pour nous en- 
fermer, cette lumière qui ne sert qu'à montrer les horreurs du 
lieu, ces fers que la tyrannie a imposés et que le crime a ren- 
dus nécessaires; lorsque j'examine ces visages émaciés et que 
j'entends ces gémissements, ô mes amis^ quel glorieux troc 
le ciel ne serait-il pas i)0ur tout cela ! S'envoler à travers des 
régions illimitées comme l'air, se chautFer au soleil de l'éter- 
nelle béatitude, chanter et chanter encore des hymnes de 
louanges sans fin, n'avoir point de maître pour nous mena- 
cer ou nous outrager, mais la face même de la suprême 
Bonté i^our toujours devant les yeux ! Quand je songe à ces 
choses, la mort devient la messagère des plus joyeuses nou- 
velles; quand je songe à ces choses, sa flèche la plus aiguë 
devient le bâton oh je m'appuie; quand je songe à ces choses, 
quoi dans la vie qui vaille qu'on le possède ? quand je songe 
à ces choses, quoi qui ne mérite d'être dédaigneusement re- 
jeté? Les rois, dans leurs palais, devraient soupirer après de tels 
avantages; mais nous, humiliés comme nous le sommes, nous 
devrions nous élancer ardemment vers eux. 

« Et toutes ces choses sont-elles pour être à nous ? A nous 
elles seront à coup siir, si seulement nous voulons essayer de 
les atteindre; et, ce qui est un encouragement, bien des tenta- 
tions nous sont interdites qui retarderaient notre poursuite. 
Essayons seulement de les atteindre, et elles seront certaine- 



CHAPITRE XX! X. 153 

meut à noiis ; et, ce qui est eucore uu eucouragemeut, elles le 
seront même bientôt, car si nous jetons \m regard en arrière 
sur la vie passée, elle ne paraît que comme un bien court 
intervalle; quoi que nous jiensions du reste de la vie, on la 
trouvera de moindre durée encore. A mesure que nous deve- 
nons plus vieux, les jours semblent devenir plus courts, et 
notre intimité avec le temps amoindrit toujours le sentiment 
que nous avons de son passage. Prenons donc courage main- 
tenant, car bientôt nous serons au bout de notre voyage; 
nous déposerons bientôt le lourd fardeau dont le ciel nous a 
chargés. Si la mort, seule amie des misérables, se rit quelque 
temps du voyageur fatigué en se faisant voir à lui et en 
fuji'ant à ses yeux comme l'horizon, le temps n'en viendra 
pas moins, certainement et promptenient, où les grands su- 
perbes du monde ne nous fouleront plus contre terre sous 
leurs pieds, où nous penserons avec plaisir à nos souffrances 
ici-bas, où nous serons entourés de tous nos amis et de ceux 
qui ont mérité notre amitié, où notre béatitude sera ineffable 
et, pour couronner tout, sans fin. » 



CHAPITRE XXX 

Un avenir meilleur commence à paraître. — Restons inèlranlablcs, 
et la fortune à la fin changera en notre faveur. 

OR S QUE j'eus ainsi terminé et que 
mou auditoire se fut retiré, mon geô- 
lier, qui était un des plus humains de 
sa j)rofession, tout en exprimant l'es- 
poir que je ne serais pas mécontent, 
car ce qu'il faisait n'était que son de- 
voir, déclara qu'il devait absolument 
transférer mon fils dans une cellule 
plus sûre ; mais il aurait la permis- 
sion de venir me voir tous les matins. Je le remerciai de sa 
clémence, et, serrant la main de mon garçon, je lui dis adieu. 




256 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



en lui recommandaut do se souvenir du grand devoir qu'il 
avait devant lui. 

Je me recoucliai, et un de mes petits garçons était à mon 
chevet, en train de lire, lorsque M. Jenkinson entra m'in- 
former qu'on avait des nouvelles de ma fille; ime personne 
l'avait vue il y avait etiviron deux heures en compagnie d'un 
gentleman étranger; ils s'étaient arrêtés à un village voisin 
pour se rafraîchir, et ils semblaient revenir vers la ville. Il 
m'avait à peine communiqué cette nouvelle, que le geôlier 
survint avec un air d'empressement et de plaisir, et m'apprit 
que ma fille était retrouvée. Moïse entra en courant un mo- 
ment après, criant que sa sœur Sophia était eu bas et montait 
avec notre vieil ami M. Biirchell. 

Au moment où il racontait sa nouvelle, ma bien-aimée fille 
entra, et, l'air presque égaré par la joie, accourut m'embras- 
ser dans un transport d'aflfection. Sa mère, de son côté, témoi- 
gnait de son bonheur par ses larmes et son silence. ;( Voici, 
papa, s'écria ma charmante enfant, voici l'iiomme courageux 
à qui je dois ma délivrance; c'est à l'intrépidité de ce gentle- 
man que je suis redevable de mon bonheur et de ma sûreté. » 
Un baiser de M. Burehell, dont le plaisir semblait encore 
plus grand que le sien, interromi)it ce qu'elle allait ajouter. 

« Ah! monsieur Burehell, m'écriai-je, c'est dans une misé- 
rable demeure que vous nous trouvez aujourd'hui, et nous voilà 
maintenant bien différents de ce que vous nous avez vus la 
dernière fois. Vous avez toujours été notre ami; nous avons 
découvert depuis longtemps nos erreurs à votre égard, et nous 
nous sommes repentis de notre injustice. Après l'indigne trai- 
tement que vous avez reçu de moi, j'ai presque honte de vous 
regarder eu face. CeiDcndant j'espère que vous me pardonnerez, 
car j'ai été trompé par un misérable, vil et sans générosité, 
qui, sous le masque de l'amitié, m'a déshonoré. 

— Il est impossible, répondit M. Burehell, que je vous 
pardonne, car vous n'avez jamais mérité mou ressentiment. 



CHAPITRE XXX. 2.57 

J'ai vu en partie votre illusion à l'époque, et comme il était 
hors de monpouvoir de l'arrêter, je n'ai pu qu'en prendre jutié. 

c< J'ai toujours pensé que vous aviez un noble esprit ; 
aujourd'hui, je vois qu'il en est ainsi réellement. Mais dis- 
moi, obère enfant, comment as-tu été secourue, et qui étaient 
les ruffians qui t'enlevaient ? 

— En vérité, monsieur, répondit-elle, quant au scélérat 
qui m'enlevait, je ne le connais pas encore. Car, pendant que 
nous nous promenions, maman et moi, il arriva derrière 
nous, et avant que j'eusse eu le temps de crier au secours, il 
me poussa de force dans la cbaise de poste, et en un instant 
les chevaux partirent. Je rencontrai plusieurs personnes sur la 
route, à qui je criai pour demander assistance; mais elles n'é- 
coutèrent pas mes supplications. En même temps, le coquin 
usait de tous les moyens pour m'empêcher de crier : il flattait 
et menaçait tour à tour, il jurait que, si je gardais le silence, 
il n'avait aucune mauvaise intention. Cependant j'avais 
déchiré le store qu'il avait baissé, et voilà que j'aperçois à 
qucl(|ue distance votre vieil ami, M. Burchell, marchant 
comme à l'ordinaire de son pas rapide, avec le grand bâton à 
])ro])os duquel nous nous moquions tant de lui. Dès que nous 
fûmes à portée de son oreille, je rai)pelai par son nom et 
invoquai son aide. Je répétai mon cri plusieurs fois, et alors, 
d'une voix très haute, il ordonna au postillon d'arrêter ; mais 
le garçon n'y prit pas garde et continua d'aller plus vite 
encore. Je pensais que M. Burchell ne pourrait jamais nous 
rattraper, quand, en moins d'une minute, je le vis arriver en 
courant à côté des chevaux et d'un seul coup renverser le 
postillon à terre. Lorsqu'il fut tombé, les chevaux s'arrêtèrent 
bientôt d'eux-mêmes, et le ruffian, descendant de voiture avec 
des jurons et des menaces, tira son épée et lui ordonna de se 
retirer s'il ne voulait jouer sa vie; mais M. Burchell s'élança, 
brisa l'épée en morceaux et le poursuivit pendant près d'un 
quart de mille ; il j^arvint pourtant à s'échapper. J'étais alors 

33 



» 



258 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

descendue moi-même, prête à aider mon libérateur ; mais il 
revint bientôt triomphant vers moi. Le postillon, qui avait 
repris ses sens, était sur le point de se sauver aussi ; mais 
M. Burchell lui ordonna d'une façon menaçante de remonter 
et de retourner à la ville. Voyant qu'il était impossible de 
résister, il obéit à contre-cœur, bien que la blessare qu'il avait 
reçue semblât être, à moi, da moins, dangereuse. Pendant le 
retour, il se plaignait constamment, tant qu'à la fin il excita 
la compassion de M. Burchell, qui, à ma prière, le changea 
pour un autre à une auberge, où nous nous arrêtâmes dans le 
trajet. 

— Sois donc la bienvenue, mon enfant, m'écriai-je, et toi, 
son vaillant libérateur, le bienvenu mille fois. Bien que nous 
n'ayons qu'une table misérable, nos cœurs sont prêts à vous 
recevoir. Et maintenant, monsieur Burchell, puisque vous avez 
sauvé ma fille, si vous pensez que c'est une récompense, elle 
est à vous ; si vous pouvez descendre jusqu'à une alliance 
avec une famille aussi pauvre que la mienne, prenez-la, 
obtenez son consentement, car je sais que vous avez son cœur, 
et vous avez aussi le mien. Et laissez-moi vous dire, monsieur, 
que ce n'est pas un petit trésor que je vous donne. On a vanté 
sa beauté, il est vrai, mais ce n'est pas ce que je veux dire ; je 
vous donne un trésor, qui est son cœur. 

— Mais je suppose, s'écria M. Burchell, qne vous êtes 
au courant de ma situation et de l'incapacité où je suis de lui 
faire l'existence qu'elle mérite? 

— Si votre objection présente, répliquai-je, est faite pour 
éluder mon offre, je la retire ; mais je ne connais aucun homme 
aussi digne de mériter ma fille que vous ; si je pouvais la 
donner à mille et que mille me la demandassent, mon hon- 
nête et brave Burchell serait encore le choix de mon cœur. » 

A tout ceci son silence seul sembla donner un refus mor- 
tifiant, et, sans la moindre réponse à mon offre, il demanda 
s'il ne pourrait avoir des rafraîchissements de l'auberge voi- 



CHAPITRE XXX. 259 

sine. On lui répondit affirmativement ; il ordonna alors 
d'envoyer le meilleur dîner qui pourrait se faire en peu de 
temps. Il commanda aussi une douzaine de bouteilles du meil- 




peu pour une fois; et, quoique dans 

une prison, il affirmait qu'il n'avait jamais été mieux dis- 
posé à la gaieté. Le garçon fit bientôt son apparition avec 
les préparatifs du dîner ; le geôlier, qui se montrait d'une 
remarquable assiduité, nous prêta une table; le vin fut dis- 
posé en ordre, et l'on apporta deux plats très bien préparés. 
Ma fille n'avait pas encore appris la triste position de son 



26o 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



frère, et nous étions tons désireux de ne pas gâter son plaisir 
par ce récit. Mais c'était en vain que je m'efforçais de paraître 
joyeux ; la situation de mon infortuné fils me revenait tou- 
jours au milieu de tous mes efforts pour me contraindre ; de 
sorte qu'à la fin je fus obligé de troubler notre réjouissance en 
racontant ses malheurs et en témoignant le désir qu'on lui 
permît de partager avec nous ce court moment de satisfaction. 
Lorsque mes convives se furent remis de la consternation pro- 
duite par mes paroles, je demandai aussi qu'on admît mon com- 
pagnon de prison, M. Jenkinson, et le geôlier accorda ma 
requête avec un air de soumission inaccoutumé. Le cliquetis 
des fers de mon fils ne se fit pas plus tôt entendre le long du 
corridor, que sa sœur courut impatiemment à sa rencontre ; 
pendant ce temps, M. Burcliell me demandait si le nom de 
mon fils était George ; je répondis affirmativement, et il con- 
tinua à garder le silence. Dès que mon garçon entra dans la 
chambre, je m'aperçus qu'il regardait M, Burchell avec un 
air d'étonnement et de respect. « Allons ! mon fils, m"é- 
criai-je ; quoique nous soyons tombés bien bas, il a cependant 
plu à la Providence d'accorder quelque relâche à nos douleurs. 
Ta sœur nous est rendue, et voici son libérateur ; c'est à cet 
homme courageux que je dois d'avoir encore une fille. Donne- 
lui, mon garçon, la main de l'amitié ; il mérite notre plus 
chaude reconnaissance. » 

Mon fils, pendant tout ce temps, semblait ne pas prendre 
garde à ce que je disais et restait immobile à une distance 
respectueuse. « Mon frère chéri, s'écria sa sœur, pourquoi ne 
remerciez-vous pas mon bon libérateur? Les braves doivent 
s'aimer les uns les autres. » 

Il continuait à rester dans le silence et l'étonnement ; enfin 
notre hôte, s'aiiercevant qu'il était reconnu, donna à son vi- 
sage toute sa dignité naturelle et pria mon fils d'avancer. 
Jamais je n'avais rien vu encore de si vraiment majestueux 
que l'air qu'il prit en cette occasion. Le plus grand spectacle 



CHAPITRE X XX. 



261 



de rnnivers, dit certain pliilosoplie, est celui d'un homme 
juste luttant contre l'adversité; il y en a pourtant un ])lus 
grand encore, c'est celui de l'homme juste qui vient à l'ad- 
versité pour la soulager. Lorsqu'il eut regardé quelque temi)s 
mon fils d'un air imposant : « Je vois encore, dit-il, enfant 
étourdi, que le même crime.... » Mais il fut interrompu })ar 
un des aides du geôlier qui venait nous informer qu'une ])er- 
sonne de distinction, arrivée en ville avec un équipage et plu- 
sieurs serviteurs, envoyait ses respects au gentleman qui 
était avec nous, et demandait à savoir à quel moment il juge- 
rait hon d'admettre sa visite. « Dites à cet homme, s'écria 
notre hôte, d'attendre que j'aie le loisir de le recevoir, » Puis, 
se tournant vers mon fils : « Je vois encore, monsieur, reprit- 
il, que vous êtes coupable de la même faute pour laquelle vous 
avez jadis eu mon blâme, et pour laquelle la loi prépare main- 
tenant ses plus justes châtiments. Vous vous imaginez peut-être 
que le mépris de votre propre vie vous donne le droit de j)rendre 
celle d'un autre ; mais où est, monsieur, la différence entre un 
duelliste qui hasarde une vie sans valeur et le meurtrier qui 
agit avec une sécurité plus grande ? Y a-t-il diminution dans 
la fraude du joueur, lorsqu'il allègue qu'il avait déposé son 
enjeu? 

— Hélas! monsieur, m'écriai-je, qui que vous soyez, plai- 
gnez la pauvre créature égarée ; car ce qu'il a fait, il l'a fait 
pour obéir à une mère abusée, qui, dans l'amertume de son 
ressentiment, le mettait eu demeure, au prix de sa bénédic- 
tion, de venger sa cause. Voici, monsieur, la lettre qui servira 
à vous convaincre de l'imprudence de la mère et à atténuer 
le crime du fils. ;> 

Il prit la lettre et la parcourut rapidement, « Ceci, 
reprit-il, bien que ce ne soit pas une complète excuse, amoin- 
drit tellement sa faute que je suis disposé à lui pardonner. Et 
maintenant, monsieur, continua-t-il en prenant amicalement 
mou fils par la main, je vois que vous êtes surpris de me 



202 



LE VICAIRE DE WAREFIELD. 



trouver ici ; mais j'ai souvent visité des prisons en des occa- 
sions moins intéressantes. Je suis venu pour voir justice ren- 
due à un digne homme pour qui j'ai la plus sincère estime. 
Je suis depuis longtemps le spectateur déguisé de la bonté de 
votre père. J'ai, dans sa petite demeure, joui d'un respect que 
ne souillait point la flatterie, et j'y ai reçu dans l'aimable sim- 
plicité de son foyer domestique le bonheur que les cours ne 
sauraient donner. Mon neveu a été informé de mon intention 
de venir ici, et je vois qu'U est arrivé. Ce serait faire tort à 
lui et à vous que de le condamner sans examen. S'il y a 
offense, il doit y avoir réparation ; et, je puis le dire sans me 
vanter, personne n'a jamais taxé d'injustice sir William 
Thornhill. » 

Nous découvrions maintenant que le personnage que 
nous avions si longtemps reçu comme un compagnon amu- 
sant et sans conséquence n'était autre que le célèbre sir Wil- 
liam Thornhill, dont personne, pour ainsi dire, n'ignorait les 
vertus et les singularités. Le pauvre M. Burchell était en 
réalité un homme de grande fortune et de puissant crédit, que 
les assemblées politiques écoutaient et applaudissaient, et 
dont la parole avait la confiance des partis ; un homme qui 
était l'ami de sou pays, mais en restant fidèle à son roi. Ma 
pauvre femme, se rappelant sou ancienne familiarité, parais- 
sait trembler de confusion; mais Sophia, qui, quelques mo- 
ments auparavant, le croyait à elle, voyant maintenant la 
distance immense oti le mettait sa fortune, était incapable de 
cacher ses larmes. 

« Ah ! monsieur, s'écria ma femme, avec un visage con- 
sterné, comment sera-t-il possible que j'aie jamais votre par- 
don? Le manque d'égards que je vous ai témoigné la dernière 
fois que j'ai eu l'honneur de vous voir dans notre maison, et 
les plaisanteries que j'ai audacieusement lancées, ces plaisan- 
teries, monsieur, je le crains, ne pourront jamais m'être par- 
données. 



CHAPITRE XXX. 263 

— Ma chère bonne dame, répondit-il avec un sourire, si 
vous avez eu votre plaisanterie, j'ai eu ma réponse ; je lais- 
serai à juger à toute la compagnie si la mienne n'était pas 
aussi bonne que la vôtre. A dire la vérité, je ne sais personne 
contre qui je sois disposé à avoir de 




lette ici. Je n'ai même pas eu le temps d'examiner assez 
l'extérieur du coquin pour afficher son signalement. Pouvez- 
vous me dire, Sophia, ma chérie, si vous le reconnaîtriez? 

— Vraiment, monsieur, répliqua-t-elle, je ne saurais l'af- 
firmer; cependant je me rappelle maintenant qu'il avait une 



264 LE VICAIRE DE WAKEI-IELD. 

large marque au-dessus d'un des sourcils. — Je vous de- 
mande pardon, mademoiselle, interrompit Jenkinsou, qui 
était présent ; mais soyez assez bonne pour me dire si l'indi- 
vidu montrait ses propres cheveux rouges. — Oui, certes, dit 
SopLia. — Et Votre Honneur, contiuua-t-il en se tournant 
vers sir William, a-t-il observé la longueur de ses jambes ? 
— Je ne saurais être sûr de leur longueur, s'écria le baronnet, 
mais je suis convaincu de leur vitesse ; car il m'a laissé en 
arrière, chose que je croyais peu d'hommes capables de faire 
dans le royaume. — Avec la permission de Votre Honneur, 
s'écria Jenkinson, je connais l'homme. C'est certainement 
lui ; le meilleur coureur de l'Angleterre : il a battu Pinwire, 
de Newcastle. Son nom est Timothy Baxter ; je le connais 
parfaitement, et aussi le lieu précis où il s'est retiré pour le 
moment. Si Votre Honneur veut ordonner à M. le geôlier 
de laisser deux de ses hommes venir avec moi, je m'engage 
à le produire devant vous dans une heure au plus. » Là- 
dessus on appela le geôlier, qui apparut immédiatement, et 
sir "William lui demanda s'il le connaissait. — Oui, s'il plaît 
à Votre Honneur, répliqua le geôlier, je connais bien sir Wil- 
liam Thornhill, et quiconque connaît quelque chose de lui 
désire en connaître davantage. — Eh bien, alors, dit le ba- 
ronnet, ma demande est que vous permettiez à cet homme et 
à deux de vos aides d'aller s'acquitter d'un message par mon 
ordre, et comme je fais partie de la commission des juges de 
paix, je m'engage à vous garantir. — Votre promesse suffit, 
répliqua l'autre, et vous pouvez d'une minute à l'autre les 
envoyer à travers l'Angleterre partout oîi Votre Honneur le 
juge bon. » 

En conséquence du consentement dii geôlier, Jenkinson 
fut déi)êché à la recherche de Timothy Baxter, pendant que 
nous nous amusions des amitiés de notre plus jeune garçon, 
Bill, qui venait d'entrer et qui grimpait au cou de sir William 
pour l'embrasser. Sa mère allait immédiatement châtier sa 



CIIAriTRE XXX. 26s 

familiarité, mais le digne homme l'en empêcha et prenant 
sur ses genoux l'enfant, tout en haillons qu'il était : c( Eh 
quoi! Bill, mon fripon joufflu, s"écria-t-il, vous rappelez- 
vous votre vieil ami Burchell? Et vous, Dick, mon bon vieux 
camarade, êtes-vous ici? Vous verrez que je ne vous ai pas 
oubliés. » Ce disant, il leur donua à chacun un gros mor- 
ceau de pain d'épices, que les pauvres diables mangèrent de 
grand appétit, car ils n'avaient eu ce matin-là qu'un déjeuner 
très succinct. 

Nous nous mîmes alors à table ; le dîner était presque 
froid. Mais auparavant, comme mon bras était toujours dou- 
loureux, sir "William écrivit une ordonnance, car il avait étudié 
la médecine pour se distraire, et il était dans cet art d'une 
habileté au-dessus de la moyenne. On l'envoya à un apo- 
thicaire qui demeurait dans la localité ; mon bras fut pansé, 
et je sentis un soulagement presque immédiat. Nous fûmes 
servis à table par le geôlier lui-même, qui tenait à rendre à 
notre hôte tous les honneurs en son pouvoir. Nous n'avions 
pas encore tout à fait fini, lorsqu'on apporta un autre mes- 
sage de la i)art de son neveu, demandant la permission de 
paraître pour établir son innocence et son honneur. Le baron- 
net consentit à la requête et demanda qu'on introduisît 
M. Thornhill. 



34 




CHAPITRE XXXI 

Anciens bienfaits inopinément payes avec usure. 



ON SIEUR Thornhill fit sou entrée 
muni du sourire qui ne le quittait pres- 
que jamais, et il allait embrasser son 
oncle ; mais celui-ci le repoussa d'un 
air de mépris. « Pas de caresses men- 
teuses à présent, monsieur, s'écria le 
baronnet, le regard sévère. Le seul che- 
min de mon cœur est la route de l'hon- 
neur; mais ici je ne vois qu'un tissu 
compliqué de fausseté, de couardise et d'oppression. Comment 
se fait-il, monsieur, que ce pauvre homme, pour qui je sais que 




268 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

VOUS professiez de l'amitié, soit traité si durement? Sa fille 
bassement séduite en récompense de son hospitalité, et lui 
jeté en prison, peut-être pour avoir ressenti l'outrage! Son 
fils aussi, que vous avez eu peur d'afi'ronter en homme... 

— Est-il possible, monsieur, interrompit son neveu, que 
mon oncle puisse reprocher comme un crime ce que ses in- 
structions réitérées m'ont seules persuadé d'éviter? 

— Votre reproche est juste, s'écria sir William. Vous 
avez, en cette circonstance, agi prudemment et bien, quoi- 
qu'un peu différemment peut-être de ce qu'eût fait votre père. 
Mon frère était vraiment l'honneur même ; mais toi... Oui, 
vous avez agi dans cette circonstance parfaitement bien, et 
j'y donne ma plus chaude approbation. 

— Et j'espère, dit son neveu, que le reste de ma con- 
duite ne se trouvera pas mériter la censure. Je me suis 
montré, monsieur, avec la fille de ce gentleman dans quel- 
ques lieux publics de divertissement ; et ainsi, ce qui était 
légèreté, le scandale l'a nommé d'un nom plus fort, et l'on a 
prétendu que je l'avais débauchée. Je me suis présenté en 
personne à son père, voulant éclaircir la chose à sa satisfac- 
tion ; mais il ne m'a reçu qu'avec des insultes et des injures. 
Quant au reste, pour ce qui est de son séjour ici, mon avoué et 
mon intendant pourront vous renseigner mieux que moi, car 
je leur abandonne entièrement l'administration des affaires. 
S'il a contracté des dettes, et qu'il ne veuille, ou môme qu'il 
ne puisse pas les payer, c'est leur afîairc de procéder de cette 
manière, et je ne vois ni dureté ni injustice à employer les 
moyens de recouvrement les plus légaux. 

— S'il en est, dit sir William, comme vous l'avez déclaré, 
il n'y a rien d'impardonnable dans votre offense ; et bien que 
votre conduite eût pu être plus généreuse en ne permettant 
pas que ce gentleman fût opprimé par la tyrannie des subal- 
ternes, elle a du moins été équitable. 

— Il ne peut contredire un seul point, répliqua le squire. 



CHAPITRE XXXI. 269 

Je le défie de le faire, et plusieurs de mes domestiques sont 
prêts à attester ce que je dis. Ainsi, monsieur, continua-t-il 
en voyant que je gardais le silence, car eu fait je ne pouvais 
pas le contredire, ainsi, monsieur, mou innocence est bien 
établie ; mais, bien qu'à votre prière je sois prêt à pardonner 
à ce gentleman toutes les autres offenses, ses tentatives pour 
m'amoiudrir daus votre estime excitent eu moi un ressenti- 
ment que je ne j)uis maîtriser. Et ceci justement à l'heure où 
son fils se préparait effectivement à m'enlever la vie. C'est là, 
dis-je, un crime tel que je suis résolu à laisser la loi suivre 
son cours. J'ai ici le cartel qui m'a été envoyé et deux 
témoins pour le prouver ; un de mes domestiques a été blessé 
dangereusement, et, quand mon oncle lui-môme m'en dissua- 
derait, ce que je sais qu'il ne fera pas, je ferai en sorte que 
justice publique soit faite et qu'il soit puni de ce qu'il a 
fait. 

— Monstre! cria ma femme, n'as-tu pas eu assez de ven- 
geance déjà, et faut-il que mon pauvre garçon ressente ta 
cruauté? J'espère que le bon sir William nous jn-otègera, car 
mon fils est aussi innocent qu'un enfaut ; je suis sûre qu'il 
l'est et qu'il n'a jamais fait de mal à persouue. 

— Madame, répliqua l'excellent homme, vos souhaits i30ur 
son salut ne sont pas plus grands que les miens; mais je 
regrette de trouver sou crime trop évident, et si mon neveu 
persiste... » Mais notre attention fut détournée à ce mo- 
ment par l'apparition de Jenkinson et des deux aides du 
geôlier, qui entrèrent traînant un homme de haute taille, très 
bien mis, et répondant à la description déjà donnée du co- 
quin qui avait enlevé ma fille. « Voici ! cria Jenkinson eu le 
tirant dans la chambre. Voici! nous l'avons ; et s'il y a jamais 
eu un candidat pour Tyburn', c'est celui-là. » 

A l'instant où M. Thoruhill aperçut le prisonnier et Jen- 



1. Lieu où l'on pendait les criminels. Le Montfaucon de l'Angletcne. 



270 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

kinsou qui l'avait en garde, il sembla reculer d'elFroi. Sa 
figure devint pâle de la conscience du crime accompli, et il 
aurait voulu disparaître; mais Jenkinson, qui s'aperçut de 
son dessein, l'arrêta. « Quoi ! squire, s'écria-t-il, avez-vous 
honte de vos deux vieilles connaissances, Jenkinson et Baxter? 
C'est pourtant ainsi que tous les grands oublient leurs amis ; 
mais j'ai décidé que nous ne vous oublierions pas. Notre pri- 
sonnier, avec la permission de Votre Honneur, continua-t-il 
en se tournant vers sir William, a déjà confessé tout. C'est 
lui le gentleman qu'on dit avoir été si dangereusement blessé ; 
il déclare que c'est M. Thornhill qui l'a engagé dans cette 
affaire, qui lui a donné les vêtements qu'il porte maintenant 
pour avoir l'air d'un gentleman, et qui lui a fourni la chaise 
de poste. Le plan était formé entre eux qu'il enlèverait la 
jeune demoiselle en lieu sûr, et que là il la menacerait et la 
terrifierait; mais M. Thornhill devait, sur ces entrefaites, arri- 
ver, comme par hasard, à son secours ; ils se seraient battus 
un moment, puis il aurait, lui, pris la fuite, et par là M. Thorn- 
hill aurait eu la meilleure occasion de gagner sa tendresse en 
jouant auprès d'elle le rôle de défenseur, » 

Sir William se rappela cet habit comme ayant été fré- 
quemment porté par son neveu ; tout le reste, le prisonnier 
lui-môme le confirma dans un récit plus circonstancié, ajou- 
tant pour conclure que M. Thornhill lui avait souvent déclaré 
qu'il aimait les deux sœurs à la fois. 

c( Cieux ! s'écria sir William, quelle vijière ai-je nourrie 
dans mon sein! Et lui qui semblait être si amateur de la jus- 
tice publique ! Eh bien ! il l'aura. Assurez-vous de lui, mon- 
sieur le geôlier... Cependant arrêtez, je crains qu'il n'y ait 
pas de preuves légales pour le détenir. » 

Alors M. Thornhill, avec la jîlus grande humilité, supplia 
de ne pas admettre deux aussi fieffés misérables comme 
preuves contre lui, mais d'interroger ses domestiques. — 
« Vos domestiques ! répliqua sir William. Misérable, ne les 



CHAPITRE XXXI. 271 

appelez plus vôtres. Mais voyons, entendons ce que ces gens- 
là ont à dire. Faites entrer son sommelier. » 

Lorsque le sommelier fut introduit, il s'aperçut bientôt, à 




l'air de son ancien maître , que tout le pouvoir de celui-ci 
était désormais passé. « Dites-moi, demanda sévèrement sir 
William, avez-vous jamais vu ensemble votre maître et cet 
iudividu-là qui est revêtu de ses habits? — Oui, s'il plaît à 
Votre Honneur, s'écria le sommelier, mille fois ; c'était 



272 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

l'homme qui lui ameuait toujours ses dames. — Comment! 
interrompit le jeune M. Thornliill, dire ceci à ma face! — 
Oui, répliqua le sommelier, à la face de n'im2:)0rte qui. Pour 
vous dire une vérité, maître Thornhill, je ne vous ai jamais 
ni aimé ni goûté, et je ne m'inquiète pas, à l'heure qu'il est, 
de vous dire ce que je pense. — Alors, s'écria Jenkinson, 
dites maintenant à Son Honneur si vous savez quelque chose 
de moi. — Je ne peux pas dire, répliqua le sommelier, que je 
sache rien de bien bonde vous. La nuit que la fille de ce gentle- 
man a été amenée par tromperie dans notre maison, vous 
en étiez. — En vérité, s'écria sir William, je vois que vous 
produisez un excellent témoin pour prouver votre innocence. 
Souillure de l'humanité! t'associer à de tels misérables!...» 
Puis , continuant son interrogatoire : « Vous me dites , 
monsieur le sommelier, que c'est là la personne qui lui a 
amené la fille de ce vieux gentleman. — Non, s'il plaît à 
Votre Honneur, répliqua le sommelier, il ne la lui amena 
pas, car c'est le squire lui-même qui s'est chargé de cette 
affaire ; mais il a amené le prêtre qui a fait semblant de les 
marier. — Ce n'est que trop vrai, s'écria Jenkinson ; je ne 
puis le nier ; c'est là l'emploi qui me fut assigné, et je le con- 
fesse, à ma confusion. 

— Juste ciel ! exclama le baronnet, comme chaque nouvelle 
découverte de son infamie m'épouvante ! Tout son crime n'est 
maintenant que trop évident, et je vois que ses poursuites ont 
été dictées par la tyrannie, la lâcheté et la vengeance. A ma 
requête, monsieur le geôlier, mettez en liberté ce jeune offi- 
cier, actuellement votre prisonnier, et reposez-vous sur moi 
pour les conséquences. Je fais mon affaire de ptrésenter le cas 
sous son vrai jour à mon ami le magistrat auquel il a été 
commis. Mais où est l'infortunée demoiselle ? Qu'elle paraisse 
pour se confronter avec ce misérable. J'ai hâte de savoir par 
quels artifices il l'a séduite. Priez-la d'entrer. Oîi est-elle? 

— Ah! monsieur, dis-je; cette question me perce le cœur. 



CHAPITRE XXXI. 27? 

J'avais, il est vrai, jadis la bénédiction d'avoir une fille, mais 
ses malheurs... » — Une autre interruption m'empêcha ici de 
poursuivre, car une personne apparut; et qui était-ce? Miss 
Arabella Wilmot elle-même, celle qui devait, le jour suivant, 
être mariée à M. Thornhill. Rien ne put égaler sa surprise 
en voyant sir William et son neveu là devant elle, car sa 
venue était toute fortuite. Il se trouva qu'elle et le vieux gentle- 
man, son père, traversaient la ville en allant chez sa tante, 
qui avait voulu que ses noces avec M. Thornhill fussent 
célébrées chez elle. Ils s'étaient arrêtés pour se rafraîchir et 
étaient descendus à une auberge à l'autre extrémité de la 
ville. C'était là que, de la fenêtre, la jeune demoiselle avait 
remarqué par hasard un de mes petits garçons jouant dans la 
rue ; elle avait aussitôt envoyé un valet chercher l'enfant et 
avait appris de lai quelques détails sur nos infortunes; mais 
elle ignorait encore que le jeune M. Thornhill en fût la cause. 
Bien que son père lui eût remontré à plusieurs reprises l'in- 
convenance de venir nous voir dans une prison, les remon- 
trances étaient restées sans effet ; elle pria l'enfant de la con- 
duire, ce qu'il fit ; et c'est ainsi qu'elle nous smqirit dans une 
conjoncture si inattendue. 

Mais je ne saurais continuer sans faire une réflexion sur 
ces rencontres accidentelles qui, bien qu'elles arrivent tous les 
jours, excitent rarement notre surprise, si ce n'est dans quelque 
extraordinaire occasion. A quelle circonstance fortuite ne 
devons-nous pas chaque plaisir et chaque agrément de nos 
existences? Combien d'accidents apparents ne doivent pas 
concourir avant que nous puissions être vêtus ou nourris! Il 
faut que le paysan soit disposé à travailler, que l'averse 
tombe, que le vent remplisse la voile du marchand ; sans 
quoi des multitudes manqueraient de leurs ressources accou- 
tumées. 

Nous restâmes tous en silence quelques instants, pen- 
dant que ma charmante élève — c'était le nom que j'étais 

35 



274 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

habitué à donner à cette jeune demoiselle — unissait dans 
ses regards la pitié et l'étonuement ; ce qui donnait à sa 
beauté de nouvelles perfections. « Vraiment, mon cher mon- 
sieur Thornhill, s'écria-t-elle en s'adressant au squire qu'elle 
supposait venir ici pour nous secourir et non pour nous 
opprimer, je vous sais un peu mauvais gré de venir ici sans 
moi et de ne m'avoir jamais informée de la situation d'une 
famille qui nous est si chère à tous deux. Vous savez que 
j'aurais autant de plaisir à contribuer au soulagement de 
mon révérend vieux maître ici présent que vous pouvez en 
avoir vous-même. Mais je vois que, comme votre oncle, vous 
prenez plaisir h faire le bien en secret. 

— Il trouve plaisir à faire le bien ! s'écria sir William en 
l'interrompant. Non, ma chère enfant, ses plaisirs sont aussi 
vils que lui-même. Vous voyez en lui, mademoiselle, le scé- 
lérat le plus complet qui ait jamais déshonoré l'humanité. Un 
misérable, qui, après avoir trompé la fille de ce pauvre homme, 
après avoir comploté contre l'innocence de la sœur, a jeté le 
père en prison et le fils aîné dans les fers, parce que celui-ci 
avait le courage d'afî'ronter le traître. Et permettez-moi, 
mademoiselle, de vous féliciter maintenant d'échapper aux 
embrassements d'un tel monstre. 

— bonté divine! s'écria l'aimable fille. Que j'ai été 
déçue ! M. Thornhill m'a donné comme certain que le fils 
aîné de ce gentleman, le capitaine Primrose, était parti pour 
l'Amérique avec sa jeune épouse. 

— Ma douce demoiselle, s'écria ma femme, il ne vous a 
dit que des faussetés. Mon fils George n'a jamais quitté le 
royaume ni n'a jamais été marié. Quoique vous l'ayez aban- 
donné, il vous a toujours trop aimée pour penser à une autre, 
et je lui ai entendu dire qu'il mourrait garçon pour l'amour de 
vous. » Et elle continua à s'étendre sur la sincérité de la 
passion de son fils ; elle mit son duel avec M. Thornhill dans 
son vrai jour ; de là elle fit une rapide digression sur les 



CHAPITRE XXXI. 



275 



débauches du squire, sur ses prétendus mariages, et termina 
jjar le jilus outrageant tableau de sa couardise. 

« Ciel bon ! s'écria miss Wilmot ; que j'ai été près du bord 
de l'abîme ! Mais que mon plaisir est grand d'y avoir échappé ! 
Les mille faussetés que ce gentleman m'a dites ! Il a eu assez 




d'art à la fin pour me persuader que ma 
î^è^^^j^^^A promesse au seul homme que j'aie estimé 

/ ne me liait jjIus désormais, puisqu'il 

m'avait été infidèle. Par ses faussetés j'ai appris 
à détester celui qui était aussi brave que généreux ! » 
Mais à ce moment mon fils était délivré des entraves de la 
justice, car l'homme qu'on supposait blessé venait d'être 



276 LE \'ICAIRE DE WAKEFIELD. 

reconnu pour un imposteur; de même M, Jenkiuson, qui 
avait joué le rôle de son valet de chambre, l'avait coifi'é et 
lui avait fourni tout ce qui était nécessaire pour avoir l'air 
d'un homme comme il faut. George entra sur ces entrefaites, 
élégamment vêtu de son uniforme, et, sans vanité (car je suis 
au-dessus de cela \, jamais plus beau garçon ne porta l'habit 
militaire. En entrant, il fit à miss Wilmot un modeste et res- 
pectueux salut, car il ignorait encore le changement que l'élo- 
quence de sa mère avait opéré en sa faveur. Mais il n'y eut 
point de décorum pour arrêter l'impatience de sa rougissante 
maîtresse à se faire pardonner. Ses larmes, ses regards, tout 
contribuait à découvrir les réels sentiments de son cœur pour 
avoir oublié sa première promesse et pour s'être laissée abuser 
par un imposteur. Mon tils paraissait confondu de tant de 
condescendance et pouvait à 2X'iue croire que ce fût réel. 
« Assurément, mademoiselle, s'écria-t-il, ce n'est (pi'une illu- 
sion 1 Je ne peux jamais avoir mérité cela! Être l'objet d'une 
telle bénédiction, c'est être trop heureux. — Non, monsieur, 
répliqua-t-elle ; j'ai été trompée, bassement trompée, autre- 
ment rien n'aurait pu me rendre infidèle à ma promesse. Vous 
connaissez mon amitié ; vous la connaissez depuis long- 
temps. Mais oubliez ce que j'ai fait, et, puisque vous avez eu 
mes premiers vœux de constance, vous en aurez maintenant 
le renouvellement : soyez assuré que si Arabella ne peut être 
à vous, elle ne sera jamais à un autre. — Et jamais à un autre 
ne serez-vous, s'écria sir William, si j'ai quelque influence 
sur votre père. » 

Ce mot sufifit à mou fils Moïse, qui aussitôt vola à l'au- 
berge où le vieux gentleman était, pour l'informer dans tous 
les détails de ce qui s'était passé. Mais cependant le squire, 
reconnaissant qu'il était ruiné de toute part et voyant qu'il 
n'y avait plus désormais rien à espérer de la flatterie et 
de la dissimulation, conclut que le parti le plus sage pour 
lui était de se retourner et de faire face à ses accusateurs. 



CHAPITRE XXXI. 277 

Mettant donc de côté toute lioute, il se montra ouverte- 
ment le dangereux coquin qu'il était. <( Je vois alors, s"écria- 
t-il, que je n'ai à attendre aucune justice ici; mais je suis 
résolu à me la faire rendre. Vous savez, monsieur — se 
tournant vers sir William, — que je ne suis plus un pauvre 
dépendant de vos faveurs. Je les méprise. Rien ne peut m'en- 
lever la fortune de miss "Wilmot, qui, j'en remercie les soins 
de sou père, est assez considérable. Les articles du contrat et 
une obligation pour le montant de sa fortune sont signés et 
en sûreté entre mes mains. C'était sa fortune, et non sa per- 
sonne, qui m'eugageait à désirer cette union; eu possession 
de l'une, prenne l'autre qui voudra. » 

C'était là un coup alarmant ; sir William sentit la jus- 
tesse de ses prétentions, car il s'était employé lui-même à 
rédiger les articles du contrat. Alors miss Wilmot, voyant que 
sa fortune était irrémédiablement perdue, se tourna vers mon 
fils et lui demanda si la perte de ses biens pouvait diminuer 
sa valeur pour lui. « Si la fortune, dit-elle, est liors de mon 
pouvoir, du moins j"ai encore ma main à donner. 

— Et c'est là, mademoiselle, s'écria son réel amant, c'est 
là vraiment tout ce que vous avez jamais eu à donner ; 
tout, du moins, ce que j"ai jamais jugé digue d'être pris. 
Et je proteste aujourd'liui, mon Arabella, par tout ce qui est 
heureux au monde, que votre manque de fortune en ce moment 
accroît mon plaisir, piiisqu'il sert à convaincre ma douce en- 
fant de ma sincérité. )> 

M. Wilmot entrait à ce moment ; il ne parut pas peu satis- 
fait de ce que sa fille eût échappé à un tel danger, et il con- 
sentit volontiers à romjire le mariage. Mais quand il apprit 
que la fortune qu'une obligation assurait à M. Thornliill ne 
serait pas rendue, rien ne put surpasser sou désappointe- 
ment. Il voyait maintenant qu'il fallait que tout son argent 
allât enrichir quelqu'un qui n'avait pas de fortune à lui. Il 
pouvait se faire à l'idée qu'il fût une canaille ; mais perdre l'équi- 



278 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

valent de la fortune de sa fille, c'était un calice d'absinthe. Il 
resta quelques minutes absorbé dans les calculs les plus 
pénibles, lorsqu'enfin sir AV^illiam essaya de diminuer son an- 
goisse. « Je dois confesser, monsieur, s'écria-t-il, que votre 
désappointement actuel ne me dé^tlaît pas tout à fait. Votre 
passion immodérée pour la richesse est aujourd'hui punie jus- 
tement. Mais si cette jeune fille ne peut pas être riche, elle a 
encore une aisance sufiîsante pour satisfaire. Vous voyez ici un 
honnête jeune soldat qui est disposé à la prendre sans fortune; 
ils s'aiment depuis longtemps tous les deux, et, jiar l'amitié 
que je porte à son père, je ne manquerai pas de m'intéresser 
à son avancement. Laissez donc cette ambition qui vous déçoit, 
et acceptez une fois ce bonheur qui vous prie de le recevoir. 

— Sir William, répliqua le vieux gentleman, soyez siir 
que je n'ai jamais encore forcé ses inclinations, et que je ne 
le ferai i)as maintenant. Si elle aime toujours ce jeune gentle- 
man, qu'elle l'épouse; j'y consens de tout mon cœur. Il y a 
encore, grâce au ciel, un peu de fortune de reste, et votre pro- 
messe y ajoute quelque chose. Que seiilement mon vieil ami 
ici présent (c'était moi qu'il voulait dire) me donne promesse 
de mettre 0,000 livres sterling sur la tête de ma fille s'il 
rentre jamais en possession de sa fortune, et je suis prêt ce 
soir même à les punir le premier . » 

Comme il ne dépendait plus que de moi de rendre le jeune 
coiiple heureux, je m'empressai de donner promesse de faire 
la constitution de rente qu'il désirait, ce qui, i)our quelqu'un 
qui avait aussi peu d'espérance que moi, n'était pas une grande 
faveur. Nous eûmes alors la satisfaction de les voir voler 
dans les bras l'un de l'autre avec transport. « Après toutes 
mes infortunes, criait mon fils George, être ainsi récom- 
pensé! Sûrement, c'est plus que je n'aurais jamais osé espérer. 
Être en possession de tout ce qui est bon, après un si long 
temps de douleur ! Mes souhaits les plus ardents n'auraient 
jamais pu s'élever si haut ! 



CHAPITRE XXXI. 279 

— Oui, mou George, réiJOudait sou aimable fiaucée; que 
le misérable preuue maiuteuaut toute ma fortnue. l'uisque 
vous êtes bem'eux saus elle, je le suis aussi. Oli! quel échange 
ai-je fait, du plus vil des liommes pour le plus cher, pour 
le meilleur ! Qu'il jouisse de notre fortune, je puis main- 





tenant être heureuse 
même dans la pauvreté. 
— Et je vous i)romets, s'écria le 
squire avec ime méchante grimace, 
que, moi, je serai très heureux avec ce que 
vous méprisez. — Arrêtez, arrêtez, mou- 
sieur ! s'écria Jenkinsou . Il y a deux 
mots à dire sur ce marché. Pour ce qui 
est de la fortune de cette demoiselle, monsieur, vous n'en 
toucherez jamais le moindre sou. Je le demande à Votre Hon- 
neur, continua-t-il en s'adressant à sir William, est-ce que 
le squire peut avoir la fortune de cette demoiselle s'il est 



28o 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



marié à une autre? — Comment pouvez-vous faire une 
question si sim]ile? répliqua le baronnet. Non, sans doute, 
il ne le peut. — J'en suis fâché, s'écria Jenkinson; car 
comme ce gentleman et moi nous sommes de vieux com- 
pagnons de i)laisirs, j'ai de l'amitié pour lui. Mais je dois 
déclarer, quelque amour que je lui porte, que son contrat 
ne vaut pas un bourre-pipe, car il est marié déjà. — Vous 
mentez comme uue canaille, ri})Osta le squire cpii parut 
irrité de l'insulte. Je n'ai jamais été légalement marié à 
personne. 

— Vraiment si, j'eu demande pardon à Votre Honneur, 
répliqua l'autre; vous l'avez été; et j'espère que vous vous 
montrerez reconuaissant comme il convient de l'amitié de 
votre honnête ami Jenkinson, qui vous amène une femme. Si 
la compagnie suspend sa curiosité i)endant quelques minutes, 
elle va la voir. » Ce disant, il sortit avec son activité ordi- 
naire et nous laissa tous incapables de faire aucune conjecture 
vraisemblable sur son dessein. « Eli! qu'il aille! s'écria le 
squire. Quoi que j'aie pu faire autrement, je le mets au défi là- 
dessus. Je suis trop vieux aujourd'hui pour qu'on m'effraye 
par des farces. 

— Je suis surpris, dit le baronnet, de ce que le gaillard 
peut bien vouloir faire ici. Quelque grossière plaisanterie, je 
suppose! — Peut-être a-t-il, monsieur, une intention j^lus 
sérieuse, répliquai-je. Car lorsque je réfléchis aux divers stra- 
tagèmes que ce gentleman a inventés pour séduire l'inno- 
cence, je pense qu'il a pu se trouver une personne plus artifi- 
cieuse que les autres, cajjable de le tromper à son tour. 
Lorsqu'on considère le nombre de celles qu'il a perdues, combien 
de parents ressentent avec angoisses aujourd'hui l'infamie et 
le mallieur qu'il a apportés dans leur famille! Je ne serais pas 
surpris si quelqu'une de ses victimes... Stupéfaction! Est-ce 
ma fille perdue que je vois? Est-ce elle que je tiens? C'est 
elle, c'est elle, ma vie, mon bonheur! Je te croyais perdue, 



CHAPITRE XXXI. 



mon Olivia, et cepeudaut je te tieus là, et tu vivras pour ma 
bénédiction ! » 

Les plus chaleureux transports du plus tendre amant 
ne sont pas i)lus grands que ne le furent les miens, lorscpic 
je le vis faire entrer mon enfant, lorsque je tins dans 
mes bras ma tille, dont le silence exprimait seul le ravis- 
sement. 

c( Et tu m'es donc rendue, ma chérie, m'écriai-je, pour être 
ma consolation dans la vieillesse? — Oui, elle est bien cela, 
s'écria Jenkinson ; et faites grand cas d'elle, car elle est votre 
honorable enfant, une femme aussi honnête qu'aucune ici 
dans toute la salle, qui que ce soit. Et quant à vous, squire, 
aussi sûr que vous êtes ici debout, cette jeune personne est 
votre femme en légitime mariage. Et pour vous convaincre 
que je ne dis rien que la vérité, voici la licence en vertu do 
laquelle vous avez été mariés ensemble. » En disant cela, 
il mit la licence entre les mains du baronnet, qui la lut et la 
trouva parfaitement et de tout point régulière. <( Et mainte- 
nant, messieurs, reprit-il, je vois que tout ceci voits surprend ; 
mais quelques mots expliqueront la difficulté. Ce glorieux 
squire-là, pour lequel j'ai nue grande amitié, — mais ceci entre 
nous, — m'a souvent employé à faire différentes petites 
choses pour lui. Entre autres, il m'avait donné commission de 
lui procurer une fausse licence et un faux prêtre, dans le but de 
tromper cette jeune dame. Mais comme j'étais tout à fait sou 
ami, qu'ai-je fait? Je suis allé prendre une vraie licence et 
un vrai prêtre, et je les ai mariés tous deux aussi solidement 
qu'une soutane pouvait le fnive. Peut-être penserez-vous que 
c'est la générosité qui me fit faire tout cela. Eh bien! non. 
A ma honte je le confesse, mon seul dessein était de garder 
la licence et de faire savoir au squire que je pouvais prouver 
la chose contre lui quand je le jugerais convenable, et de 
l'amener aiusi à composition chaque fois que j'aurais besoin 
d'argent. » Un bruyant éclat de plaisir sembla alors rem- 

36 



282 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



plir toute la chambre ; notre joie arriva jusqu'à la salle 
commune, où les prisonniers eux-mêmes sympathisèrent 

Et secouèrent leurs chaînes 

Avec transport et dans une sauvage liarmonie. 

Le bonheur était répandu sur tous les visages et les joues 
d'Olivia même semblaient briller de plaisir. Être ainsi rendue 
à la réputation, à ses amis et à la fortune du même coup, 
c'était un ravissement suffisant pour arrêter les progrès de la 
maladie et lui rendre sa santé et sa vivacité d'autrefois. Mais 
peut-être parmi nous tous n'y en avait-il pas un qui sentît un 
plaisir plus sincère que moi. Tenant toujours dans mes bras 
l'enfant chèrement aimée, je demandais à mon cœur si ces 
transports n'étaient pas une illusion. « Comment avez-vous 
pu, m'écriai-je en me tournant vers M. Jenkinson, comment 
avez-vous pu ajouter à mes misères par l'histoire de sa mort? 
Mais il n'importe ; ma joie de la retrouver est plus qu'une 
compensation pour ma douleur. 

— Pour votre question, répliqua Jenkinson, il est facile 
d'y répondre. Je pensais que le seul moyen probable de vous 
délivrer de prison était de vous soumettre au squire et de 
consentir à son mariage avec l'autre jeune personne. Mais 
vous aviez fait vœu de ne jamais accorder cela tant que votre 
fille serait vivante ; il n'y avait donc pas d'autre méthode de 
faire aboutir les choses que de vous persuader qu'elle était 
morte. En conséquence, je gagnai sur votre femme de se prê- 
ter à la supercherie, et nous n'avons pas eu d'occasion conve- 
nable de vous détromper avant aujourd'hui. » 

Dans toute l'assemblée, il n'y avait plus que deux figures 
sur lesquelles la joie n'éclatât pas. Son assurance avait 
complètement abandonné M. Thornhill ; il voyait mainte- 
nant le gouffre de l'infamie et du besoin devant lui, et il 
tremblait d'y plonger. Il était tombé sur ses genoux devant 



CHAPITRE XXXI. 



283 



son oncle, et d'une voix de misère déchirante il implorait 




sa compassion. Sir "William 
allait le repousser; mais, à 
ma prière, il le releva et 
après quelques instants de si- 
lence : « Tes vices, tes crimes 
et ton ingratitude, s'écria-t-il, 
ne méritent aucun attendrissement. Cej)endant tu ne seras 
pas abandonné tout à fait; on te fournira juste de quoi 



284 LE VICAIRE DE WAK EFIELD. 

satisfaire aux nécessités de la vie, mais non à ses extra- 
vagances. Cette jeune dame, ton épouse, sera mise en pos- 
session du tiers de la fortune qui naguère était la tienne, 
et c'est de sa pitié seule que tu dois attendre tout supplé- 
ment de secours à l'avenir. » Il allait exprimer sa grati- 
tude jiour tant de bonté en termes choisis ; mais le baronnet 
le prévint, eu lui enjoignant de ne pas ajouter à sa platitude 
qui n'était déjà que trop apparente. Il lui ordonna eu même 
temps de disparaître et de choisir entre tous ses anciens 
domestiques celui qu'il voudrait, et qui serait le seul qu'on 
lui accorderait pour le servir. 

Dès qu'il nous eut laissés, sir William s'avança très poli- 
ment vers sa nouvelle nièce et lui fit ses souhaits de prospé- 
rité. Son exemple fut suivi par miss Wilmot et son i)ère ; 
ma femme aussi embrassa sa tille avec beaucoup d'affec- 
tion, car, i^our employer son expression, on en avait fait 
maintenant une femme honnête. Sophia et Moïse vinrent à 
leur tour, et notre bieufiiiteur Jenkinson même demanda à 
être admis à cet honneur. Notre satisfaction ne paraissait 
guère susceptible d'accroissement. Sir William, dont le plus 
grand plaisir était de faire le bien, regardait tout autoiTr 
de lui avec une physionomie ouverte comme le soleil et 
ne voyait que joie dans les yeux, excepté dans ceux de ma 
tille Sophia, qiii, pour des raisons que nous ne pouvions 
comprendre, ne semblait pas parfaitement satisfaite. « Je 
crois qu'à présent, s'tcria-t-il avec un sourire, toute la com- 
pagnie, sauf une ou deux exceptions, paraît jjarfaitement heu- 
reuse. Il ne me reste plus qu'un acte de justice à faire. Vous 
sentez, monsieur, coutinua-t-il en se tournant vers moi, les 
obligations que nous avons l'un et l'autre à M. Jenkinson, et 
il n'est que juste que l'un et l'aiitre nous l'en récompen- 
sions. Miss Sophia, j'en suis sûr, le rendra très heureux, et 
il aura de moi cinq cents livres sterling pour sa dot, somme 
avec laquelle, j'en suis assuré, ils pourront vivre très confor- 



CHAPITRE XXXI. 285 

tablement ensemble. Allons, miss Sophia, que dites-vous de 
ce mariage de ma façon ? Voulez-vous le prendre? » Ma 
pauvre fille parut presque s'affaisser dans les bras de sa 
mère à cette hideuse proposition. « Le ])rendre, monsieur! 
s'écria-t-elle faiblement. Non , monsieur , jamais. Quoi ! 
reprit-il de nouveau; ne pas vouloir prendre M. Jenkinson, 
votre bienfaiteur, un beau garçon, avec cinq cents livres 
sterling et de bonnes espérances 1 — Je vous demande, mon- 
sieur, répondit-elle, à ^leine capable de parler, de cesser 
cela et de ne pas me rendre si véritablement misérable. — 
A-t-on jamais vu pareille obstination I s'écria-t-il encore. 
Refuser un homme à qui la fomille a de si infinies obliga- 
tions, qui a salivé votre sœur et qui possède cinq cents livres ! 
Quoi! ne pas vouloir le prendre! — Non, monsieur, jamais, 
répliqua-t-elle irritée. Je mourrais pltitôt. — S'il en est ainsi, 
reprit-il, si vous ne voulez pas le prendre, alors je pense 
qu'il faut que ce soit moi qui vous prenne. » Et en cbsant 
cela, il la serra contre sa poitrine avec ardeur. « Ma plus 
aimable, ma plus raisonnable des filles, s'écria-t-il, comment 
avez-vous jamais pu penser que votre Burchell, à vous, pour- 
rait vous tromper, ou que sir William Thornhill pourrait 
jamais cesser d'admirer une maîtresse qui l'a aimé pour lui 
seul? J'ai, pendant plusieurs années, cherché une femme qui, 
ignorant ma fortune, pût penser que j'avais du mérite comme 
homme. Après avoir essayé en vain, même parmi les mal- 
apprises et les laides, quel a dû être enfin mon ravissement 
d'avoir fait la conquête de tant de bon sens et d'une si céleste 
beauté! » Puis, se tournant vers Jenkinson : « Comme je 
ne puis, monsieur, me séparer de cette jeune demoiselle, car 
elle a pris du goût pour la coupe de mon visage, toute la 
récoinpense que je puis oflrir est de vous donner sa dot, et 
vous pourrez vous présenter à mon intendant demain pour 
toucher cinq cents livres sterling. » Nous eûmes ainsi à 
recommencer tous nos compliments, et lady Thornhill subit 



286 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



la^ même tournée de cérémonies que sa sœur un moment 
auparavant. Cependant le valet de chambre de sir William 
parut, pour nous dire que les équipages étaient prêts à nous 
transporter à l'aulerge, où tout avait été disposé pour nous 
recevoir. Ma femme et moi, nous prîmes la tête, et nous quit- 
tâmes ce lugubre séjour du chagrin. Le généreux baronnet fit 
distribuer quarante livres sterling parmi les prisonniers, et 
M. Wilmot, engagé par son exemple, donna la moitié de cette 
somme. Nous fûmes reçus en bas par les acclamations des 
habitants, et je serrai la main à deux ou trois de mes hon- 
nêtes paroissiens que je vis dans le nombre. Ils nous suivirent 
jusqu'à notre auberge, où un somptueux festin était préparé; 
et quantité de mets plus grossiers furent distribués à la foule. 

Après le souper, comme mes forces étaient épuisées par 
les alternatives de joie et de douleur qu'elles avaient soute- 
nues pendant la journée, je demandai la permission de me 
retirer, et, laissant la compagnie au milieu de sou allégresse, 
dès que je me trouvai seul, je répandis mon cœur en gratitude 
devant Celui qui donne la joie comme la peine, et je dormis 
tranquillement jusqu'au matin. 



CHAPITRE XXXII 



Conclusion. 



E lendemain matin, dès mon réveil, 
je trouvai mon fils aîné assis à mon 
chevet. Il venait augmenter ma joie 
avec un autre retour de fortune en 
ma faveur. Après m'avoir, au préa- 
lable, délié de l'engagement que j'a- 
vais pris la veille vis-à-vis de lui, 
il m'apprit que mou négociant qui 
avait fait faillite à Londres avait 
été arrêté à Anvers, et qu'il avait fait abandon d'un actif 
beaucoup plus considérable que ce qui était dû à ses créan- 
ciers. La générosité de mon garçon me fit presque autant 




288 



LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 



de plaisir que cette bonne fortune inattendue. Mais j'avais 
quelques doutes si je devais en justice accepter son offre. 
Pendant que je me posais cette question, sir William entra 
dans la chambre, et je lui communiquai mes doutes. Son 
opinion fut que, puisque mou fils était déjà en possession 
d'une fortune très abondante par son mariage, je pouvais 
accepter son offre sans hésitation. Quant à lui, il venait pour 
me dire que, ayant envoyé la veille au soir chercher les 
licences et les attendant d'un moment à l'autre, il espérait 
que je ne refuserais pas mou ministère pour rendre tout 
le monde heureux ce matiu même. Un valet entra pendant 
que nous causions pour nous dire que le messager revenait, 
et ayant, à ce moment, fini de m'apprêter, je descendis et 
trouvai tout le monde animé par toute l'allégresse que la 
richesse et l'innocence peuvent donner. Cependant, comme 
nous nous disposions dès lors à uue cérémonie très solennelle, 
leurs rires me déplurent tout à fait. Je leur dis la grave, 
décente et sublime disposition d'esprit qu'ils devaient prendre 
pour cet événement mystique, et je leur lus deux homélies 
et une thèse de ma composition, dans le but de les préparer. 

Néanmoins ils semblaient encore parfaitement réfractaires 
et ingouvernables. Même pendant que nous allions à l'église, 
moi montrant le chemin, toute gravité les avait complète- 
ment abandonnés, et je fus souvent tenté de me retourner avec 
indignation. A l'église, une nouvelle difficulté s'éleva, qui 
ne promettait pas une facile solution. C'était de savoir quel 
couple serait marié le premier ; la fiancée de mon fils insistait 
chaudement pour que lady Tliornhill (celle qui allait l'être) 
eût la préséance ; mais l'autre refusait avec une ardeur égale, 
protestant qu'elle ne se rendrait pas coupable d'une telle 
grossièreté pour tout au monde. La discussion se prolongea 
quelque temps entre elles avec une obstination et une poli- 
tesse égales. Mais comme, pendant tout ce temps, je restais 
debout avec mon livre ouvert, je finis par me fatiguer tout à 



CHAPITRE XXXII. 



289 



tait de cette contestation, et fermant le livre : « Je m'aper- 
çois, dis-je, qn'ancnne de vous u'a euvie d'être mariée, et 
je croîs que nous ferions aussi bien de nous en retourner, 
car je suppose qu'il n'y 
aura point d'affaire faite ^ J/, 



aujourd'hui. » Ceci les 






ramena tout de suite à la raison. Le baronnet et sa lady furent 
mariés les premiers, et ensuite mon fils et son aimable com- 
pagne. J'avais d'avance donné ce matin-là des ordres pour 
envoyer chercher eu voiture mon honnête voisin Flambo- 
rough et sa famille; de cette façon, à notre retour à l'au- 
berge, nous eûmes le plaisir de voir les deux demoiselles 

37 



290 LE VICAIRE DE WAKEFIELD. 

Flamborongh descendre devaut nous. M. Jenkinson donna 
la main à laînée, et mon fils Moïse conduisit l'autre (depuis, 
je me suis aperçu qu'il a pris une réelle affection pour cette 
jeune fille, et il aura mon consentement et le témoignage 
de ma libéralité, dès qu'il jugera convenable de les deman- 
der). Nous ne fûmes pas plus tôt revenus à l'auberge que 
nombre de mes paroissiens, apprenant mou l)onlieur, vinrent 
me féliciter, et parmi eux se trouvaient ceux qui s'étaient 
soulevés pour me délivrer et que j'avais naguère réprimandés 
si énergiquement. Je racontai l'histoire à mon gendre, sir 
William, qui sortit et leur adressa des reproches d'une grande 
sévérité ; mais, les voyant tout désespérés de son rigoureux 
blâme, il leur donna une demi-guinée par tête pourboire à sa 
santé et relever leurs esprits abattus. 

Bientôt après, on nous appela à une table très distinguée, 
qui était servie par le cuisinier de M. Thornhill. Il n'est 
peut-être pas hors de proiws de faire observer, relativement à 
ce gentleman, qu'il habite aujourd'hui, à titre de familier, la 
maison d'un parent, où il est fort aimé et oîi il s'assied rare- 
ment à la petite table, excepté quand il n'y a pas de place à 
l'autre, car on ne le traite pas en étranger. Son temps est 
assez occupé à entretenir en bonne humeur son parent, qui 
est un peu mélancolique, et à apprendre à jouer du cor de 
chasse. Ma fille aînée, cependant, se souvient encore de lui 
avec regret, et elle m'a même dit, mais j'en fais un grand 
mystère, que, lorsqu'il se réformera, elle se laissera peut-être 
fléchir. 

Mais pour revenir, car je ne suis pas propre à faire des 
digressions ainsi, au moment de nous asseoir pour le dîner, 
nos cérémonies furent sur le point de recommencer. La ques- 
tion était de savoir si ma fille aînée, étant déjà vieille dame, 
ne devait pas se placer au-dessus des deux jeunes mariées ; 
mais mon fils George coupa court au débat, en proposant que 
tout le monde s'assît indistinctement, chaque gentleman au- 



CHAPITRE XXXI 1. 291 

près de sa dame. Tous acceptèreut Tidée avec une vive appro- 
batioa, excepté ma femme, qui, je jxis le remarquer, ne fut 
pas parfaitement satisfaite, parce qu'elle s'attendait à avoir 
le plaisir de siéger au haut bout de la table et de découper 
pour toute la comiiagnie. Mais, malgré cela, il est impossible 
de décrire notre bonne humeur. Je ne puis dire si nous 
eûmes plus d'esprit entre nous que d'ordinaire; mais je suis 
certain que uous eûmes jdus de rires, ce (pii répondait au but 
tout aussi bien. Il y a une plaisanterie dont je me souviens 
particulièrement : le vieux M. Wilmot buvait à la santé de 
Moïse ; mon fils, qui tournait la tête d'un autre côté, répondit : 
« Madame, je vous remercie. » Sur quoi, le vieux gentle- 
man, clignant de l'œil au reste de la compagnie, dit qu'il 
pensait à sa maîtresse. A cette plaisanterie, je crus que les 
deux demoiselles Flamborough allaient mourir de rire. 

Dès que le dîner fut fiui, suivant ma vieille coutume, je 
demandai qu'on enlevât la table, afin d'avoir le plaisir de 
voir toute ma famille réunie uue fois encore autour d'un 
joyeux foyer. Mes deux jjetits s'assirent chacun sur un de mes 
genoux, et les autres par couples. Je n'avais plus, de ce 
côté-ci de la tombe, rien à désirer; tous mes soucis étaient 
passés ; ma joie était indicible. Il ne me restait plus qu'à 
faire en sorte que ma gratitude dans la bonne fortune surpas- 
sât ma soumission d'autrefois dans l'adversité. 



FIN 



TABLE 



Pages. 



Préface i 

Avertissement de l'auteur 1 

CHAPITRE PREMIEK. 

Description de la, famille de Wakefîeld, chez laquelle règne vm air de 

parenté, aussi bien dans les esprits que dans les figures 3 

CHAPITRE II. 

Malheurs de famille. — La perte de la fortune ne fait qu'accroître la fierté 

des justes 9 

CHAPITRE III. 

Abnégation. — Les circonstances heureuses de notre vie se trouvent géné- 
ralement être, eu fin de compte, notre propre ouvrage 15 



294 



TABLE. 



CHAPITRE IV. 

Pages. 



Preuve que même la plus humble fortune pjut donner le bonheur, lequel 

dépend, non des circonstances, mais du caractère 27 

CHAPITRE V. 

Présentation d'une nouvelle et importante connaissance. — Les choses où 
nous mettons le plus nos espérances se trouvent d'ordinaire être les 
plus funestes. ■ 31 

CHAPITRE VL 

Bonheur d'un foyer rustique 37 

CHAPITRE VIL 

Portrait d'un bel esprit de la ville. — Les plus sots peuvent réussir à amu- 
ser pendant une .soii'ée ou deux 13 

CHAPITRE VIIL 

Un amour qui ne promet guère de fortune peut cependant en amener 

beaucoup 51 

CHAPITRE IX. 

Présentation de deux dames très distinguées. — Il semble toujours que la 

supériorité de la toilette donne la supériorité de l'éducation Gl 

CHAPITRE X. 

La famille s'efforce de faire comme plus riche qu'elle. — Misères des pauvres 

quand ils veulent paraître au-dessus de leur état 67 

CHAPITRE XL 

La famille persiste à relever la tête 73 

CHAPITRE XII. 

La fortune semble résolue à humilier la famille de Wakefield. — Les mor- 
tifications sont souvent plus douloureuses que les calamités véritables. . 81 



TABLE. 



295 



CHAPITRE XIII. 

Pages. 

On s'iiperçoit que M. BurchcU est un ennemi, car il a l'audace de donner 

des avis désagréables 89 

CHAPITIIE XIV. 

Nouvelles humiliations, ou démonstration que des calamités apparentes 

peuvent être des bénédictions réelles U5 

CHAPITRE XV. 

Toute l'infamie de M. Burcliell découverte d'un coup. — La folie d'être 
trop sage 105 

CHAPITRE XVI. 
La famille use d'artifices auxquels on eu oppose d'autres plus grands, . . 113 

CHAPITRE XVII. 

/ * 

Il ne se trouve guère de vertu qui résiste à la puissance d'une tentation 

agréable et prolongée 121 

CHAPITRE XVIIL 
Poursuit2 d'un père pour rappeler ii la vertu un enfant égaré. .... 133 

CHAPITRE XIX. 

Portrait d'une personne mécontente du présent gouvernement et appréhen- 
dant la perte de nos libertés 111 

CHAPITRE XX. 

Histoire d'un vagabond philosophe, qui court après la nouveauté et perd 

le bonheur 15*5 

CHAPITRE XXL 

Courte durée de l'amitié entre les méchants: elle ne subsiste qu'aussi long- 
temps qu'ils y trouvent leur mutuelle satisfaction 173 



CHAPITRE XXII. 

Pages. 

Les offenses se pardonnent aisément lorsqu'il y a l'amour au fond 185 

CHAPITRE XXIII. 
Nul que le méchant ne peut être longtemps et complètement misérable. . 193 

CHAPITRE XXIV. 
Nouvelles calamités 201 

CHAPITRE XXV. 

[1 n'est pas de situation, quelque misérable qu'elle semble, qui ne soit 

accompagnée de quelque espèce de consolation 209 

CHAPITRE XXVI. 

Réformes dans la prison. — Pour rendre les lois complètes, elles devraient 

récompenser aussi bien que punir 217 

CHAPITRE XXVII. 
Continuation du même sujet 225 

CHAPITRE XXVIII. 

Le bonheur et le malheur dépendent de la prudence plutôt que de la 
vertu, dans cette vie; car le ciel regarde les maux ou les félicités ter- 
restres comme des choses purement insignifiantes en soi et indignes de 
ses soins dans leur répartition 233 

CHAPITRE XXIX. 

Égalité de traitement de la part de la Providence démontrée vis-à-vis des 
heureux et des malheureux ici-bas. — De la nature du plaisir et de la 
peine, il ressort que les misérables doivent recevoir la compensation de 
leurs soufEi'ances dans la vie future 247 



TABLE. 297 
CHAPITRE XXX. 

Pages 

Un avenir meilleur commence à paraître. — Restons inébranlables, et la 
fortune à la fin changera en notre faveur 255 

CHAPITRE XXX. 
Anciens bienfaits inopinément payés avec usure 267 

CHAPITRE XXXII. 
Conclusion 287 

FIS DE LA TADLE